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CENTRE ROUSSEAU
Groupe d’Études dédié à Jean-Jacques Rousseau

Morihiko Koshi. Le Mémoire judiciaire dans Les Confessions

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lundi, 06 février 2017 20:04 Written by 

MORIHIKO KOSHI LE MÉMOIRE JUDICIAIRE DANS LES CONFESSIONS

Le mémoire judiciaire comme modèle du dispositif énonciatif des Confessions

Morihiko Koshi

(Université Shirayuri, Tokyo, Japon)

D’après l’hypothèse formulée par Gisèle Mattieu-Castellani dans sa Scène judiciaire de l’autobiographie [1] , le projet autobiographique, initié et entretenu par le sentiment de culpabilité, relève toujours du plaidoyer pro domo.

 

Dans cette perspective, Les Confessions présenteraient un cas typique : pour l’auteur, le procès n’aura pas lieu devant le tribunal mais dans et par le discours autobiographique ; pour se justifier devant le public, il n’avait plus qu’un recours : écrire ses mémoires. Les Confessions apparaissent alors comme une sorte d’esquisse de la défense que l’inculpé aurait présentée en cas de procès. Son discours de plaidoirie installe un tribunal de substitution sous une forme imaginaire.

C’est en se fondant sur ce présupposé que certains chercheurs, y compris moi-même, considèrent le mémoire judiciaire comme modèle discursif des Confessions [2] . Qu’est-ce que le mémoire judiciaire ? C’est un document juridique qui est écrit par l’avocat. Le but, c’est convaincre les juges chargés de l’affaire du bon droit de la partie défendue. Le mémoire judicaire était d’abord réservé à l’instruction du procès, mais à partir de la dernière moitié du 18e siècle, il a commencé à se diffuser dans le public et a connu un grand succès [3] .

Je me propose d’étudier deux mémoires judiciaires écrits par un avocat contemporain de Rousseau. Si Les Confessions apparaissent comme un texte soutenu par une volonté de justification qui en fait un plaidoyer, dans quelle mesure respectent-elles le cadre judiciaire dont elles s’inspirent ? En comparant l’écriture des Confessions avec ce modèle qu’est le genre des mémoires judiciaires, je chercherai à montrer la façon dont Rousseau renvoie le « je » autobiographique à la double image de l’avocat et de l’accusé.

Je propose trois axes de recherche : en premier lieu il s’agira de présenter deux affaires judiciaires auxquelles Rousseau s’intéressait au moment de la rédaction des Confessions. Dans un second temps, à travers la lecture croisée entre Les Confessions et les deux mémoires judiciaires, on examinera leur similitude sur le plan à la fois thématique et énonciatif. Dans un dernier temps, je vous inviterai à relire, comme cas d’étude, l’épisode de l’abandon des enfants. Il s’agira de montrer non seulement la similitude, mais aussi et surtout revenir sur l’hypothèse de Gisèle Mattieu-Castellani ; il faudra peut-être redessiner une frontière entre le discours autobiographique et l’éloquence judiciaire.

I. Deux affaires judiciaires

Au livre X des Confessions, en se souvenant de la douceur de son séjour à Montmorency, Rousseau parle de « quelques connaissances qui [lui] étaient agréables » (OC I, p.491.) Il y cite un certain nombre de noms propres auxquels peu de lecteurs s’intéressent, mais Rousseau présente, en tête de ces personnages marginaux, un jeune avocat qui mérite toute notre attention : Alexandre-Jérôme Loyseau de Mauléon. C’est un avocat qui a 16 ans de moins que Rousseau. Il avait été reçu avocat au parlement au Paris en 1751. Il est devenu célèbre pour la défense de Calas en 1762.

Je lui prédis, dit Rousseau, que, s’il se rendait sévère sur le choix des causes, et qu’il ne fût jamais que le défenseur de la justice et de la vertu, son génie, élevé par ce sentiment sublime, égalerait celui des plus grands orateurs. Il a suivi mon conseil, et il en a senti l’effet. Sa défense de M. de Portes est digne de Démosthène. (OC I, p. 491.)

Comme s’il voulait conjurer le nom de Voltaire, Rousseau évite ici de mentionner l’affaire Calas. Il fait plutôt allusion à une autre affaire presque oubliée de nos jours, mais qui était très connue à l’époque, c’est-à-dire l’affaire Portes.

