.

CENTRE ROUSSEAU
Groupe d’Études dédié à Jean-Jacques Rousseau

Rousseau sceptique 3 Litwin -Kelly

Rate this item
(0 votes)
jeudi, 23 janvier 2014 16:31 Written by 

1/ Mensonge utile?

Je suis sceptique relativement à l'usage - inspiré de Strauss - du passage des Rêveries au sujet du mensonge utile pour suggérer l'idée que Rousseau ne croyait pas en Dieu. Il  me semble que pour Rousseau, mentir sur ce sujet, c’est-à-dire sur son sentiment et sur son cœur ne serait pas utile, mais dangereux parce qu’insincère. Suggérer que Rousseau dise de façon répétée croire en Dieu sans que ce soit le cas, cela me paraît être le meilleur moyen de briser le pacte de lecture avec lui et de donner du grain à moudre à ses « ennemis ».


2/ L'illusionamoureuse.

Au sujet de la comparaison avec l'illusion de l'amour. Je n'ai sans doute pas été assez clair.

Je ne dis pas qu'aimer et croire en Dieu soit une illusion certaine pour Rousseau. Je dis plutôt qu'en l'absence d'une preuve rationnelle de l'existence ou de la non-existence de Dieu (constat sceptique de Rousseau), quand bien même il se trouverait qu'en réalité Dieu n'existe pas, il demeurerait préférable pour Rousseau de s'illusionner à croire en Dieu et à l'aimer que le contraire. L'illusion n'est préférable ici que si le sujet de cette illusion ne dispose d'aucun moyen par sa raison de savoir avec certitude qu'il s'illusionne. S'il savait que Dieu n’existe pas, il ne pourrait plus croire (sur ce point je ne suis pas Christopher Kelly dans le dernier paragraphe de sa réponse).  J’ajouterais que s’il y avait à l’inverse une preuve rationnelle de l’existence de Dieu, il me semble que là non plus l’illusion ne serait plus possible, et il n’y aurait pas lieu ni d’aimer Dieu, ni de croire en son existence. Dans cette situation d’incertitude spéculative, toute croyance, en l’existence de Dieu comme en sa non-existence, demeure toujours une illusion possible.

Il se trouve cependant que l’une de ces illusions possibles ouvre à l’amour de l’auteur de mon être, un amour qui permet en effet la plus puissante expansion du sentiment de l’existence ou de l’amour de soi. Est-ce réduire entièrement l’amour de Dieu et la foi à l’amour de soi ? Tout d’abord, il est évident que pour Rousseau l’amour de l’auteur de mon être est avant tout une expansion de l’amour de soi (cf. Emile, IV). Mais j’ajoute aussitôt que, si l’amour de Dieu est possible, c’est précisément tant que l’illusion est possible, c’est-à-dire, tant que je peux croire que cette expansion de l’amour de soi m’ouvre à plus que moi-même, à l’auteur tout-puissant de mon être. A la différence de ce qui passe dans Narcisse ou l’amant de lui-même, dans la scène qui se joue au livre IV d’Emile il n’y a pas d’instance dramatique susceptible de lever le voile de l’illusion, de révéler de façon certaine que cet amour n’est que l’illusion narcissique de l’amour de soi. L’amour de soi ne peut se modifier de manière expansive en amour de Dieu qu’à la condition que l’altérité de l’auteur de mon être continue d’être visée. Il est heureux, pour l’expansion de l’amour de soi et l’intensification du sentiment de l’existence, que Dieu demeure une illusion possible.

Je reconnais parfaitement que cette interprétation de l’amour de Dieu comme expansion maximale de l’amour de soi chez Rousseau est éminemment ambiguë.

3/ Foi et vertu.

Au sujet de la question de la vertu, je passe rapidement. Christopher Kelly et moi sommes d'accord, je crois, sur l'essentiel, puisque, si on ne discute du cas particulier et ambigu de Wolmar, Christopher Kelly reconnaît comme moi que la croyance en Dieu (pas forcément d'ailleurs celui du christianisme) est une condition nécessaire de la vertu selon Rousseau.

4/ Foi et bonté.

Je m'arrête plus longuement sur le cas de la bonté où porte véritablement le débat.

Puisque tu m'as communiqué ta discussion avec Christopher Kelly au sujet de la distinction entre bonté et expansivité du sentiment de l'existence, je crois bon de reprendre la discussion à partir de ce point. Il me semble que la bonté en général se définit chez Rousseau comme le rapport réglé de la puissance et du désir d'un être animé. Dieu est bon parce qu'il peut tout, c'est-à-dire parce qu'il n'a rien de plus à désirer que ce qu'il peut. L'homme de l'état de nature est naturellement bon parce que, borné au seul instinct physique, il ne désire rien de plus que ce dont il est capable physiquement dans le temps présent.

De ce point de vue, il serait absurde de soutenir que l'homme en général ne puisse pas être bon sans croire en Dieu, puisque l'homme dans l'état de nature invalide cette hypothèse. La question toutefois se pose de savoir si l'homme, lorsque se sont éveillées ses facultés, peut rester bon sans aimer l'auteur de son être et croire en son existence. Il me semble que la réponse philosophique de Rousseau à cette question est globalement négative (je m’en explique en 4.1). La dernière question est de savoir si le naturel de Jean-Jacques fait de lui une exception parmi les hommes civils, de sorte qu’incrédule il serait encore bon.

