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CENTRE ROUSSEAU
Groupe d’Études dédié à Jean-Jacques Rousseau

Julie et Claire. Les invariants moraux de l'héroïsme amical. Lydie Marion

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lundi, 17 mars 2014 18:49 Written by 

Julie et Claire dans La Nouvelle Héloïse :
Bonté et Vertu comme invariants moraux de l’héroïsme amical

Les réflexions sur l’amitié abondent dans l’œuvre de Rousseau. On sait que dans Les Confessions, Rousseau, l’ami malheureux, élève l’amitié au rang de réceptacle des vertus. A partir d’elle, il édifie une anthropologie relationnelle qui prône la recherche moins du bonheur que de la vie dévolue au bien. Il y a dans ses œuvres un héroïsme pudique de l’amitié. Plus particulièrement, La Nouvelle Héloïse pose que l’échange amical est indispensable à la pérennité de la société idéale de Clarens mais aussi à l’accomplissement moral des personnages. La critique appréhende Claire comme médiatrice entre Julie et Saint-Preux, en soulignant que c’est elle qui préserve l’harmonie apparente du trio amical. En revanche, on a peu analysé son lien avec Julie. Cette étude permettra de ne pas réduire Claire à un faire-valoir. Cette amitié d’enfance, préexistante à la correspondance, est vécue comme un dérivatif à l’absence de fratrie. Alors que le frère de Julie est mort, les frères de Claire ne sont jamais présents[i]. L’esseulement mutuel est propice au rapprochement. En outre, la juste proportion entre les conditions sociales et les âges contribue à consolider cette relation. Dans cette perspective, on analysera dans quelle mesure le lien entre Claire et Julie représente une éthique amicale qui synthétise la vertu et la bonté en un oxymore alliant force et sensibilité.

Réactualisation de la conception aristotélicienne de l’amitié  

Rousseau redécouvre et modifie la pensée d’Aristote sur l’amitié. La sensibilité fait son entrée au sein d’un concept qui obéit conventionnellement aux principes de devoir et de force morale. Pour transcrire ce renouveau, il articule deux systèmes dans La Nouvelle Héloïse. Le premier est celui de Clarens qui se fonde sur une communauté amicale unie par l’exercice de la bonté et de la vertu. Le second coexiste en son sein, il s’agit de l’amitié entre Claire et Julie. Paul Ricoeur dans l’Unique et le Singulier théorise l’accomplissement de soi comme un objet éthique lié à l’amitié-sollicitude. Cet idéal pratique s’oriente vers une vertu médiatrice capable de concilier les aspirations personnelles au « vivre bien » de la communauté[ii]. C’est l’objectif de la société des amis à Clarens. Aussi, les crises imprévues font-elles partie de ce vacillement dangereux que l’amitié, vertu stabilisatrice, s’emploie à atténuer. Sur ce point, William Acherjette une lumière neuve sur l’amitié comme « vocation de vertu médiatrice, se substitu[ant] à la terre natale elle-même pour reconstituer presque à elle seule l’harmonie entrevue »[iii]. En l’occurrence, retrouver l’harmonie originelle qui précède la Chute de Julie suppose l’élaboration d’une « normativité éthique ». Cette ligne de conduite prescrit des qualités morales desquelles Claire est le coryphée.

