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CENTRE ROUSSEAU
Groupe d’Études dédié à Jean-Jacques Rousseau

Articles

Items Count: 17
  • Dissonance Patrick Hochart
    Dissonance Pätrick Hochart Si l’amour est la passion du différent [1] , si « dans l’union des sexes chacun concourt également à l’objet commun [2] , mais non pas de la même manière » (IV, p.693), il s’ensuit que cette jouissance qui fait le sel de la vie [3] et qui tient pour l’essentiel aux « charmes de l’union des cœurs » [4] , à « l’étroite union des âmes » [5] , que cette jouissance donc n’est pas celle de l’unisson [6] , mais qu’elle ne va pas sans une certaine dissonance, attestant un rapport « irrationnel », soit…
  • Faite pour plaire. Patrick Hochart
    Faite pour plaire Je me propose de revenir, très succinctement, un peu comme on revient sur les lieux du crime, à un commentaire que j’avais commis, au siècle passé, sur quelques pages du livre V de l’Emile - à vrai dire, pas n’importe lesquelles puisque s’y élabore rien de moins qu’une véritable pensée de la différence des sexes,
  • Patrick Hochart : A quoi sert l'état de nature?
     A quoi sert l’état de nature ? La nature chez Rousseau est évidemment un terme nodal, principiel et, pour le moins, à double versant, selon deux manières d’être principe [1] : il y a, d’un côté, l’état de nature, la nature comme état stable ou comme « fond » indestructible, censément originel [2] ou plutôt originaire [3] , et, de l’autre, « la marche de la nature » [4] , la nature comme marche [5] selon laquelle se doivent ordonner les acquisitions dont l’homme est susceptible; du même coup, « l’homme naturel » désigne soit l’homme de l’état de nature…
  • Patrick Hochart. La place de la Profession de foi
    La place de la Profession de foi A quoi sert la foi ? Manière bien désinvolte d’envisager une question vénérable, pensera-t-on et je n’en disconviens pas. Mais sous ce titre irrévérencieux, je n’entends pas soutenir quelque thèse sur la foi religieuse en général ; je me propose, plus modestement, d’aborder la religion de Rousseau, par le biais d’un texte célèbre, la fameuse Profession de foi du vicaire savoyard, logée de manière problématique au cœur de l’Emile son grand livre à mon sens, comme il semble lui-même le penser [1] .
  • Rousseau et la démocratie moderne. Karim Sountoura
    Karim Fakoro Sountoura est assistant-docteur à l’université des lettres et des sciences humaines de Bamako (ULSHB) au Mali. Il a rejoint le Centre-Rousseau pour six semaines, à l'automne 2016, et propose une réflexion sur l'actualité de la pensée politique de Rousseau. Jean-Jacques Rousseau et la démocratie moderne : Perspectives Longtemps, l’œuvre de Rousseau a été étudiée comme repère important de l’ère des Lumières en même temps que celle des autres auteurs de cette période comme Voltaire et Montesquieu. Toutefois, dès que l’on envisage le nom Rousseau parmi les fondateurs de la démocratie moderne, un certain nombre de questions et même de polémiques…
  • Contradictions de Rousseau. Claude Habib
    Contradictions de Rousseau On peut distinguer deux manières de se rapporter aux textes de Rousseau : soit on cherche à comprendre l’homme, soit on tente de retracer son système. Qui est-il ? Que dit-il ? Ces deux orientations, fort heureusement, ne sont pas exclusives l’une de l’autre.
  • Manent : La religion de Rousseau
    Séminaire Centre-Rousseau 23 janvier 2015 LA RELIGION SELON LE CŒUR DE ROUSSEAU Mon propos sera très circonscrit. Je voudrais seulement lire les Confessions en étant attentif à la manière dont la religion y apparaît, ou y est considérée. J’écarterai donc entièrement les écrits où la religion est traitée thématiquement, en particulier la Profession de foi du vicaire savoyard, mais aussi les Lettres écrites de la montagne et le dernier chapitre du Contrat Social, ainsi que la Lettre à Christophe de Beaumont et la Lettre à M. de Franquières. Je ne saurais pas bien justifier mon choix, sinon en disant que…
  • La préhistoire de l'amour de soi. Patrick Hochart
    La préhistoire de l’amour de soi Qu’est-ce qu’une mère ? Question étrange1 et qui indique assez que le « nom de mère » ne se réduit pas au fait ou à la simple imputation biologique ou généalogique de celle qui a donné la vie, de la « propre mère » 2 de l’enfant, mais que sous la mère de l’état-civil - celle que prennent en compte les médecins (p.256, 1306) et les lois (p.246 n.) -, la question s’impose de savoir ce que doit ou devrait être une mère, ce qu’il en est d’ « une véritable mère »3, soit…
  • Goodness, virtue and faith. Christopher Kelly
    1. Il paroît d’abord que les hommes dans cet état n’ayant entre eux aucune sorte de relation morale, ni de devoirs connus, ne pouvoient être ni bons ni méchans, et n’avoient ni vices ni vertus, à moins que, prenant ces mots dans un sens physique, on n’appelle vices dans l’individu, les qualities qui peuvent nuire à sa propre conservation, et vertus celles qui peuvent y contribuer; auquel cas il faudroit appeller le plus vertueux, celui qui résisteroit le moins aux simples impulsions de la Nature.Discours, 1522. Emile est laborieux, tempérant, patient, ferme, plein de courage. Son imagination nullement allumée ne…
  • Bonté, vertu et foi en Dieu. Christopher Kelly
    Bonté, vertu et foi en DieuJ’aimerais suivre un fil dans les œuvres de Rousseau. Ce fil sera la distinction entre bonté naturelle et vertu morale, et il conduira à des réflexions – dont je laisserai certaines implicites – sur la représentation que Rousseau se fait de Dieu et de l’homme. La plupart des passages que je cite sont bien connus. A n’en pas douter, une grande part de ce que je vais dire ne surprendra personne. Et pourtant la somme de ces remarques peut conduire dans une direction qui n’est guère empruntée par la plupart de ceux qui étudient Rousseau.La…
  • Céline spector. Soi-même comme un autre. Rousseau et la crise du droit naturel moderne
    Soi-même comme un autre : Rousseau et la crise du droit naturel moderne Céline Spector Séance du 21 mars 2014 Nous entrons enfin dans l'ordre moral : nous venons de faire un second pas d'homme. Si c'en était ici le lieu, j'essayerais de montrer comment des premiers mou¬vements du cœur s'élèvent les premières voix de la conscience, et comment des sentiments d'amour et de haine naissent les premières notions du bien et du mal : je ferais voir que justice et bonté ne sont point seulement des mots abstraits, de purs êtres moraux formés par l'entendement, mais de véritables affections…
  • Volonté Générale. Bruno Bernardi
    L'abécédaire des sociétés modernes est une encyclopédie de questions politiques ou philosophiques, animée par Pierre Gautier, à l'adresse suivante http://moderne.canalblog.com Bruno Bernardi est le grand spécialiste de la pensée politique de Rousseau, il est l'éditeur de nombreux textes de Rousseau (GF et Vrin). Il vient de mettre en ligne l'article suivant, que nous nous permettons de reproduire. 03 mars 2014 V comme Volonté générale « La loi est l’expression de la volonté générale » : l’article VI de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789) fait écho au Contrat social (1762) qui définit la loi comme un…

Le séminaire 2017-2018 est terminé

mercredi, 30 mai 2018 09:34

Notre séminaire annuel s'est achevé en mai, par une communication de Patrick Hochart disponible sur ce site. Nous vous donnons rendez-vous en octobre prochain pour un nouveau cycle de conférences.

Claude Habib qui assurait la direction du Centre depuis sa création passe la main à Marc Hersant et Erik Leborgne, chargés de poursuivre et de développer les recherches sur Rousseau au sein de La Sorbone-Nouvelle.

Merci à tous pour votre participation, votre fidélité ou simplement votre intérêt.