C’est une affaire qui a agité la Suisse au temps où Rousseau résidait à Môtiers ; elle s’est déroulée de 1758 à 1765. Il s’agissait d’un mineur privé de ses droits par le bailli de Nyon. Portes dénonça les abus des autorités dans un livre qui fut condamné et brûlé à Berne. C’est à ce moment là que Loyseau de Mauléon a accepté la défense de Portes. Son mémoire judiciaire, intitulé Défense apologétique du comte de Portes, a été imprimé en 1767.

Concernant Loyseau de Mauléon, on a une autre affaire juridique à laquelle Rousseau s’intéressait. Vers le 2 avril 1763, il lui demande de défendre deux jeunes gens et s’adresse à lui en ces termes :

Voici, mon cher Mauléon du travail pour vous qui savez braver le puissant injuste, et défendre l’innocent opprimé. Il s’agit de protéger par vos talents un jeune de mérite qu’on ose poursuivre criminellement pour une faute que tout homme voudrait commettre, et qui ne blesse d’autres lois que celles de l’avarice et de l’opinion. Armez votre éloquence de traits plus doux et non moins pénétrants en faveur de deux amants persécutés par un père vindicatif et dénaturé. (CC 2587)

L’affaire dont parle Rousseau avait déjà éveillé l’intérêt du grand public. Jacques-Marie Le Bœuf de Valdahon, officier dans la compagnie des mousquetaires gris, était tombé amoureux d’une fille moins âgée de six ans que lui, Jeanne-Antoinette Gabrielle, fille unique et héritière de Claude-François, marquis de Monnier, premier président à la Chambre des Comptes de Dole. A l’insu des parents de la jeune fille, ils se sont échangé des lettres passionnées. Le 3 février 1763, elle a donné à son amant un rendez-vous nocturne dans l’appartement de sa mère, qui dormait. Réveillée par du bruit à 4 heures du matin, Madame Monnier a appelé au secours et Valdhaon s’est enfui si précipitamment qu’il a laissé, d’après les Mémoires de Loyseau de Mauléon, ses « souliers », sa « culotte » et son « chapeau ». Furieux, le père a fait enfermer sa fille dans un couvent et a intenté un procès en qualifiant le jeune mousquetaire de « ravisseur ». Le 23 juillet 1763, un premier jugement au baillage de Dole a condamné Valdahon à dix ans d’exil et à 10.000 livres de dommages-intérêts. Loyseau de Mauléon a répondu à la demande de Rousseau. Il a publié le Mémoire pour le sieur de Valdahon.

II. Lecture croisée : Les Confessions et les deux mémoires judiciaires

Si les mémoires judiciaires de Loyseau de Mauléon présentent une certaine similitude avec Les Confessions, c’est d’abord sur le plan thématique.

Lorsque l’Emile a été condamné, Rousseau voulait se défendre devant les tribunaux, mais le maréchal de Luxembourg et son épouse l’ont amené à renoncer à la justification publique, ce qui l’a conduit à être jugé sans être entendu [4] . Il en va de même pour les deux clients de Loyseau de Mauléon. En effet, ce fut « sans information préalable, sans entendre, sans citer » que « leurs Excellences [5] » jugèrent Portes. Ainsi, Loyseau de Mauléon s’indigne en ces termes : « Jamais trame, qu’on en convienne, ne fut ourdie avec plus d’art et de malignité [6] . » Quant à Valdahon jugé par contumace, l’avocat lui fait dire : « je supplie qu’on m’entende [7] . » Cet état de contumace a pour conséquence de détruire l’image publique des inculpés que Loyseau de Mauléon tente de rétablir, comme le fera Rousseau plus tard.

Rappelons ici quelles images le public se faisait de Rousseau au moment où il rédigeait Les Confessions. Relisons, par exemple, le fameux Sentiment des citoyens quia diffamé Rousseau en ces termes :

Il cherche par des mensonges accumulés à exciter les Deux-Cent contre le Petit Conseil, les Pasteurs contre ces deux corps, et enfin tous contre tous, pour nous exposer au mépris et à la risée de nos voisins. (…) il faut lui apprendre que si on châtie légèrement un romancier impie, on punit capitalement un vil séditieux [8] .