Pour la belle âme, ces principes intériorisés s’observent sans effort. Dans cette perspective, l’ouvrage de Svein-Erik Fauskevag, Philosophie de l’amitié,pose que Bonté et Vertu s’associent pour former « une conduite éthique susceptible de libérer l’existence intime de la violence aliénante des passions »[iv]. En cela, l’association des valeurs morales permet d’édifier une stratégie tacite. Après avoir cédé à Saint-Preux, Julie sombre dans un autodénigrement mortifère. Seul le soutien amical de Claire lui permet de faire face à cette dévastation intérieure. Peu à peu, celle-ci modifie la perception de la faute en confiant à Julie avec lucidité qu’« […] il ne convient à l’amitié de tenter que ce dont elle peut répondre »[v]. L’amitié ne peut vaincre un amour hors de sa mesure. Il fallait donc que la crise survînt pour que Julie embrasse la vertu et se consacre entièrement à son exercice sous la conduite de l’amitié. L’ascèse et le renoncement ne peuvent s’accomplir sans péril. Pour cette raison, Claire s’engage à faire preuve de force d’âme au nom de la vérité, y compris lorsqu’elle devra faire part à Julie d’avis cruels. Aussi, cette amitié singulière parvient-elle à sauvegarder une stabilité précaire. La vertu amicale prend alors le relais d’une vertu individuelle fracturée sur le point de céder.

Dans son Ethique à Eudème[vi], Aristote hiérarchise les différentes sortes d’amitiés. L’amitié utile, subordonnée aux intérêts et pratiquée par une majorité de citoyens, se distingue de l’amitié fondée sur le plaisir, spécifique aux jeunes gens et qui se caractérise par son inconstance, qui elle-même diffère de l’amitié vertueuse qui appartient aux meilleurs. Portée au pinacle, la stabilité est le gage de la durée amicale. Claire et Julie se modèrent l’une l’autre. Dès le début de l’intrigue, Julie qui craint de céder à Saint-Preux et d’être irrémédiablement perdue, esquisse les contours du rôle de Claire : « C’est à toi de me rendre à moi-même »[vii]. Dans ces moments de crise où l’on ne s’appartient plus, l’amie est un contrepoint raisonnable à la passion amoureuse. Il n’est pas anodin que cette capacité à agir, qualité traditionnellement virile, devienne également l’apanage des femmes. L’Ethique à Nicomaque définit explicitement la vertu comme force agissante. La plénitude sentimentale commande des expédients identifiés par Claire. Il s’agit de créer un climat de confiance où le « pur zèle de l’amitié »[viii] saura prospérer. C’est un contrat tacite pour neutraliser les passions dangereuses. L’exemplarité et la rédemption sont à ce prix.

Claire, double de Jean-Jacques : l’amitié passionnée

Claire possède une étrangeté naturelle indispensable à la naissance de l’excellence amicale. Sa savante immaturité n’est que la survivance artificielle de l’enfance. Au fil des lettres, son éthopée se déplie, s’enrichit et se complexifie. Julie lui reproche son absence à la mort de la bonne Chaillot. Pour toute réponse, Claire érige en sentence oraculaire ces mots qui déterminent les traits de sa personnalité:

[…] pour moi, la Bonne [Chaillot] m’a toujours dit que mon étourderie me tiendrait lieu de raison, que je n’aurais jamais l’esprit de savoir aimer, et que j’étais trop folle pour faire un jour des folies[ix].

Paradoxalement selon cette morale populaire, un caractère fantasque préserverait davantage des folies qu’un caractère raisonnable. L’aimable cousine revendique et assume cette ambivalence. Julie incarne la passionnée en amour, Claire, la passionnée en amitié. Si la critique de l’époque a cru voir en Saint-Preux le double de Rousseau, il serait plus juste de le désigner sous les traits de Claire parce qu’elle défend également une amitié fondée sur l’intransigeance. Il n’est pas anodin que l’une des causes de brouille entre Diderot et Rousseau soit le manque de réciprocité du premier. Dans l’Emile, il réaffirme cette clause fondamentale du contrat amical : « L’attachement peut se passer de retour, jamais l’amitié. Elle est un échange, un contrat comme les autres ; mais elle est le plus saint de tous. Le mot d'ami n'a point d'autre corrélatif que lui-même. Tout homme qui n'est pas l'ami de son ami est très sûrement un fourbe ; car ce n'est qu'en rendant ou feignant de rendre l'amitié qu'on peut l'obtenir »[x]. Cette intransigeance amicale exclut l’indulgence et expose aux ruptures.