Dissonance Patrick Hochart

mercredi, 30 mai 2018 09:32

Dissonance

Pätrick Hochart

Si l’amour est la passion du différent [1] , si « dans l’union des sexes chacun concourt également à l’objet commun [2] , mais non pas de la même manière » (IV, p.693), il s’ensuit que cette jouissance qui fait le sel de la vie [3] et qui tient pour l’essentiel aux « charmes de l’union des cœurs » [4] , à « l’étroite union des âmes » [5] , que cette jouissance donc n’est pas celle de l’unisson [6] , mais qu’elle ne va pas sans une certaine dissonance, attestant un rapport « irrationnel », soit noué entre des termes non seulement différents mais encore incommensurables [7] , et que l’accord des âmes ou des cœurs ne s’éprouve jamais qu’à travers un foncier malentendu, non sans que, du coup, l’amour ne puisse qu’être sujet à de « bizarres caprices » (I, 8, p.91) et suivre un cours passablement capricant.

Sans doute n’est-il de jouissance que de l’autre, sans doute « les voluptés solitaires sont-elles des voluptés mortes », « insipides et méprisables » [8] , sans doute les voluptés vives relèvent-elles moins de la sensualité que de la sensibilité de corps parlants, puisqu’aussi bien « les sensations ne sont rien que ce que le cœur les fait être » (I, 14, p.109). Mais, pour étroite que puisse être cette union en vertu de laquelle les amants sont si bien attachés l’un à l’autre que rien au monde ne saurait les désunir [9] , telle une union à l’épreuve de toute distance [10] , par laquelle chacun, tour à tour, n’existe plus que dans et par l’autre [11] , ne vit ni ne respire plus que pour l’autre (I, 8, p.93 ; III, 16, p.405), proteste le connaître mieux qu’il ne se connaît lui-même [12] et n’avoir d’autre vie que celle qu’il en a reçue, il s’en faut toutefois qu’ils ne fassent qu’un et cette union, scellée dans la réciprocité [13] , n’implique ni même ne souffre uniment ni accord, ni partage, ni communauté fusionnelle, tant elle ne laisse pas d’opérer sur le fond d’une irréductible dissonance et d’avoir pour ressort une indéfectible disparité. Certes, la question est quelque peu voilée par l’intrigue et les péripéties du roman qui imputent aux seules circonstances extérieures les obstacles à l’union [14] , mais ces dernières, quelque spectaculaires, quelque dramatiques qu’elles soient, ne font que renforcer et redoubler un obstacle interne [15] , d’une tout autre nature, qui fomente à la fois les délices et les tourments de la passion amoureuse pour en être à la fois le ressort et l’obstacle, dès lors que chacun, alternativement, a sa manière de n’exister que par l’autre, que chacun ne fait qu’un avec l’autre, « mais non pas de la même manière »; disparité qui se révèle, comme par défaut, sur le point crucial et épineux, le point critique [16] , de l’union charnelle et de sa jouissance, sur laquelle Julie ne dira mot [17] .

Ainsi, après l’aveu, réciproque mais rien moins qu’à l’unisson, qui consacre cette union des cœurs et des âmes, une première époque se dessine durant laquelle le calme, la tranquillité, la sereine félicité, quasi-paradisiaque [18] , de Julie contraste avec l’agitation, l’inquiétude, la souffrance et les tourments de son ami, retenu et dépité [19] , à qui ses privations peuvent bien, ou peu s’en faut, être rendues douces ou chères [20] , telles en tout cas qu’il ne voudrait pas ne pas les sentir [21] , sans qu’il cesse, pour autant, d’en être désolé [22] et affligé, d’en murmurer sourdement [23] ou, du moins, de faire état « à demi » de ce qui lui en coûte [24] . Moyennant quoi au sein même de cette union dont chacun se félicite également, le désir lancinant d’un accord se fait jour de part et d’autre [25] , mais non sans quelque dissonance patente.

D’un côté, Julie, radieuse, se plaît à croire à la suffisance des cœurs [26] et rêve d’en faire partager à son amant les pures délices, dans « l’accord de l’amour et de l’innocence » [27] . Reste que l’expérience qui la rassérène, après les affres de l’aveu [28] , est éminemment suspecte : « …je n’eus pas parlé que je me trouvai soulagée ; vous n’eûtes pas répondu que je me sentis tout à fait calme, et deux mois d’expérience m’ont appris que mon cœur trop tendre a besoin d’amour, mais que mes sens n’ont aucun besoin d’amant » (I, 9, p.94-95). La formule est aussi bien troussée que rien moins qu’obligeante pour le destinataire de la lettre, comme si elle était amoureuse de l’amour mais qu’elle rebutait tout amant - un peu à l’instar de la fausse Sophie de l’ Emile (IV, p.758 et sq.) - pour s’installer dans un paradis tranquille qui se soustrait à l’épreuve de l’autre et au trouble qui lui est inhérent [29] . Formule spécieuse d’abord parce qu’en tout état de cause, il n’est pas question de besoin (IV, p.662), ensuite parce qu’elle table sur une opposition -mon cœur / mes sens - convenue mais inconsistante, car la véritable distinction passe entre deux régimes de la sensibilité, une sensibilité physique et purement passive et « une autre sensibilité que j’appelle active et morale » et qui justement se confond avec le « cœur », non sans se partager à son tour selon que son action est positive ou négative, émue par l’amour de soi ou par l’amour-propre (I, p.805-807). Autrement dit, loin de ratifier l’opposition du cœur et des sens, Rousseau ne cesse de scruter la manière selon laquelle les impressions des sens percent ou pénètrent jusqu’au cœur, en sorte que le cœur et les sens sont du même côté, celui de la sensibilité morale et qu’il s’ensuit d’une part que le parti de la suffisance des cœurs à l’abri des sens est oiseux, d’autre part que « le moment de la possession est une crise de l’amour », redoutable sans doute [30] , mais aussi son inévitable épreuve de vérité.

A ce compte, l’intervalle paradisiaque [31] ne peut que finir et même « en peu de temps » [32] , car il repose sur l’illusion de se dérober aux combats de la chasteté [33] qui seuls décident de la droiture du désir, du registre vertueux ou corrompu de l’embrasement charnel. Julie a mené, non sans alarmes ni sans avoir cherché à les esquiver, « les combats de la modestie » qui sans l’abîmer dans le silence, lui ont arraché l’aveu pudique de son amour, maintenant elle fait, derechef, comme si ceux de la chasteté [34] n’avaient pas lieu d’être [35] . Or, si ce déni du désir est intenable, c’est, outre qu’il n’est pas partagé, qu’il implique comme un dés-aveu - aussi reprend-elle son tour enjoué et sa folâtrerie quelque peu forcée [36] , à ceci près qu’alors, avant l’aveu, sous couvert de plaisanterie, elle disait des choses tendres mais inaudibles ou irrecevables [37] , tandis que maintenant sous couvert de lui jurer un amour éternel, il semble qu’elle dise des choses plaisantes, à la grande irritation de son amant [38] . Plus précisément, elle entend à la fois jouir de son aveu, du loisir de jurer à son amant un amour éternel, et le désavouer ou, du moins, ne pas assumer son « crime » [39] , soit le fait qu’il change tout, pour sceller un « accord de l’amour et de l’innocence », justement comme s’il n’y avait pas eu d’aveu [40] ; équivoque presque aussi douteuse que celle qu’elle prête spécieusement à son amant qui s’accommoderait de conjuguer « les plaisirs du vice et l’honneur de la vertu » (I, 9, p.93). Bref, l’innocence et l’amour ont beau lui être alors « également nécessaires » (III, 18, p.411), force est de trancher et d’éprouver que le « crime » [41] de l’amour déniaise et fait inexorablement sortir de l’innocence, non pour se perdre dans la corruption [42] , mais pour ouvrir la dimension du « cœur » comme tel exposé à la corruption et tenu à la vertu, tant un cœur innocent est une niaiserie qui n’a guère plus de teneur qu’un carré rond.

De l’autre côté, son amant ne disconvient pas du « charme divin » qui associe « la tendresse et la vertu » [43] , « la sérénité d’une âme innocente et la tendre sollicitude de l’amour » (I, 12, p.100), mais il n’en élève pas moins, avec une fougue retenue, le vœu d’accorder « la voix de la nature […] à la voix du cœur » pour atteindre « la félicité suprême » (I, 10, p.97) [44] , et prend acte, ravi et désolé, de l’ « amère alternative » qui rendrait « incompatible ce que la nature a voulu réunir » [45] , soit de la distance qui tout à la fois les sépare et les conjoint.