Ainsi, s’élabore et se fixe une image publique de Rousseau, celle d’un « vil séditieux ». Appuyer l’argumentation sur une menace de désordre social, accuser l’adversaire de provoquer la sédition, c’est un moyen de disqualification qu’on retrouve souvent dans le mémoire judiciaire. C’est ce que montre l’affaire Portes. En effet, dans le libelle de l’adversaire, Portes est rabaissé au rang de « perturbateur », de « séditieux » qui manœuvre habilement pour « remuer le peuple [9] ».

 

Les Confessions et les mémoires judiciaires de Loyseau de Mauléon ont ainsi un point commun sur le plan de l’objectif de l’écriture. C’est modifier, remodeler ou encore détruire l’image préfabriquée de toutes pièces par l’adversaire.

Après la similitude thématique, passons à la similitude énonciative. Dans la deuxième partie, les relations que le narrateur tisse avec le lecteur semblent perdre la stabilité qui peut se constater dans la première partie. Les fluctuations morales du narrateur nous rendent perplexes par leur brutalité. Tantôt, il montre sa confiance totale dans le jugement du lecteur : « vous allez voir la marche des choses, et vous jugerez si j’ai pu la changer. » (OC I, p. 420.) Le ton est assez doux et calme. Mais quelques pages plus loin, il s’irrite tout d’un coup en s’adressant au lecteur d’un ton impérieux et même autoritaire : « (…) quiconque vous dira que ce tableau dans sa totalité est scandaleux et n’est pas utile, est un menteur et un hypocrite ; ne l’écoutez pas. » (OC I, p. 435.) Dans le dernier livre, il va jusqu’à traiter son lecteur comme une sorte d’ennemi : « Mais quoi qu’ils en puissent croire ou dire, je n’en continuerai pas moins d’exposer fidèlement ce que fut, fit et pensa J.-J. Rousseau, sans expliquer ni justifier la singularité de ses sentiments et de ses idées, ni rechercher si d’autres ont pensé comme lui. » ( OC I, p. 645.) Cette dernière formule nous invite à penser que le lecteur finit par devenir un ennemi juré ; il semble exclu de la sphère dialogique établie par le narrateur ; il semble loin d’être inscrit comme instance de réception. Pourtant, si on relit les derniers pages des Confessions, on repèrera aisément les indices d’allocution qui signalent la présence du lecteur. Le lecteur est toujours là, il est indiqué en creux, et il n’est pas forcément transformé en ennemi.

Ainsi, il semble que le comportement discursif de Rousseau sorte absolument de l’ordinaire ; du serviteur docile à l’ennemi juré en passant par l’interlocuteur digne de confiance, le lecteursemble doté de toute une variété de rôles discursifs. Pourtant, les formules que je viens de citer parmi d’autres ne visent qu’à un seul objectif. C’est définir le rôle du lecteur, celui du juge. Juger équitablement, c’est la seule fonction qui est attribuée au lecteur [10] .

Mais si c’est le cas, pourquoi le narrateur modifie-t-il si souvent sa modalité de communication, sa manière de s’adresser au lecteur ? A ce propos, la remarque de Marion Lemaignan me semble significative. D’après l’historienne, l’appel réitéré au lecteur-juge relève d’une « pratique usuelle des avocats dans les productions judiciaires », et cette pratique prend « une dimension toute particulière » dans les mémoires judiciaires [11] . En effet, dans son Apologie pour Portes, Loyseau de Mauléon s’adresse à son interlocuteur, « vos Excellences [12] », pour lui rappeler en quoi consiste son travail. Il leur dit qu’il « importe (…) d’être excitées par la touchante image de ce que vaut cet homme, à réparer ce qu’il a souffert. » Deux pages plus loin, il prend un ton moins catégorique pour mieux négocier : « Pardonnez donc si j’ai trop insisté. Tant d’insistances, superflues sans doutes, vous offensent. » Mais à la fin du mémoire, il reprend son ton déterminé et impérieux : « Hâtez-vous : prononcez : exercez le plus beau de vos droits, celui de vous réformer vous-mêmes. » Les interpellations de Loyseau de Mauléon, comme celles de Rousseau, prennent donc différentes tonalités. Et c’est en fonction de la réaction supposée du lecteur et de l’évolution de l’argumentation.