            « Je n’étais point faite pour être femme » [xi]

            L’amitié entre Claire et Julie se lit comme un feuilleton à suspens au sein d’une trame narrative qui suit l’évolution amicale en se centrant sur les différents âges de la vie des femmes. Face à ces changements inhérents à la condition féminine, le risque est que le lien amical se distende. Or, ce n’est pas le cas. Si Julie a embrassé son nouveau statut de « matrone », Claire se refuse à l’assumer. Julie analyse ainsi ces résistances contradictoires:

[Elles] t’ont donné de ton caractère l’idée la plus bizarre qu’une folle comme toi pût jamais concevoir ; c’est de te croire à la fois ardente amie et froide amante[xii].

Si, après la mort de M. d’Orbe, Claire ne se remarie pas, c’est qu’elle pose l’amitié comme un substitut à la vie conjugale car son âme est totalement remplie par son affection pour Julie. Un autre modèle de vie au féminin s’esquisse alors comme une exception que l’on n’oserait trop explorer. L’excellence morale ne mésestime pas l’aveu des fêlures, au contraire elle encourage leur reconnaissance afin de les dépasser au sein d’une amitié dévouée à l’exercice du bien. En l’occurrence, le personnage « fêlé » peut seul répondre à cette exigence. S’il faut des romans aux siècles corrompus, selon la célèbre préface, sans doute dans ce monde amoral, l’héroïne défendant une vertu et une bonté absolues ne pourrait être qu’une « folle » ou bien ne pourrait-elle être comprise qu’en tant que telle. Un impensé innerve La Nouvelle Héloïse, celui de l’homosexualité féminine qui point derrière cette amie au caractère masculin qui refuse de se « dévoiler ». Claire s’épanouit dans une pénombre heureuse. En définitive, le masque rieur occulte momentanément ses failles. Si elle reste méconnue à elle-même, Julie réitère qu’elle est la seule à avoir saisi l’étendue de sa valeur. Son regard herméneute disqualifie celui de la Chaillot :

Chère amie, il est temps de te montrer à toi-même ; car jusqu’ici tu ne t’es pas bien vue : tu t’es trompée sur ton caractère, et n’as pas su t’estimer à ce que tu valais. Tu t’es fiée aux discours de la Chaillot ; sur ta vivacité badine elle te jugea peu sensible ; mais un cœur comme le tien était au-dessus de sa portée. […] [P]ersonne au monde ne t’a bien connue, excepté moi seule […] tu caresses quand tu folâtres ; tu ris, mais ton rire pénètre l’âme ; tu ris, mais tu fais pleurer de tendresse, et je te vois presque toujours sérieuse avec les indifférents[xiii].

Julie manifeste ici qu’elle n’est pas dupe du manège de l’amie. Il n’est qu’une protection de fortune. Dans ce décalage, Claire a quelque chose du Don Quichotte. Après la Chute de son amie, elle adopte une posture complice qui va à l’encontre d’une stricte observance des conventions sociales en jurant de garder son secret. La véritable amitié repose sur ces contradictions car elle est un mélange de modération et d’excès. Comme la foi conjugale, la foi amicale ne supporte pas les arrangements. Claire est une anti-Sophie et en cela, comme la Ninon de Lenclos de l’Emile, elle représenterait une imprévisibilité dangereuse propice à l’irruption du désir.