Dès lors que l’un et l’autre visent également l’accord « mais non pas de la même manière », s’ils n’ont « plus que les mêmes plaisirs et les mêmes peines » (I, 11, p.99) chacun ne pouvant séparer son bonheur de celui de l’autre (id., p.100), se réjouissant de ses plaisirs et s’affligeant de ses peines - à ceci près qu’en l’occurrence, le « bonheur commun » [46] se distribue de telle sorte que l’un se réjouit de la félicité de sa maîtresse et que celle-ci n’est pas sans ressentir les peines de son amant [47] -, la crise est fatale, car sitôt que l’amant, loin de s’imaginer faire son bonheur « aux dépens » de celui de sa maîtresse et au prix de ses « larmes » (I, 11, p.99 ; cf. I, 31, p.148), se résout, faute de pouvoir en accorder les termes, à trancher, sans balancer, l’« amère alternative » (I, 10, p.96) en renonçant à mettre un comble à son bonheur au profit de celui de Julie [48] , jusqu’à renoncer même à trop faire état de ce renoncement [49] , pour borner sa joie et trouver la seule consolation qui vaille dans la jouissance « incontestable » (I, 10, p.97) d’être aimé d’une maîtresse qui rayonne de cet amour innocent, pour n’avoir plus d’autre exigence que de se plier à sa voix sans rechigner - mais non sans être réduit à des satisfactions suspectes [50] -, comment pourrait-elle, de son côté, continuer à jouir sereinement d’une félicité qui n’enchante et ne console son amant qu’en le soumettant à la plus rigoureuse et désolante contrainte, à des « lois qui ne coûtent qu’à (lui) » (I, 8, p.91), qu’en le sommant d’étouffer un feu que rien ne saurait éteindre ni calmer et que cette contrainte même attise [51] , d’autant qu’elle procède du même foyer que l’ardeur qu’elle doit contenir [52] ? Comment profiterait-elle sans ambages d’une retenue dont il lui signifie qu’elle puise à « la crainte d’altérer une félicité si pure » (I, 10, p.97), sans que la mention même de cette crainte - et plus encore sa discrète omission - ne l’altère davantage que ne le ferait ce qu’elle retient ? Comment jouirait-elle sans trouble d’une tranquillité qui intimide son amant au point qu’il n’ose pas la troubler [53] , quelque désir qu’il en ait et privation qu’il en éprouve ? d’un repos qu’elle goûte aux dépens du sien [54] ? En somme, comment pourrait-elle sans broncher agréer ses « sacrifices » [55] et jouir sans ombrage d’un bonheur qui intime à son amant de renoncer au sien (I, 10, p.97) ?

A ce compte, « en prenant le parti le plus honnête », celui de la retenue et du renoncement, il se trouve embrasser pour elle le parti « le plus dangereux » (I, 11, p.99) et elle ne saurait mesurer ses « sacrifices » sans que sa pitié ne s’en émeuve [56] et qu’elle n’en soit comme transportée de reconnaissance. Elle a beau l’assurer que ses « sacrifices » ne sont pas sans douceur et qu’ils lui sont comptés dans le cœur de son amante (I, 11, p.98), elle est, du même coup, si bien « touchée de (sa) retenue » (III, 18, p.409) qu’elle se résout à lui ménager quelque dédommagement sur le terrain même où sa déférence s’exerce [57] . Ainsi, à mesure qu’il cesse de les faire valoir indiscrètement [58] - ce qui lui vaut incontinent une réplique cinglante [59] -, elle ne cesse de mieux pénétrer l’obligeance de ses sacrifices et d’en soupçonner toute la gêne [60] ; sans doute n’eût-elle point céder à l’importunité [61] , eût-elle résisté à ses poursuites, à ses « transports », à ses emportements, à ses plaintes captieuses [62] et tant qu’il prétendit se faire craindre ou plaindre bruyamment, il ne fut pas dangereux [63] , mais ses « respects » [64] désarmés, gratuits et donc inestimables (IV, p.521), la désarment sitôt qu’elle y reconnaît non l’artifice d’une séduction mais l’empire du cœur (I, 11, p.98-99), et ils l’attendrissent si bien qu’elle en est éperdue censément de gratitude et que s’éveille en elle, à ce qu’elle croit, un mélange de pitié - pour la gêne qu’il endure - et de reconnaissance - pour la déférence amoureuse et volontaire qu’il lui porte.

Aussi aborde-t-elle cette épreuve, pourtant non moins décisive et périlleuse que celle de l’aveu, et qui va précipiter sa « corruption » (III, 18, p.409), tout à rebours de la première, sans réticence mais innocemment, avec entrain et légèreté, avec l’allégresse empressée d’un cœur généreux (I, 13, p.107) qui se plaît spontanément à répondre sans réserve au libre don auquel il rend grâce avec émotion (IV, p.521-22) ; autrement dit, sans le moindre sentiment d’être contrainte ni de se faire arracher une faveur importune ou, du moins, qu’elle entendrait retenir, c’est à loisir qu’elle se dispose à lui ménager « une petite surprise » (I, 13, p.107), en suivant avec confiance [65] la pente d’un cœur qu’elle se figure être mu, en l’occasion, par les seuls motifs de l’humanité et de l’amitié, derniers leurres dont elle s’abuse pour se voiler la pointe de son désir ; à peine prend-elle, avec l’appui de sa cousine, quelques précautions pour en limiter le péril [66] , tant le réel empressement d’un cœur épanoui à l’instant de signifier sa gratitude et de faire assaut d’obligeance semble seul présider à cette mise en scène, en prélude à une sorte de fête [67] .

Sans doute l’amour, comme tapi derrière ces émotions limpides tout en étant le ressort de cet assaut d’obligeance, ne va-t-il pas manquer d’en déconcerter le jeu, pour l’empreindre de ses ombrages et de son foudroiement [68] . Mais aussi bien, au vif de son pur bonheur, le « triste pressentiment » de sa précarité étreignait déjà Julie et lui faisait obscurément soupçonner combien la passion amoureuse est par elle-même vouée aux troubles, aux orages, à l’absence, parce que voué à quelque contradiction intime qui scelle proprement « l’union des cœurs » [69] . Encore est-ce celle même qui appréhende « la moindre altération » de leur état [70] , qui ne laisse pas d’en provoquer le bouleversement, dès lors qu’en modérant sa retenue (III, 18, p.409), sa « générosité » (I, 13, p.107) ouvre la voie aux transports, en réponse à la déférence de son amant [71] qui s’efforce de les contenir [72] . Autrement dit, en se figurant dédommager la retenue de son amant et calmer ses ardeurs, elle aura derechef joué avec le feu, employé « du poison pour palliatif » et ce qui devait l’apaiser fut précisément ce qui aiguisa son embrasement [73] …et le sien [74] .

Moyennant quoi, à rebours encore de la crise de l’aveu, du soulagement et de l’« heureuse découverte » qui la dénouent (I, 9, p.94-95), la « petite surprise » dont elle se fait une fête et qui, non sans une pointe peut-être d’innocente et sourde curiosité, est censée gratifier [75] une contrainte pénible dont la teneur lui échappe [76] , tel l’obscur désir de l’autre auquel, croit-elle, seules la pitié et la générosité l’inclinent à répondre, cette surprise donc tourne à leur mutuelle confusion, au travers d’une méprise risible et touchante qui noue la crise et les livre à un égarement fatal [77] , au délire [78] . En un instant, elle connaît l’embrasement de ses sens [79] , sur lequel elle reste coite, mais qui se trahit par une absence et un relâchement achevé en défaillance [80] , tandis que son amant, au plus fort de la tension voluptueuse [81] , est comme interrompu par la pâmoison à laquelle elle s’abandonne [82] et dont il s’effraie comme d’une syncope [83] .