III. Cas d’étude : l’épisode de l’abandon des enfants

Le Sentiment des citoyens a défiguré et figé l’image publique de Rousseau dans une autre image que celle que nous avons vue tout à l’heure. Il s’agit maintenant de l’image d’un homme dépravé « qui, selon Voltaire, porte encore les marques funestes de ses débauches et qui (…) traîne avec lui (…) la malheureuse (…) dont il a exposé les enfants à la porte d’un hôpital [13] . » Dès qu’il a lu ces phrases diffamatoires, Rousseau a annoté le libelle et l’a envoyé à l’imprimeur Duchesne pour le publier. Dans une des notes apportées à cet exemplaire, il a déclaré : « Je n’ai jamais exposé ni fait exposer aucun enfant à la porte d’aucun hôpital, ni ailleurs [14] . » On voit que Rousseau distingue entre « abandonner » et « exposer » : il a abandonné ses enfants, mais pas exposé. « Exposer un enfant, c'est, selon le Dictionnaire de l’Académie française de 1762, le mettre dans un chemin ou dans une rue, pour se décharger du soin de le nourrir. » Dans ce cas, Rousseau a de quoi être traité de « père dénaturé ». En effet, c’est bien son image publique qu’il devait prendre en compte quand il rédigeait Les Confessions.

Pour modifier l’image du « père dénaturé », Rousseau divise sa présentation des faits en deux parties. Les livres VII et VIII sont respectivement consacrés à relater l’abandon de ses deux premiers enfants et celui de ses trois derniers enfants. Il s’agit de plaider coupable en présentant deux sortes de circonstances atténuantes pour un seul et même acte.

D’abord, dans la version des faits rapportée dans le livre VII, l’accent est mis sur le caractère non prémédité de l’acte [15] . Si un tel résultat a été atteint, c’est plutôt par épuisement des volontés que par décision assumée. Ainsi, le narrateur-avocat insiste sur le fait que l’accusé était victime de la doxa, de l’opinion des autres qu’il a reçue sans discussion, comme une évidence naturelle et partagée alors qu’il fréquentait des milieux louches. En effet, là où il mangeait « ordinairement » à l’époque, c’était « chez une M me La Selle, femme d’un tailleur », c’est-à-dire chez un individu dont l’origine sociale est incertaine comme le suggère l’emploi réitéré de l’article indéfini. Et là, il a rencontré des « camarades de table » dont les noms précisés sont au nombre de six [16] . Parmi eux, on compte en particulier un « vieux débauché plein de politesse et d’esprit, mais ordurier » et un « commandeur » qui se prétend « chevalier de toutes les filles de l’opéra ». Mais tout en présentant ces « camarades de table » comme des gens licencieux, le narrateur-avocat évite soigneusement de les décrire comme des gens vicieux et immoraux. Sinon, son accusé risque d’apparaître comme faisant partie des « débauchés » dont parle l’auteur du Sentiment des citoyens. Ainsi, il souligne que « cette table assez nombreuse était très gaie sans être bruyante, et l’on y polissonnait beaucoup sans grossièreté ». Bref, ils ne sont que fêtards, si on me permet cette expression familière et actuelle. De plus, le narrateur-avocat n’oublie pas de rappeler que la timidité foncière a empêché l’accusé d’« oser » entrer avec eux dans un « magasin » mal famé et connu pour « de très jolies filles » qui y travaillaient ; il n’a jamais adopté leurs « mœurs » légères et désordonnées. C’est seulement après avoir pris toutes ces précautions oratoires que le narrateur-avocat explique comment l’accusé a passé aux actes, objets de litige. D’après lui, les « camarades de table » ont bourré l’esprit de l’accusé d’histoires « d’honnêtes personnes mises à mal, des maris trompés, des femmes séduites » et surtout « des accouchements clandestins ». Ce sont autant d’« anecdotes » qui ont « gagné » l’accusé à l’époque ; il les a trouvées d’autant plus « amusantes » qu’elles sont racontées par ceux qu’il croyait « des gens très aimables, et dans le fond très honnêtes gens ». Le narrateur-avocat souligne ainsi que l’accusé n’avait pas de « réflexion ». Le premier enfant de l’accusé, dit l’avocat, « fut déposé (…) au bureau des Enfants -Trouvés ». La voix passive est employée ; l’accusé est présenté comme incapable d’assumer les responsabilités de son action.