L’Emile : pour une normativité « éthique » de l’amitié

L’Emile dépasse le risque de l’ambiguïté dans les liens amicaux, latent dans La Nouvelle Héloïse. Il s’agit d’identifier clairement les contours de l’amitié véritable. Comme on sait, Rousseau systématise l’éducation parfaite d’un jeune homme et d’une jeune femme, en posant que l’amitié avec un camarade doit être valorisée par le pédagogue. Pourtant, l’union de deux semblables dans l’enfance n’est jamais effective. En effet, la seule apparence d’amitié est celle qui unit le gouverneur et Emile. La dissymétrie des états et des âges n’est pas évoquée dans leur relation. L’antériorité du bienfait provoque l’estime et la reconnaissance du disciple envers son mentor. Aux prémices de l’existence, l’amitié initie à l’humanité par le biais de l’imagination :

Le premier sentiment dont un jeune homme élevé soigneusement est susceptible n'est pas l'amour, c'est l'amitié. Le premier acte de son imagination naissante est de lui apprendre qu'il a des semblables, et l'espèce l'affecte avant le sexe. Voilà donc un autre avantage de l'innocence prolongée : c'est de profiter de la sensibilité naissante pour jeter dans le cœur du jeune adolescent les premières semences de l'humanité […][xiv].

L’amitié permet de prolonger l’innocence de manière artificielle pour que les rigueurs de la vie n’affectent pas d’emblée un cœur sensible à la vertu. Dans la pensée rousseauiste de l’amitié, la virtus qui désigne la force n’exclut pas le sentiment. Au contraire, c’est l’âme sensible qui sera la plus à même de faire preuve de vertu. Dans cette perspective, La Nouvelle Héloïse complète le point aveugle de l’Emile par la place inédite qu’elle consacre à l’amitié au féminin. En effet, au nom de l’honnêteté féminine, Sophie doit se tenir à distance des autres femmes. Sur ce point, l’ouvrage se situe dans la lignée des traités classiques de l’amitié qui refusent aux femmes la capacité de nouer de véritables amitiés. La rivalité et les médisances rendraient les amitiés féminines suspectes voire impossibles. Pour le gouverneur, Sophie doit souscrire aux impératifs de la civilité pour ne pas nourrir d’attachement excessif pour une autre femme. L’hybris inquiète et point derrière ces clauses qui visent à maintenir une distance salutaire entre les femmes. Si la jeune fille outrepasse ces devoirs, elle deviendrait une autre Ninon de Lenclos, c’est-à-dire une fille de rien, qui a renoncé à tous les charmes de son sexe. Le gouverneur fustige son goût de l’amitié avec les hommes :

Dans le mépris des vertus de son sexe, elle avait, dit-on, conservé celle du nôtre : on vante sa franchise, sa droiture, la sûreté de son commerce, sa fidélité dans l'amitié ; enfin, pour achever le tableau de sa gloire, on dit qu'elle s'était faite homme. A la bonne heure. Mais, avec toute sa haute réputation, je n'aurai pas plus voulu de cet homme-là pour mon ami que pour ma maîtresse[xv].

Ces qualités sont transformées en tares car elles ne siéent pas au féminin. La différence des sexes marque la pratique amicale. Dans cette perspective, l’isolement de Sophie apparaît essentiel pour la former à être épouse et mère. Le statut d’amie est potentiellement dangereux car il pourrait détourner la jeune fille de ces rôles majeurs. En réalité, l’amitié doit rester une vertu régulatrice de l’amour et effacer ce qui pourrait la rendre trouble.

Conception différentialiste de l’amitié

Claire et Julie ainsi que Saint-Preux et Milord Edouard signalent une représentation de l’amitié qui diffère entre masculin et féminin. Ils appréhendent la durée amicale de manière antithétique. L’écart réside dans le temps féminin traditionnellement pensé comme oisif. Celui-ci serait susceptible de réduire l’amitié féminine à la passivité. La compagnie symbolique de l’amie-confidente à qui l’on écrit de longues missives tranche avec les billets concis du lord anglais. Malgré les élans puérils d’un Saint-Preux en quête d’épanchement, Milord Edouard ne répond pas vraiment aux sollicitations d’intimité car il ne se livre pas. Pourtant, c’est un premier moment où l’on dévoile quelque chose de soi. En ce sens, ne rien dire marque le refus d’entrer dans une relation plus volontiers féminine.