Ainsi donc l’un et l’autre, en « ce fatal moment » (I, 14, p.110) tombent également dans un égarement qui, pour partagé qu’il soit [84] , ne sonne pas à l’unisson : sans doute l’un et l’autre pour finir ne sont pas complètement dupes de ce qui est arrivé [85] , mais à l’instant qu’elle se pâme, il méconnaît le signe de cet abandon consenti, si bien qu’elle lui échappe dans le clin d’œil et selon le biais même par lequel elle se donne et qu’il ne s’en avise qu’après-coup, lorsqu’elle s’est assez ressaisie pour que sa volonté offre une résistance [86] et qu’elle exige sèchement, impérieusement leur séparation [87] , pour se garantir d’elle-même non moins que de lui [88] , mais dans une lettre assez glaciale et péremptoire pour y déceler aussi peut-être le secret ressentiment ou l’inavouable dépit d’une femme envers « le crime le plus irrémissible » qu’un homme « puisse commettre envers elle », à savoir « d’en pouvoir jouir et de n’en rien faire » (I, p.266), dans une sorte de viol à rebours. Heureuse méprise, au demeurant, car s’il avait percé le signe d’un cœur qui s’abandonne, eût-il été assez « honnête » pour s’abstenir de s’en prévaloir avant d’avoir encore arraché « le consentement de la volonté » [89] [90] ?

A ce compte, « absence, orages, troubles, contradictions » (I, 9, p.95) ne laissent pas de transir la perspective de l’union charnelle, chacun se trouvant comme pris à son propre jeu. Initiatrice initiée, elle est la première surprise par la « petite surprise » qu’elle lui destinait : elle qui se flattait que ses sens n’eussent « aucun besoin d’amant » (I, 9, p.95), elle se découvre soudain inflammable - donc non point corrompue pour autant, comme elle s’en alarme (III, 18, p.409), mais désormais « en guerre » (I, 10, p.97) avec ses sens, vouée aux combats de la chasteté - et s’avise avec effroi qu’elle fut encline à ne rien refuser à son amant [91] , malgré sa volonté d’être chaste (III, 18, p.409). N’aspirant qu’à la « félicité suprême » (I, 10, p.87), il se méprend sur les marques de l’abandon qui la lui annonçaient et à peine revient-il de sa bévue, qu’il est inexorablement éloigné.

Reste qu’en ce jeu de dupes, de nouveau un acte fatidique a été perpétré, un pas franchi sur lequel on ne saurait revenir [92] et que cet « éclair » [93] a laissé une trace fatale sur l’un comme sur l’autre : il ne saurait plus tenir Julie pour un ange ou une étoile purement sublime [94] , dès lors qu’elle s’est inopinément « rabaissée » (I, 10, p.97) jusqu’à lui [95] , mais qu’aussi, du même coup, elle s’en trouve d’autant plus inexprimablement rehaussée [96] , et désormais, sans être outrageant, il peut se risquer à lui déclarer sans ambages : « il faut enfin que j’expire à tes pieds…..ou dans tes bras » [97] ; pour ce qui est de Julie, elle ne saurait plus se flatter de « l’innocence de (ses) désirs » (III, 18, p.409) ni se figurer être au paradis, quand elle éprouve sa passion comme un feu dévorant (id.) et que la voie est ouverte vers le « transport » dont une lettre alarmée de Claire fera état [98] et qui, sans un rappel explicite de sa part [99] , précipitera, avec le retour de l’amant, la consommation de cette union, consommation non exempte, à son tour, d’une foncière dissonance à front renversé [100] .



[1] Au regard de la pitié, passion du semblable, et de l’amitié, passion de l’égal.

[2] Soit à la jouissance du « suprême bonheur de la vie » : « Je ne craindrai point de flatter en lui le doux sentiment dont il est avide, je le lui peindrai comme le suprême bonheur de la vie, parce qu’il l’est en effet… » (IV, p.653-54); cf. id., p.489 : « Que nous passons rapidement sur cette terre ! Le premier quart de la vie est écoulé avant qu’on en connaisse l’usage ; le dernier quart s’écoule encore après qu’on a cessé d’en jouir. […] Nous naissons, pour ainsi dire, en deux fois : l’une pour exister, et l’autre pour vivre ; l’une pour l’espèce et l’autre pour le sexe ».

[3] Faute de laquelle l’existence est « insipide » : « Ô mourons, ma douce Amie ! mourons, la bien-aimée de mon cœur ! Que faire désormais d’une jeunesse insipide dont nous avons épuisé tous les délices ? (NH, I, 55, éd. Coulet, t. 1, p.199) ; « Si j’avais franchi ce fatal intervalle, si j’avais évité ce premier regard qui me fit une autre âme ; je jouirais de ma raison ; je remplirais les devoirs d’un homme et sèmerais peut-être de quelques vertus mon insipide carrière » (id., II, 1, p.244).

[4] « Les charmes de l’union des cœurs s’unissent pour nous à ceux de l’innocence » (id., I, 9, p.95) ; « Viens avouer, même au sein des plaisirs, que c’est de l’union des cœurs qu’ils tirent leur plus grand charme » (id., I, 53, p.197).

[5] « Rends-moi cette étroite union des âmes, que tu m’avais annoncée et que tu m’as si bien fait goûter » (id., I, 55, p.199).

[6] « Unisson, s.f. : Union de deux Sons qui sont au même Degré, dont l’un n’est ni plus grave ni plus aigu que l’autre, et dont l’Intervalle étant nul, ne donne qu’un rapport d’égalité » (V, p.1140-41).

[7] « Encore une observation avant de finir cet Article. Tout Intervalle commensurable est réellement consonnant : il n’y a de vraiment dissonnants que ceux dont les rapports sont irrationnels ; car il n’y a que ceux-là auxquels on ne puisse assigner aucun Son fondamental commun » [qu’on ne puisse réduire à une commune mesure] (V, p.775-76).

[8] « Quand ses tristes plaisirs [d’ « un goût dépravé qui outrage la nature »] n’auraient que de n’être pas partagés, c’en serait assez, disions-nous, pour les rendre insipides et méprisables. […] Malheureux ! de quoi jouis-tu quand tu es seul à jouir. Ces voluptés solitaires sont des voluptés mortes. Ô amour ! les tiennes sont vives, c’est l’union des âmes qui les anime, et le plaisir qu’on donne à ce qu’on aime fait valoir celui qu’il nous rend » (II, 15, p.295).

[9] « Le sort pourra bien nous séparer, mais non pas nous désunir » (I, 11, p.99)

[10] « …et comme ces aimants dont vous me parliez, qui ont, dit-on, les mêmes mouvements en différents lieux, nous sentirions les mêmes choses aux deux extrémités du monde » (ibid.) ; « Plaignons-nous du sort et non de l’amour. Jamais il ne forma d’union si parfaite ; jamais il n’en forma de plus durable. Nos âmes trop bien confondues ne sauraient plus se séparer, et nous ne pouvons plus vivre éloignés l’un de l’autre que comme deux parties d’un seul tout » (II, 7, p.267) ; « Oui, mon ami, nous serons unis malgré notre éloignement ; nous serons heureux en dépit du sort. C’est l’union des cœurs qui fait leur véritable félicité ; leur attraction ne connaît point la loi des distances, et les nôtres se toucheraient aux deux bouts du monde » (II, 15, p.294).

[11] « …disposez de moi comme d’un homme qui n’est plus rien pour lui-même, et dont tout l’être n’a de rapport qu’à vous » (I, 12, p.101) ; « Julie oubliée ? Ne m’oublierais-je pas plutôt moi-même, et que pourrais-je être un moment seul, moi qui ne suis plus rien que par vous ? » (I, 23, p.129) ; « Sois tout mon être, à présent que je ne suis plus rien » (I, 32 p.151).

[12] « Croyez-moi, mon ami, je connais votre cœur bien mieux que vous ne le connaissez » (I, 11, p.99) ; « Non, personne au monde ne te connaît ; tu ne te connais pas toi-même ; mon cœur seul te connaît, te sent, et sait te mettre à ta place » (I, 38, p.165).

[13] « L’amour que j’ai connu ne peut naître que d’une convenance réciproque et d’un accord des âmes. On n’aime point si l’on n’est aimé ; du moins on n’aime pas longtemps » (III, 18, p.407).