Dans le livre VIII, donc pour les trois derniers enfants, le narrateur-avocat tente de bénéficier d’autres circonstances atténuantes [17] . A l’opposé du cas précédent, loin d’être dans un état d’absence, l’accusé est décrit comme capable de faire un projet mûrement réfléchi, mais seulement il a trop raisonné et il a finit par se laisser prendre à son propre piège. Dès qu’il a su que sa concubine est devenue « grosse pour la troisième fois », il a diligemment « examiné » la « destination » de son enfant « selon les lois de la nature, de la justice et de la raison, et sur celles de cette religion pure, sainte, éternelle comme son auteur » ; il a donc réfléchi sur l’avenir de son enfant sous tous les aspects, mais c’est justement parce qu’il s’est ainsi servi de ses « raisons » qu’il est amené à une conclusion erronée selon laquelle on devient « un membre de la république de Platon » en « livrant » ses enfants à « l’éducation publique ». Mais « plus d’une fois depuis lors », il a eu les « regrets » de son « cœur » ; il a réalisé qu’il était « trompé » par sa propre « raison ». C’est à ce stade final de l’exposé des faits que le narrateur-avocat entreprend la défense de l’accusé en affirmant que son cœur était rempli d’intentions honnêtes : « Jamais un seul instant de sa vie, déclare-t-il, Jean-Jacques n’a pu être un homme sans sentiments, sans entrailles, un père dénaturé. » L’emploi inattendu du prénom « Jean-Jacques » relèverait d’un cabotinage, mais il a pour effet de faire intervenir implicitement un jugement bienveillant selon lequel l’accusé n’est pas un monstre exceptionnel tel qu’on voulait faire croire, mais c’est un homme comme nous, un père ordinaire qui pensait sérieusement à l’avenir de ses enfants.

Pour le narrateur-avocat, il ne s’agit donc pas de désavouer les faits, mais de garantir la bonne foi de l’accusé par les circonstances qui accompagnaient ses actes peut-être amoraux mais jamais immoraux, donc justifiables. Il consacre toute son éloquence judiciaire pour faire valoir la complexité de la situation et de l’homme, qui est masquée ou falsifiée par les représentations mensongères. L’image préalablement fabriquée par le libelle de Voltaire, l’image du « père dénaturé » sans pitié est sinon gommée mais atténuée en faveur d’une image alternative, celle d’un homme facilement dupe soit des autres soit de lui-même, mais sans aucune méchanceté.

En guise de conclusion

Jusqu’ici, j’ai essayé de confirmer combien le discours autobiographique des Confessions est tributaire du rituel judiciaire tel qu’on le retrouve dans les mémoires judiciaires. Peut-être pourrais-je m’arrêter ici. Mais il me semble que l’autobiographie finit par se démarquer du judiciaire ; c’est du moins le cas de Rousseau : il n’est pas un suiveur docile du rituel judiciaire ; une fois qu’il l’exploite à son profit, il se rebelle contre lui et il le rejette. C’est cette idée que je voudrais suggérer en guise de conclusion.

Dans le dispositif d’énonciation emprunté au modèle judiciaire, le narrateur-avocat des Confessions s’efforce de réhabiliter l’image du personnage-inculpé ; il remplit cette tâche avec un soin attentif et quasi exemplaire, mais d’autre part, il fait montre d’une négligence flagrante et surtout inquiétante à l’égard de sa propre image de soi, de son ethos [18] .

En effet, quelle image est-ce qu’il construit de lui-même pour gagner la confiance et la sympathie de son lecteur-juge ? A titre d’exemple, voyons comment il entame son exposé des faits sur l’abandon des enfants. Voici son exorde : « Tandis que j’engraissais à Chenonceaux, ma pauvre Thérèse engraissait à Paris d’une autre manière. » (OC I., p.356.) La formule nous fournit un exemple admirable de parallélisme, mais son caractère humoristique n’est-il pas complètement déplacé et même malsain par rapport à la gravité des faits qui vont être avoués ?