En effet, il y a une dépendance réciproque des amies que l’on ne retrouve pas dans l’amitié virile. Le livre quatrième s’ouvre sur l’exigence de Julie d’avoir auprès d’elle son amie. Au contraire, Milord Edouard veille à distance sur Saint-Preux et se met à son service pour faciliter son ascension sociale. Il faut souligner que la première fois qu’ils se rencontrent, ils sont sur le point de se battre en duel parce que Saint-Preux l’accuse de vouloir séduire Julie. Le lord anglais ne craint pas les initiatives inconsidérées en proposant son ami comme gendre au baron d’Etanges. Celui-ci estime Wolmar car ils ont combattu ensemble, c’est une amitié de soldats qui intègre la violence. En revanche, le féminin se caractérise par l’indécision face à la passion amoureuse. En effet, le combat n’est jamais remporté car l’issue est toujours incertaine. Alors que Milord Edouard présente à Saint-Preux son déchirant départ comme une occasion de montrer une virilité stoïque, Claire déplore à de nombreuses reprises de sacrifier « aux cruels devoirs de l’amitié ». Les faux-semblants priment alors sur la vérité insoutenable car le mensonge dans certains cas adoucit l’étendue de la désillusion.

Bien que son attirance pour Saint-Preux ne soit jamais explicitement mentionnée, Claire se dérobe à la volonté de sa bien-aimée cousine. C’est qu’elle « voit clairement » ce que signifient ce sacrifice et cet abandon, elle sent avant même que Julie ne se l’avoue que son amie aime toujours passionnément Saint-Preux. Aussi Claire ne peut-elle se résoudre à cette double trahison car obéir à son amie en feignant de n’avoir pas compris reviendrait à se trahir elle-même en tant que gardienne de l’amitié. Si elle ne se remariera jamais, c’est que prime son rôle de catalyseur de la passion amoureuse. Par conséquent, l’hésitation et le dilemme précèdent toujours l’action vertueuse. Lorsque Julie est tentée de prendre la fuite en suivant Saint-Preux en Angleterre et par là d’accepter la proposition de Milord Edouard, Claire lui assure qu’elle l’accompagnera pour partager sa disgrâce. C’est une manière habile d’influencer la décision de Julie. Cet acquiescement est un refus dissimulé et souligne par antithèse l’incongruité fatale de cette fuite. Alors que personne ne la sollicite, Claire a une incidence cruciale sur l’action des autres personnages. Elle est toujours décisive. Malgré tout, les héroïnes sont démunies car elles s’avèrent incapables de contrecarrer les catastrophes successives. A posteriori, la consolation est un mince réconfort.

            « J’étais femme, et j’eus une amie »[xvi]

La mort de Julie appartient aux topoï romanesques tout en inscrivant symboliquement l’amitié féminine dans le tableau final. Elle éclipse, et la vie conjugale, incarnée par un Wolmar à distance, et la passion amoureuse représentée par un Saint-Preux absent. « L’Œil vivant » souligne le risque pathologique du désespoir démesuré de Claire :

[…] s’il y avait du danger il fallait le cacher à Madame d’Orbe avec autant et plus de soin qu’à la malade, de peur que le désespoir n’achevât de la troubler, et ne la mît hors d’état de servir son amie[xvii].

Toujours sur la brèche et plus encore lorsque son amie agonise, Claire veille sur tout et sur tous alors qu’elle-même pourrait basculer tout à fait dans la folie. Reste que sa présence dans le lit de la Divine Julie symbolise le triomphe de l’amitié. C’est une vision de l’amitié parfaite que l’on peut référer à l’Iconographie de Cesare Rippa où l’on retrouve en ces termes l’allégorie de l’amitié :
 [O]n dépeint l’amitié comme une fille vêtue d’un habit blanc, qui marque sa sincérité et sa candeur et on lui donne cette devise, « longè et propè » (près et de loin)[xviii].