[14] « Les moyens en sont lents, difficiles, douteux, les obstacles, terribles » (I, 13, p.107) ; « …nous étions faits l’un pour l’autre ; je serais à lui si l’ordre humain n’eût troublé les rapports de la nature » (III, 18, p.407).

[15] « …c’est qu’en dépit de la fortune, des parents, et de nous-mêmes, nos destinées sont à jamais unies » (I, 11, p.99) ; « Je ne sais mon ami, si nos cœurs auront le bonheur de s’entendre et si vous partagerez en lisant cette Lettre la tendre émotion qui l’a dictée » (id., p.100) ; « ...et pour premier effet d’un changement si cruel, nos cœurs ont déjà cessé de s’entendre »(I, 32, p.150).

[16] « Le moment de la possession est une crise de l’amour » (I, 9, p.95).

[17] Cf. I, 15 (après le bosquet) ; I, 32 (après la première nuit) ; I, 57 (première lettre de Julie après la seconde nuit, qui ne traite que de la querelle, intervenue dans l’intervalle, avec Milord Edouard).

[18] « …et l’accord de l’amour et de l’innocence me semble être le paradis sur terre » (I, 9, p.95).

[19] «Mon cœur a plus qu’il n’espérait, et n’est pas content. Vous m’aimez, vous me le dites, et je soupire. Ce cœur injuste ose désirer encore, quand il n’a plus rien à désirer ; il me punit de ses fantaisies et me rend inquiet au sein du bonheur. […]…un secret dépit m’agite… […] Que je regrette cette pâleur touchante, précieux gage du bonheur d’un amant, et que je hais l’indiscrète santé que vous avez recouvrée aux dépens de mon repos ! Oui, j’aimerais mieux vous voir malade encore, que cet air content, ces yeux brillants, ce teint fleuri qui m’outragent. Avez-vous oublié sitôt que vous n’étiez point ainsi quand vous imploriez ma clémence ? Julie, Julie ! Que cet amour si vif est devenu tranquille en peu de temps ! » (I, 8, p.91-92) ; « Que d’inexplicables contradictions dans les sentiments que vous m’inspirez ! Je suis à la fois soumis et téméraire, impétueux et retenu, je ne saurais lever les yeux vers vous sans éprouver des combats en moi-même. […] Cependant je languis et me consume ; le feu coule dans mes veines ; rien ne saurait l’éteindre ni le calmer, et je l’irrite en voulant le contraindre. Je dois être heureux, je le suis, j’en conviens ; je ne me plains point de mon sort ; tel qu’il est je n’en changerais pas avec les Rois de la terre. Cependant un mal réel me tourmente, je cherche vainement à le fuir ; je ne voudrais pas mourir, et toutefois je me meurs ; je voudrais vivre pour vous, et c’est vous qui m’ôtez la vie » (I, 10, p.97-98).

[20] « …vous ornez avec tant de grâce les privations que vous m’imposez, qu’il s’en faut de peu que vous ne me les rendiez chères » (id., p.96) ; « Je sais bien que votre état, tout gênant qu’il est, n’est pas sans plaisirs. Il est doux pour un véritable amant de faire des sacrifices qui lui sont tous comptés, et dont aucun n’est perdu dans le cœur de ce qu’il aime » (I, 11, p.98).

[21] « Les maux qui me viennent de vous me sont moins cruels que s’ils m’étaient envoyés par la fortune ; s’ils servent à vous contenter, je ne voudrais pas ne les point sentir ; ils sont les garants de leur dédommagement, et je connais trop bien votre âme pour vous croire barbare à pure perte » (I, 19, p.116).

[22] « Je trouve je ne sais quoi d’aimable et d’attrayant dans cette sagesse qui me désole… » (I, 10, p.96 ; cf. id., p.98).

[23] « Ô pureté que je respecte en murmurant… » (id., p.97).

[24] « Hélas ! je jouissais d’une apparente tranquillité ; soumis à tes volontés suprêmes, je ne murmurais plus d’un sort auquel tu daignais présider. J’avais dompté les fougueuses saillies d’une imagination téméraire ; j’avais couvert mes regards d’un voile et mis une entrave à mon cœur ; mes désirs n’osaient plus s’échapper qu’à demi, j’étais aussi content que je pouvais l’être. Je reçois ton billet… » (I, 14, p.109).

[25] « Ah ! mon ami, que ne puis-je faire passer dans votre âme le sentiment de bonheur et de paix qui règne au fond de la mienne ! » (I, 9, p.95) ; « …que ne puis-je ou vous rabaisser ou m’élever jusqu’à vous ! Mais non, je ramperai toujours sur la terre et vous verrai toujours briller dans les Cieux » (I, 10, p.97).

[26] « Je m’y [à ma passion] livrais avec d’autant plus de sécurité qu’il me sembla que nos cœurs se suffisaient l’un à l’autre » (III, 18, p.409).

[27] « …l’accord de l’amour et de l’innocence me semble être le paradis sur terre » (I, 9, p.95) ; « Que j’y vois bien la sérénité d’une âme innocente, et la tendre sollicitude de l’amour ! » (I 12, p.100).

[28] « Tout m’apprenait ou me faisait croire qu’une fille sensible était perdue au premier mot tendre échappé de sa bouche ; mon imagination troublée confondait le crime avec l’aveu de la passion ; et j’avais une si affreuse idée de ce premier pas, qu’à peine voyais-je au-delà nul intervalle jusqu’au dernier » (I, 9, p.94).

[29] « …nulle crainte, nulle honte ne trouble notre félicité […] Je n’entrevois dans l’avenir qu’absence, orages, troubles, contradictions » (id., p.95).

[30] « La moindre altération à notre situation présente me paraît ne pouvoir être qu’un mal. Non, quand un lien plus doux nous unirait à jamais, je ne sais si l’excès du bonheur n’en deviendrait pas bientôt la ruine. Le moment de la possession est une crise de l’amour, et tout changement est dangereux au nôtre ; nous ne pouvons plus qu’y perdre » (I, 9, p.95).

[31] Ibid. ; cf. IV, p.782 : « Ô bon Emile, aime et sois aimé. Jouis longtemps avant que de posséder ; jouis à la fois de l’amour et de l’innocence ; fais ton paradis sur la terre en attendant l’autre ».

[32] « Hélas, il faut qu’il finisse, et qu’il finisse en peu de temps » (ibid.).

[33] « …les combats de la modestie me parurent ceux de la chasteté ; je pris le tourment du silence pour l’emportement des désirs. Je me crus perdue aussitôt que j’aurais parlé… » (I, 9, p.94).

[34] Ces combats qui, sans l’abîmer dans l’abstinence et non sans craindre de s’abuser, quitte à se le faire confirmer par son amant, la porteront à croire que « le véritable amour est le plus chaste de tous les liens », tant « la décence et l’honnêteté l’accompagnent au sein de la volupté même, et (tant) lui seul sait tout accorder aux désirs sans rien ôter à la pudeur » (I, 50, p.188, 189).

[35] De même qu’elle avait vainement cherché à esquiver la déclaration de son amant et à « prévenir des explications trop graves » (III, 18, p.408).

[36] « …les saillies ont recommencé ; vous avez de l’esprit avec tout le monde ; vous folâtrez même avec moi comme auparavant » (I, 8, p.91 ; cf. I, 1, p.75-76 et III, 18, p.408 : « …je cherchais à vous dédommager d’un silence pénible et nécessaire, sans qu’il en coutât à mon innocence ; je forçai mon naturel, j’imitai ma Cousine ; je devins badine et folâtre comme elle, pour prévenir des explications trop graves et faire passer mille tendres caresses à la faveur de ce feint enjouement »).

[37] Tant et si bien que ce prétendu dédommagement accélère la demande et que « ce qui devait vous faire taire fut précisément ce qui vous fit parler » (ibid.).

[38] « …et, ce qui m’irrite plus que tout le reste, vous me jurez un amour éternel d’un air aussi gai que si vous disiez la chose du monde la plus plaisante » (I, 8, p.91).