Si un autre exemple illustre une rébellion manifestée contre la mise en scène judiciaire, c’est bien la clôture de l’exorde que je viens de citer. Rousseau y revient sur son principe qui consiste à « tout dire, tout montrer » et il dit : « C’est un de ces récits essentiels que je ne puis faire avec trop de simplicité, parce qu’il faudrait en les commentant m’excuser ou me charger, et que je ne dois faire ici ni l’un ni l’autre. » (OC I, p. 343.) Le narrateur-avocat promet au lecteur d’exposer seulement les faits bruts sur lesquels le lecteur-juge aura à se prononcer ; il refuse la description des effets psychologiques engendrés par la faute ; il renonce à argumenter en faveur d’une thèse prévue comme juste. Mais renoncer à l’argumentation, c’est renoncer à la qualité de l’avocat, ainsi qu’en témoigne Pierre-Louis-Claude Gin dans son célèbre manuel, De l’éloquence au barreau :« la disposition du fait, dit-il, doit être telle que le juge (…), ait déjà une prévention favorable pour la cause [19] . » L’impartialité telle que la recherche Rousseau n’est pas de mise dans la narration judicaire. Loin d’être une restitution objective des événements, les faits doivent y être reconstitués. Mais c’est ce que rejette le narrateur des Confessions tout en prenant la position de l’avocat. D’après lui, ce qui sera en jeu dans les lignes qui suivent l’ exorde en question, c’est la prépondérance de la cohérence factuelle sur la cohérence argumentative : il s’agira d’une communication à visée référentielle, et non judiciaire.

Le dernier exemple pour la délimitation du discours autobiographique et de l’éloquence judiciaire est fourni par un terme que Rousseau emploie justement pour inscrire la deuxième partie des Confessions dans la structure conflictuelle du procès : « Si parmi mes lecteurs, dit-il dans l’incipit du livre XII, il s’en trouve d’assez généreux pour vouloir approfondir ces mystères, et découvrir la vérité, qu’ils relisent avec soin les trois précédents livres; qu’ensuite à chaque fait qu’ils liront dans les suivants ils prennent les informations qui seront à leur portée (...). » (OC I, p. 273. Je souligne.)

Je voudrais attirer votre attention sur ce mot « information » que Rousseau utilise ailleurs : « Ces cahiers pleins de faute[s] de toute espèce et que je n’ai pas même le temps de relire suffisent pour mettre tout ami de la vérité sur sa trace, et lui donner les moyens de s’en assurer par ses propres informations. » (OC I, p. 273.) Dans les deux citations, le terme « information » me semble employé au sens du « renseignement », ainsi qu’en témoigne Rousseau lui-même qui utilise ce mot pour éviter la répétition du mot « information » dans les phrases qui suivent la deuxième citation : « Mais ô Ciel, dit-il, protecteur de l’innocence, garantis ces derniers renseignements de la mienne des mains des dames de Boufflers, de Verdelin, de celles de leurs amis. » (OC I, p. 273) Or, l’emploi du terme « information » au sens de l’« ensemble de connaissances réunies sur un sujet déterminé » (Trésor de la langue française) n’était pas de l’usage à l’époque, car, on entendait par le terme « information » « acte judiciaire qui contient les dépositions des témoins sur un fait » pour reprendre la première définition du Dictionnaire de l'Académie française de 1762. Le terme renvoyait avant tout à « la pièce écrite qui constate un fait. » Qu’est-ce qui a amené Rousseau à décaler le sens du terme qui était celui de « pratique », de procédure ? Il faudrait se rappeler le rôle que Rousseau attribue au lecteur : « C’est à lui d’assembler ces éléments, et de déterminer l’être qu’ils composent. » (OC I, p. 175.) Rousseau donne à chaque lecteur la liberté de dégager le(s) sens différents du texte en examinant une accumulation d’« informations », alors que dans le tribunal, aucun avocat ne laisse le juge arriver à une conclusion différente de celle qu’il voulait au départ.

Pour conclure, dans le premier préambule des Confessions, en parlant de la nécessité du « langage nouveau », Rousseau prétend inscrire son texte à venir dans la perspective d’une rupture radicale avec ses prédécesseurs dont notamment Montaigne. Pourtant, la scène judiciaire constitue ce que Dominique Maingueneau appelle un « miroir légitimant [20] », c’est-à-dire une scène déjà validée, entérinée et répertoriée, à travers laquelle le lecteur est convié à retirer le(s) sens du texte. Aucune communication n’est possible sans partager le même schéma culturel, en l’occurrence celui du mémoire judiciaire.