Ce motto caractérise parfaitement les deux cousines, qui passent les trois dernières nuits ensemble, si proches et si lointaines. Dans un ultime balbutiement qui retentit comme une épitaphe au sein de la désolation, Claire identifie les valeurs que la sépulture de Julie abrite : « confiance, amitié, vertus, plaisirs, folâtres jeux, la terre a tout englouti… »[xix]. En cela, l’amie se fait guide et montre en quoi l’amour doit respecter la bonté et la vertu pour rester dans le champ de la société et, par là, de la civilisation.

Pour conclure, La Nouvelle Héloïse est le lieu où Rousseau laisse s’épanouir fictivement sa soif d’une totale réciprocité amicale. Il met en scène le chant de deux âmes qui se sont trouvées. Cette amitié se veut à la fois représentation d’une intimité féminine, inaccessible aux regards extérieurs des hommes, et en même temps modèle de perfection qui prétend à un quotidien héroïque. Allant au-delà de la contradiction, elle propose une virtus ambivalente, incarnant force d’âme et fragilités. Cette communion intime repose sur une transparence émotionnelle possible grâce à la préservation de la pureté éthique de Bonté et Vertu. En cela, les héroïnes de l’amitié veulent ressaisir ce que Shaftesbury définissait dans son « Essai sur la raillerie et l’enjouement » comme une « beauté naturelle » qui repose sur la hauteur morale : « […] [T]out bien considéré, il n’y a point de « beauté » dans le monde plus naturelle que la « Probité et la vérité morale »[xx].

 
Lydie Marion

[i] ROUSSEAU, Nouvelle Héloïse, Paris, Gallimard, Folio classique, 1993, t. 1, Ière partie, VII, p. 90 : « [...] nous avons perdu ton aimable frère, je ne vois presque jamais les miens ».

[ii] RICOEUR Paul, L’Unique et le Singulier, Liège, Alice éditions, 1999, p. 57.

[iii] ACHER William, Jean-Jacques Rousseau, écrivain de l’amitié, Paris, Nizet, 1971, p. 16.

[iv]FAUSKEVAG, Svein Eirik, Philosophie de l'amitié : essai sur le Traité de l'amitié de madame de Lambert et La nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau, Oslo, Harmattan, p. 312.

[v] N.H., t. 1, Ière partie, VII, p. 89.

[vi] ARISTOTE, Ethique à Eudème, trad. par Vianney Décarie, Paris, Vrin, 2007, livre VII, 2, p. 196.

[vii] N.H., t. 1, Ière partie, VI, p. 87.

[viii] N. H., t. 1,IIème partie, VIII, p. 271.

[ix] N.H., t. 1, Ière partie, VII, p. 88.

[x]  ROUSSEAU, Emile ou de l’Education, Paris, Garnier Flammarion, 1966, livre 4, note p. 303.

[xi] N.H., t. 2, IVe partie, II, p. 17.

[xii] N.H., t. 2, Ve partie, XIII, p. 262.

[xiii] N.H., t. 2, Ve partie, XIII, p. 261.

[xiv] Emile, livre IV, pp. 285-286.

[xv] Op. cit., livre V, p. 506.

[xvi] N.H., t. 2, VIe partie, XI, p. 367.

[xvii] N.H., t. 2, VIe partie, XI, p. 347.

[xviii] RIPPA Cesare, Iconographie, éditions Rome, 1603, pp. 15-16.

[xix] N.H.,t. 2, VI, xiii, p. 390.

[xx] SHAFTESBURY, Œuvres, vol. 1, Genève, 1769, t. 1, « Essai sur la raillerie et l’enjouement », section III, p. 131.

Additional Info

  • Auteur: Habib Claude
  • Année de publication : 1990
  • Angle d'étude: Angle 4
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