[39] I, 2, p.78 ; I, 3, p.8O ; I, 4, p.82 ; I, 9, p.94.

[40] « Il faut avoir vécu chez des peuples grossiers et simples pour connaître jusqu’à quel âge une heureuse ignorance y peut prolonger l’innocence des enfants. C’est un spectacle à la fois touchant et risible d’y voir les deux sexes livrés à la sécurité de leur cœur, prolonger dans la fleur de l’âge et de la beauté les jeux naïfs de l’enfance, et montrer par leur familiarité même la pureté de leurs plaisirs » (IV, p.496).

[41] « On ne considère pas assez l’influence que doit avoir la première liaison d’un homme avec une femme dans le cours de la vie de l’un et de l’autre. […]…la partie la plus importante et la plus difficile de toute l’éducation : savoir la crise qui sert de passage de l’enfance à l’état d’homme… » (IV, p.777).

[42] « Un instant, un seul instant embrasa les miens [mes sens] d’un feu que rien ne put éteindre, et si ma volonté résistait encore, dès lors mon cœur fut corrompu » (III, 18, p.409).

[43] « Quelle femme jamais associa comme vous la tendresse et la vertu, et tempérant l’une par l’autre les rendit toutes deux plus charmantes ? » (I, 10, p.96) ; « Vos regards, votre voix portent au cœur avec l’amour l’attrait touchant de l’innocence ; c’est un charme divin qu’on aurait regret d’effacer » (id., p.98).

[44] Cette nature qui est invincible dans les yeux de Julie : « …non, sans vous la nature n’est plus rien pour moi : mais son empire est dans vos yeux, et c’est là qu’elle est invincible » (id., p.97).

[45] « Je le sens chaque jour davantage, le plus grand des biens est d’être aimé de vous ; il n’y en a point, il n’y en peut avoir qui l’égale, et s’il fallait choisir entre votre cœur et votre possession même, charmante Julie, je ne balancerais pas un instant. Mais d’où viendrait cette amère alternative, et pourquoi rendre incompatible ce que la nature a voulu réunir ? » (I, 10, p.96).

[46] « Je vous remets donc sans réserve le soin de notre bonheur commun ; faites le vôtre, et tout est fait » (I, 12, p.101) ; étrange manière.de concevoir le « commun ».

[47] Cf. I, 49, p.187 : « Laisse-moi donc les soucis de l’amour, et n’en garde que les plaisirs ; ce partage est-il si pénible, et ne sens-tu pas que tu ne peux rien à notre bonheur que de n’y point mettre obstacle (?)».

[48] « Ah ! soyez heureuse aux dépens de mon repos […] Soyez heureuse, je tâcherai d’oublier combien je suis à plaindre, et je tirerai de votre bonheur même la consolation de mes maux. […]…et ne pouvant accorder mon bonheur avec le vôtre, jugez comme j’aime ! c’est au mien que j’ai renoncé » (I, 10, p.97) ; formule un peu excessive, au demeurant, et qui n’est pas sans faire de nécessité vertu, puisque le soin que prend Julie « d’éviter la solitude avec (lui) » (I, 9, p.95) le dispense, ou presque, de tout combat : « …j’ai si peu de combats à rendre contre moi-même, tant je vous trouve attentive à les prévenir » (I, 8, p.91).

[49] « …je ne murmurais plus d’un sort auquel tu daignais présider » (I, 14, p.109).

[50] « …mes désirs n’osant aller jusqu’à vous s’adressent à votre image, et c’est sur elle que je me venge du respect que je suis contraint de vous porter » (I, 10, p.98).

[51] « …et je l’irrite [le feu qui coule dans ses veines] en voulant le contraindre » (I, 10, p.98).

[52] A savoir les yeux de Julie où s’exercent à la fois l’empire invincible de la nature - les « charmes » qui enflamment les désirs » - et les « perfections de (son) âme » - la « félicité si pure » que le cœur de l’amant craint d’altérer (I, 10, p.97).

[53] « …je la [votre âme] vois si paisible que je n’ose en troubler la tranquillité » (ibid.).

[54] « Ah ! soyez heureuse aux dépens de mon repos » (ibid.).

[55] I, 8, p.92 ; I, 9, p.93 ; I, 11, p.98 ; I, 13, p.106.

[56] « Cependant, si je suis sage, je me défierai plus encore de la pitié que de l’amour » (I, 11, p.99 ; cf. I, 29, p.144 : « …les siens [ses yeux] étincelaient du feu de ses désirs, il s’élançait vers moi dans l’impétuosité d’un transport aveugle ; il s’arrêtait tout à coup ; une barrière insurmontable semblait m’avoir entourée, et jamais son amour impétueux mais honnête ne l’eût franchie. J’osais trop contempler ce dangereux spectacle. Je me sentais troubler de ses transports, ses soupirs oppressaient mon cœur ; je partageais ses tourments en ne pensant que les plaindre. Je le vis dans des agitations convulsives, prêt à s’évanouir à mes pieds. Peut-être l’amour seul m’aurait épargnée ; ô ma Cousine, c’est la pitié qui me perdit »).

[57] « Il ne sera pas dit qu’il [« mon ami »] aura toujours de la déférence et moi jamais de générosité » (I, 13, p.107 ; cf. II, 18 p.408 : « je cherchais à vous dédommager d’un silence pénible et nécessaire, sans qu’il en coutât à mon innocence »).

[58] « …vous êtes trop ingrate ou je suis trop scrupuleux, et je ne veux plus refuser de la fortune les occasions que vous n’aurez pu lui ôter » (I, 8, p.92).

[59] « J’entends : les plaisirs du vice et l’honneur de la vertu vous feraient un sort agréable ? Est-ce là votre morale ?....... » (I, 9, p.93).

[60] « Je sais bien que votre état, tout gênant qu’il est, n’est pas sans plaisirs » (I, 11, p.98) ; « Je vois, mon ami, que vous sentez le véritable amour, puisqu’il ne vous a pas ôté le goût des choses honnêtes, et que vous savez encore dans la partie la plus sensible de votre cœur faire des sacrifices à la vertu » (I, 13, p.106).

[61] « C’est là que je veux lui faire sentir, malgré les préjugés vulgaires, combien ce que le cœur donne vaut mieux que ce qu’arrache l’importunité » (I, 13, p.107).

[62] « …car je connais à présent combien vous m’aimez par la crainte réelle que vous avez de me déplaire, au lieu que vous n’en aviez d’abord qu’une apparente pour mieux venir à vos fins » (I, 11, p.98).

[63] « Dès lors je ne vous craignis plus » (I, 9, p.95).

[64] « Je me sens mille fois plus attendrie par vos respects que par vos transports » (I, 11, p.99).

[65] « Touchée de votre retenue, je crus pouvoir sans risque modérer la mienne » (III, 18, p.409).

[66] « Au reste, de peur que votre imagination vive ne se mette un peu trop en frais, je dois vous prévenir que nous n’irons point ensemble dans le bosquet sans l’inséparable cousine » (I, 13, p.107-108).

[67] Même si n’est pas sans percer une pointe d’inquiétude ou « un peu de souci » sur son procédé, puisqu’aussi bien la lettre qui l’annonçait ne fut pas envoyée mais remise en mains propres et non lue avant la « surprise » : « Aussi bien j’aurais un peu de souci qu’il n’y eût trop de commentaires sur le mystère du bosquet » (I, 13, p.108).

[68] « Non, le feu du ciel n’est pas plus vif ni plus prompt que celui qui vint à l’instant m’embraser. Toutes les parties de moi-même se rassemblèrent sous ce toucher délicieux. Le feu s’exhalait avec nos soupirs de nos lèvres brûlantes, et mon cœur se mourait sous le poids de la volupté… » (I, 14, p.109) ; « Un instant, un seul instant embrasa les miens [mes sens] d’un feu que rien ne put éteindre » (III, 18, p.409).

[69] I, 9, p.95, cité supra n. 29 ; cf. I, 10, p.97-98, cité supra n. 19.