L'éveil des facultés est en premier lieu éveil de l'imagination; sa conséquence certaine dans l'état civil est un mouvement d'illimitation du désir. Ce mouvement d'illimitation, les mœurs, les institutions et les lois peuvent certes le brider, mais non pas l'éradiquer. Ce mouvement qui illimite le désir humain semble conduire à la corruption nécessaire de la bonté naturelle de l’homme, si l’éveil des facultés humaines et de l’imagination si le sentiment qu’a l’homme de sa propre puissance reste simultanément inchangé. Le danger dans ce cas est l’exacerbation de cet amour-propre quasi-pascalien où partout s’affirme l’extrême disproportion entre le désir et la puissance : « Il se veut grand, il se voit petit etc. »

En ce qui concerne la puissance de l’homme au physique, non seulement l’éveil des facultés intellectuelles n’étend pas cette puissance,  mais elle semble corrélative de son affaiblissement (perte de robustesse, dépravation de l’animal qui médite, sentiment brutal de sa faiblesse à la vue des premiers autres hommes, ces « géants »).

Rousseau au Livre IV d’Emile insiste d’abord sur le rôle de la pitié. La pitié est une modification expansive de l’amour de soi qui produit un sentiment d’existence dans l’humanité. L’originalité de l’analyse de Rousseau est d’insister sur le fait qu’à la vue du malheur d’autrui, j’éprouve, dans le sentiment de la faiblesse commune de l’humanité, le contentement d’être moi (par opposition à l’envie d’être autre que je ne suis) malgré la conscience de ma faiblesse. L’expansivité de l’amour de soi qui étend mon être en me faisant exister dans le commun de l’humanité prévient en quelque sorte le mouvement du désir qui me ferait désirer être autre que je ne suis.

L’expansion de l’amour de soi par la pitié dans le sentiment d’existence commune de l’humanité (l’amour du genre humain) suffit-il cependant à rééquilibrer le rapport de la puissance et du désir, et donc à conserver la bonté de l’homme ? Je passe ici sur le détail des raisons qui permettent d’en douter dans l’Emile – et sur le rôle potentiellement destructeur de l’amour sexuel pour cette bonté – pour me concentrer sur l’essentiel.

Il me semble que sans une expansion de l’amour de soi à l’amour de l’auteur de mon être (c’est-à-dire l’amour de l’être dont la puissance, parce qu’elle est maximale, n’est débordée par rien qui puisse être désiré), le désir menace à tout instant, pour l’homme civil, d’excéder le mouvement expansif du sentiment de l’existence – ce mouvement qui étend imaginairement la puissance de l’être qui s’aime. C’est pourquoi il me semble que, pour l’homme civil, dont les facultés intellectuelles sont éveillées, dont le désir s’illimite, la croyance en l’auteur de mon être et en sa toute-puissance, quand bien même elle risque d’être narcissique et illusoire, conditionne la préservation de l’équilibre entre la puissance et le désir, c’est-à-dire la bonté.

5/ L'exception de Jean-Jacques? Dieu pour peupler l'existence.

Reste alors le dernier argument : Jean-Jacques, cet être si singulier, ne fait-il pas exception à cette règle ? Ne se distingue-t-il pas précisément par un naturel qui, quand bien même son amour de soi et ses passions pourraient momentanément être défléchies de leur direction, ramènerait toujours JJ à son lieu – à sa bonté ?

La caractérisation de la bonté reste pourtant pour lui la même : proportion de la puissance et du désir. Or, Jean-Jacques se présente à tous égards comme un être faible, à la fois en raison de sa santé physique et de son incapacité à être vertueux (à se tenir ferme à sa volonté). Ce qui est puissant, voire hors norme chez Jean-Jacques, c’est son amour de soi : « trop avide de son propre bien pour avoir le temps de songer au mal d’un autre » disent les Dialogues.

Je suis donc prêt à dire que ce qui conserve la bonté naturelle de Jean-Jacques, c’est le mouvement expansif de son amour de soi, et plus précisément sa capacité à peupler son existence d’êtres selon son imagination, ou, c’est ici pareil, d’êtres selon son cœur.

Peut-on faire de Dieu un de ces êtres selon son cœur dont Jean-Jacques peuple son existence ? Je soutiens que oui, certainement, mais que précisément pour cette raison Dieu ne se réduit pas à un être de fiction pour lui non plus. Je m’explique.

Il faut remarquer en premier lieu que Rousseau fait déjà mine de soulever la question de l’existence réelle des êtres selon son imagination à propos de l’homme de la nature du second Discours et surtout des personnages de la Nouvelle Héloïse. Cette incertitude sur leur existence est sans doute manifestement feinte, mais pourtant elle est en quelque sorte supposée par le lecteur qui s’intéresse à ces personnages et s’illusionne à leur sujet – c’est-à-dire qu’elle est supposée dans le temps de la lecture où le lecteur se passionne pour ces personnages. Il faut cependant peu de choses pour perdre l’illusion, pour retrouver l’évidence de la fiction, le fait que Julie n’a pas réellement existé etc.

Dans le cas de Dieu, si on accepte de dire qu’il peuple l’existence de Rousseau à la manière des personnages selon son cœur, il n’y a en revanche aucun élément probant justifiant de mettre fin à cette croyance en Dieu. Celle-ci est peut-être une expansion illusoire de l'amour de soi, mais peuple son existence de cet être infini et selon son cœur, qui, sans le rendre vertueux, conserve amoureusement sa bonté.

 C. Litwin

I may have a few comments about Christope Litwin's latest remarks, but I am happy to let him have the last word on the website. We agree about a lot--we both accept that according to Rousseau religion is necessary for virtue and that Rousseau himself is not virtuous. I wouldn't like continued exchanges to distract readers from that agreement. C. Kelly

Additional Info

  • Auteur: Hammann Christine
  • Année de publication: 2013
  • Sujet: Confessions
Read 2869 times Last modified on lundi, 26 mai 2014 13:56

Leave a comment

Make sure you enter the (*) required information where indicated. HTML code is not allowed.