Mais Rousseau se rebelle contre ce schéma préexistant, figé et figeant. Pour lui, le recours à la mise en scène judiciaire constitue une phase préparatoire ou même transitoire destinée à être dépassée par une nouvelle relation avec le lecteur dont le principe unificateur est la liberté.

 

 



[1] Gisèle Mathieu-Castellani, La scène judiciaire de l’autobiographie, PUF, 1996.

[2] Dena Goodman, « The Hume-Rousseau Affair : From PrivateQuerelle to Public Procès », Eighteenth-Century Studies, no 25-2, 1991-1992, p.171-206; Jean-François Perrin, « J.-J. Rousseau, la preuve par lettre. Lire les Confessions avec la Correspondance », AJJR, 2007, p. 407-426; Anne France Grenon, « Les lettres dans les Confessions de J.-J. Rousseau », Revue de l’Aire, no 35, 2009, p. 59-72.

[3] Sarah Maza, « Le tribunal de la nation : les mémoires judiciaires et l’opinion publique à la fin de l’Ancien Régime », Annales-Économies, Sociétés, Civilisations, no 42, 1987, p. 73-90.

[4] Shojiro Kuwase, Les Confessions de J.-J. Rousseau en France (1770-1794). Les aménagements et les censures, les usages, les appropriations de l’ouvrage , Honoré Champion, 2003, p. 32.

[5] Alexandre-Jérôme Loyseau de Mauléon, Défense apologétique du Compte de Portes, Gentilhomme de feu S.A.S. MGR. Le Prince Stadhouder, & Général Major au service de LL. HH. PP. les États Généraux , Paris, Pierre de Lormel, p.43.

[6] Ibid. , p. 50.

[7] Alexandre-Jérôme Loyseau de Mauléon, Mémoire pour le sieur de Valdahon, Mousquetaire de la première Comagnie. Contre Monsieur de Monnier, Premier Président de la Chambre des Comptes de Franche-Comté. , Paris, Merlin, 1765, p.32.

[8] Frédéric S. Eigelinger (éd), Voltaire, Sentiment des citoyens. J.-J. Rousseau, Déclaration relative à M. le pasteur Vernes , Honoré Champion, 1997, p. 65-66.

[9] Défense apologétique du Compte de Portes , op.cit., p. 28.

[10] Voir Pascal Brisette, « Le lecteur en procès : Analyse rhétorique du modèle judiciaire dans Les Confessions de Rousseau », ORBIS Litterarum, Blackwell Munksgard, 2002, p. 181-196.

[11] Marion Lemaignan, « Les Factums : une écriture sans modèle ? Avocats et actions d’écriture entre droit et discours social au XVIIe siècle », in L’écriture des juristes. XVIe-XVIIIe siècle , études réunies et présentées par Laurence Giavarini, Classiques Garnier, 2010, p. 298-317. (p. 301)

[12] Mémoire pour le sieur de Valdahon , op. cit., p. 90-93 pour tout ce passage.

[13] Voltaire, Sentiment des citoyens , op. cit.,p. 62-63.

[14] Ibid. , p. 63-64.

[15] OC I, p. 343-345 pour tout ce passage.

[16] « Le commandeur Graville », « le commandeur de Nonant », « M. du Plessis Lieutenant Colonel », « Ancelet officier des mousquetaire », « M. de Besse » et « M. de Forcade ».

[17] Ibid ., p. 356-357 pour tout ce passage.

[18] Je me permets de renvoyer sur ce sujet à mon étude : Les images de soi chez Rousseau. L’autobiographie comme politique , Classiques Garnier, 2011.

[19] Pierre-Louis-Claude Gin, De l’éloquence du barreau [1767], Paris, Ecran, 1803, p. 150.

[20] Dominique Maingueneau, Le contexte de l’œuvre littéraire, Dunod, 1993, p. 126.

Additional Info

  • Auteur: Habib Claude
  • Année de publication : 1990
  • Angle d'étude: Angle 4
Read 971 times Last modified on mercredi, 08 février 2017 16:45

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