[70] « La moindre altération à notre situation présente me paraît ne pouvoir être qu’un mal. […]…et tout changement est dangereux au nôtre [notre amour] ; nous ne pouvons plus qu’y perdre » (I, 9, p.95) ; « Je vous le disais bien, que nous étions heureux ; rien ne me l’apprend mieux que l’ennui que j’éprouve au moindre changement d’état » (I, 13, p.106).

[71] « …âme généreuse, ah ! conserve-les [ton honneur et le mien] tous deux, et du moins pour l’amour de toi-même, daigne prendre pitié de moi. […] Je crois, j’espère, qu’un cœur qui m’a paru mériter tout l’attachement du mien ne démentira pas la générosité que j’attends de lui » (I, 4, p.83-84).

[72] « Pour moi qui ne puis ni vous oublier un instant, ni penser à vous sans des transports qu’il faut vaincre… » (I, 12, p.101).

[73] Cf. III, 18, p.408 : « …ce qui devait vous faire taire fut précisément ce qui vous fit parler ».

[74] Id., p.409, cité supra n.42 et infra n.79.

[75] « Qu’as-tu fait, ah ! qu’as-tu fais ma Julie ? tu voulais me récompenser et tu m’as perdu. Je suis ivre, ou plutôt insensé. Mes sens sont altérés, toutes mes facultés sont troublées par ce baiser mortel. Tu voulais soulager mes maux ? Cruelle, tu les aigris. C’est du poison que j’ai cueilli sur tes lèvres ; il fermente, il embrase mon sang, il me tue, et ta pitié me fait mourir » (I, 14, p.108) ; « Une faveur ? …c’est un tourment horrible…Non garde tes baisers, je ne les saurais supporter… » (id., p.110).

[76] « Je t’en conjure, mon tendre et unique ami, tâche de calmer l’ivresse des vains désirs… » (I, 9, p.96).

[77] « Un seul, un seul [baiser] m’a jeté dans un égarement dont je ne puis plus revenir » (I, 14, p.110) ; « Vous partagiez mon égarement ; votre lettre me fit trembler » (III, 18, p.409).

[78] « Ô souvenir immortel de cet instant d’illusion, de délire et d’enchantement… » (I, 14, p.108).

[79] « Un instant, un seul instant embrasa les miens [ses sens] d’un feu que rien ne put éteindre… » (III 18, p.409).

[80] « …quand tout à coup je te vis pâlir, fermer tes beaux yeux, t’appuyer sur ta cousine et tomber en défaillance » (I, 14, p.109-110).

[81] Id. p.109, cité supra n.68.

[82] A se fier à l’estampe et à sa notice, l’équivoque est évidemment levée et aux alarmes du jeune homme répond le sourire entendu de la cousine : « Le lieu de la scène est un bosquet. Julie vient de donner à son ami un baiser cosi saporito qu’elle en tombe dans une espèce de défaillance. On la voit dans un état de langueur se pencher, se laisser couler sur les bras de sa Cousine, et celle-ci la recevoir avec un empressement qui ne l’empêche pas de sourire en regardant du coin de l’œil son ami. Le jeune homme a les deux bras étendus vers Julie ; de l’un, il vient de l’embrasser et l’autre s’avance pour la soutenir : son chapeau est à terre. Un ravissement, un transport très vif de plaisir et d’alarmes doit régner dans son geste et sur son visage. Julie doit se pâmer et non s’évanouir. Tout le tableau doit respirer une ivresse de volupté qu’une certaine modestie rend encore plus touchante » (II, p.762-63).

[83] « Ainsi la frayeur éteignit mon plaisir, et mon bonheur ne fut qu’un éclair » (I, 14, p.110).

[84] « Vous partagiez mon égarement… » (III, 18, p.409).

[85] Mais encore, au reste, « pas de la même manière » ni peut-être au même degré : « A peine sais-je ce qui m’est arrivé depuis ce fatal moment » (I, 14, p.110) ; « J’offense donc ton honneur, Ingrat ! qui m’as vue prête à t’abandonner le mien » (I, 17, p.112).

[86] « …et si ma volonté résistait encore, dès lors mon cœur fut corrompu » (III, 18, p.409).

[87] « Il est important, mon ami, que nous nous séparions pour quelque temps » (I, 15, p.110).

[88] « …pour me garantir de vous et de moi, il fallut vous éloigner. Ce fut le dernier effort d’une vertu mourante ; en fuyant vous achevâtes de vaincre… » (III, 18, p.409 ; derechef le palliatif vire au poison).

[89] « …les désirs partagés ne donnent pas seuls le droit de les satisfaire ; il faut de plus le consentement de la volonté. Le cœur accorde en vain ce que la volonté refuse. L’honnête homme et l’amant s’en abstient, même quand il pourrait l’obtenir. Arracher ce consentement tacite, c’est user de toute la violence permise en amour. […]…il n’outrage point la pudeur, il la respecte, il la sert ; il lui laisse l’honneur de défendre encore ce qu’elle eût peut-être abandonné » (V, p.78, n).

[90] Ces deux procès contradictoires semblent ne laisser à l’homme que le dilemme d’être un « satyre » (ibid.) ou de marquer de « l’indifférence » (I, p.266) pour la possession de la femme, mais la loi de la dissonance prescrit toujours un doute qui n’est pas sans douceur : « Alors ce qu’il y a de plus doux pour l’homme dans sa victoire est de douter si c’est la faiblesse qui cède à la force ou si c’est la volonté qui se rend, et la ruse ordinaire de la femme est de laisser toujours ce doute entre elle et lui » (IV, p.696).

[91] « J’offense donc ton honneur, Ingrat ! qui m’as vue prête à t’abandonner le mien ? » (I, 17, p.112 ; premier tutoiement depuis le baiser) ; « J’appris dans le bosquet de Clarens que j’avais trop compté sur moi, et qu’il ne faut rien accorder aux sens, quand on veut leur refuser quelque chose » (III, 18, p.409).

[92] « A peine sais-je ce qui m’est arrivé depuis ce fatal moment. L’impression profonde que j’ai reçue ne peut plus s’effacer. […]…un égarement dont je ne puis plus revenir » (I, 14, p.110) ; « …d’un feu que rien ne put éteindre » (III, 18, p.409).

[93] « …mon bonheur ne fut qu’un éclair » (1, 14, p.110).

[94] « Il n’en est pas ainsi de vous, céleste Julie ; vous vous contentez de charmer nos sens, et n’êtes pas en guerre avec les vôtres. Il semble que les passions humaines soient au-dessous d’une âme si sublime, et comme vous avez la beauté des Anges, vous en avez la pureté » (I, 10, p.97).

[95] « Je ne te vois plus comme autrefois réprimante et sévère ; mais je te sens et te touche sans cesse unie à mon sein comme tu le fus un instant » (I, 10, p.110).

[96] « Quoi tu peux te croire avilie ! […] Ah ! si tu n’étais qu’un ange, combien tu perdrais de ton prix ! (I, 38, p.165).

[97] I, 14, p.110 ; cf. I, 26, p.139 : « …je suis capable de tout, hors de renoncer à toi, et il n’y a rien, non rien que je ne fasse pour te posséder ou mourir ».

[98] « …et votre dernière lettre a fait le reste [cf. note précédente]. Elle en fut si vivement émue qu’après avoir passé une nuit dans d’affreux combats, elle tomba hier dans l’accès d’une fièvre ardente qui n’a fait qu’augmenter sans cesse et lui a enfin donné le transport. Dans cet état elle vous nomme à chaque instant, et parle de vous avec une véhémence qui montre combien elle en est occupée » (I, 27, p.141 ; cf. I, 28, p.142 : « Une passion plus terrible que la fièvre et le transport m’entraîne à ma perte » ; I, 32, p.150 : « Notre jouissance était paisible et durable ; nous n’avons plus que des transports : ce bonheur insensé ressemble à des accès de fureur plus qu’à de tendre caresses. Un feu pur et sacré brûlait nos cœurs ; livrés aux erreurs des sens, nous ne sommes plus que des amants vulgaires ; trop heureux si l’amour jaloux daigne présider encore, à des plaisirs que le plus vil mortel peut goûter sans lui »).

[99] Mais par le biais, en quelque sorte de la « langue des signes » (cf. III, 18, p.411-12 et IV, p.645-48) ; cf. avec quelle mauvaise foi elle reproche à sa cousine ce rappel : « Quel Démon t’inspira de le rappeler, ce cruel qui fait mon opprobre ? » (I 29 p.143).

[100] « Que me sert, hélas, d’être heureux ? Ce ne sont plus mes maux, mais les tiens que j’éprouve, et ils ne m’en sont que plus sensibles » (I, 31, p.148).

Les sensations

mercredi, 23 mai 2018 08:59

 les sensations ne sont rien que ce que le cœur les fait être.

Annonces de parution

dimanche, 11 juin 2017 11:30

Le séminaire de l'année 2016-2017 s'achève.

Avant de nous retrouver l'an prochain, quelques suggestions de lecture.


Céline specor signe un Rousseau et la critique de l'économine politique (2017, Presses de l'Université de Bordeaux). L'ouvrage fait le point sur les rapports de Rousseau avec la doctrine des physiocrates, à laquelle l'a introduit unde ses  correspondants, le marquis de Mirabeau ("l'ami des hommes"). Poursuivant son étude par les indications sur la propriété, contenues dans Emile, ou par les nombreuses explications relatives à l'économie du domaine de Clarens, dans Julie, Céline Spector déploie les raisons d'un refus, celui du libéralisme naissant . Ce refus ne tient ni à une sous-information, ni à un archaïsme supposé, mais à un parti-pris politique que Céline Spector permet de reconstitue avec une parfaite précision.

 

Jérôme Thélot , Les avantages de la vieillesse et de l'adversité, essai sur Jean-Jacques Rousseau, Les Belles Lettres, coll. "Encre marine", 2015. Ce court livre consacré au dernier Rousseau reprend le titre d'un ouvrage que Rousseau aurait pu écrire, et dont Bernardin de Saint-Pierre, ami de la dernière heure, a regretté l'absence. Il fourmille de remarques judicieuses, qui traduisent une fréquentation approfondie et un usage intime de l'oeuvre. Sur le plan de la méthode, on apprécie sa vigoureuse mise à l'écart de la "psychanalyse existentielle (héritière de la théorie sartrienne de la mauvaise foi", qui "se prive de tout accès à la radicalité de Rousseau". (p. 74). Jérôme Thélot n'est pas impeccable du point de vue de l'exactitude quand il affirme que Rousseau a souffert de maladie dès le premier jour (p. 43) : Les Confessions datent le début du délabrement de sa santé du séjour à Turin. Sans doute s'avance-t-il trop loin en affirmant que Rousseau fut "incompris par les salons mondains où ses gaucheries et ses provocations étaient inadmissibles" (63), quand Rousseau fut pendant six ans, la coqueluche des sociétés parisiennes. Cependant, sa lecture emporte la conviction, en particulier sa saisie de la littérature comme "aventure spirituelle" , et sa description du projet rousseauiste : "Désécrire l'histoire parce qu'elle est fiction et calomnie".

 

Rousseau et l'Italie, Littérature, morale et politique, Hermann, 2017. Les actes du colloque organisé par Philippe Audegean, Magda Campanini et Barbara Carnevali viennent de paraitre. Outre des précisions historiques et juridiques (notamment sur le point de la situation de Rousseau à Venise : secrétaire d'ambassade ou secrétaire de l'ambassadeur? Une question qu'éclairent les articles de Frédéric Brandli et Piero Del Negro) ce volume contient de nombreuses réflexions sur l'incidence de la forme du gouvernement vénitien dans la pensée politique de Rousseau, sur son rapport à la culture Italienne, notamment à sa poésie (Jean-Paul Sermain), mais aussi sur sa postérité dans la littérature - remarquable mise au point de la relation de Leopardi à Rousseau (Philippe Audegean).

 

Enfin Michel Témolle publie à Genève Les Pensées de Jean-Jacques Rousseau (Diffusion Slatkine/ Champion). Il s'agit d'une analyse matérielle et textuelle des nombreuses compilations et recueils d'extraits des oeuvres de Rousseau parues au XVIIIe siècle. L'ouvrage a vocation de permettre aux chercheurs de mieux appréhender appréhender les voies de diffusion du rousseauisme, et sa propagation dans un public moins fortuné que les lecteurs des oeuvres intégrales.

Faite pour plaire. Patrick Hochart

lundi, 15 mai 2017 08:04

Faite pour plaire

Je me propose de revenir, très succinctement, un peu comme on revient sur les lieux du crime, à un commentaire que j’avais commis, au siècle passé, sur quelques pages du livre V de l’Emile - à vrai dire, pas n’importe lesquelles puisque s’y élabore rien de moins qu’une véritable pensée de la différence des sexes,

 A quoi sert l’état de nature ?

La nature chez Rousseau est évidemment un terme nodal, principiel et, pour le moins, à double versant, selon deux manières d’être principe [1] : il y a, d’un côté, l’état de nature, la nature comme état stable ou comme « fond » indestructible, censément originel [2] ou plutôt originaire [3] , et, de l’autre, « la marche de la nature » [4] , la nature comme marche [5] selon laquelle se doivent ordonner les acquisitions dont l’homme est susceptible; du même coup, « l’homme naturel » désigne soit l’homme de l’état de nature », le « sauvage », soit l’homme élevé « dans l’ordre naturel » [6] en suivant la marche de la nature. Ce qui articule ces deux versants n’est autre que la perfectibilité (III, p.142), tant et si bien que l’état de nature consacre, en quelque sorte, le degré zéro de la perfectibilité [7] et que la marche de la nature parcourt ses autres degrés en gardant l’homme des « abus » qui le dégradent souvent au dessous de la condition dont il est sorti [8] .

Le recours à l’état de nature ou « la nécessité de remonter jusqu’à l’état de nature » (III, p.132) n’est évidemment pas une invention de Rousseau [9] ; depuis les jusnaturalistes et Hobbes, pour ne pas dire depuis Platon et le mythe de Protagoras [10] , c’est la règle et, en un sens, il est même plutôt le dernier à en avoir « senti la nécessité ». Ce qui signe l’originalité de Rousseau, c’est la manière d’y remonter et de s’en servir. Contre toute bonne méthode, je laisserai dans l’ombre la procédure épineuse de cette remontée dont Rousseau souligne à l’envi l’extrême difficulté qu’il n’ose se flatter d’avoir surmontée [11] … et qui semble se résoudre, sans « expériences » particulières, à force de méditations [12] , comme par enchantement, le plus simplement du monde : « En dépouillant cet Être, ainsi constitué, de tous les dons surnaturels qu’il a pu recevoir, et de toutes les facultés artificielles, qu’il n’a pu acquérir que par de longs progrès ; En le considérant, en un mot, tel qu’il a dû sortir des mains de la Nature, je vois un animal […] : Je le vois se rassasiant sous un chêne… » (III, p.134-35).

Laissant donc le problème de la méthode, je me concentrerai sur la question de savoir à quoi sert l’état de nature. Certes Rousseau semble-t-il d’emblée nous éclairer sur ce point, mais en des termes assez énigmatiques : « un Etat qui n’existe plus, qui n’a peut-être point existé, qui probablement n’existera jamais, et dont il est pourtant nécessaire d’avoir des Notions justes pour bien juger de notre état présent » (III, p.123 ; cf. I, p.175). Sans doute l’hypothèse ou la « supposition » de l’état de nature, pour peu qu’il soit entendu qu’il n’est rien moins que « misérable » [13] , est-elle bien propre à rabattre notre orgueil sur les avantages de l’état civil [14] , à nous faire déplorer l’aveuglement [15] qui nous rend fiers de notre esclavage et nous fait parler « avec dédain de ceux qui n’ont pas l’honneur de le partager » (III, p.192), bref bien propre à « détruire ce prestige d’illusion qui nous donne une admiration stupide pour les instruments de nos misères » et à « redresser l’erreur de nos jugements » (I, p.934-35). Reste qu’il ne va nullement de soi qu’il puisse être nécessaire de remonter à un état inexistant ou qui n’existe que « par supposition » [16] et qu’il faille en « avoir des Notions justes pour bien juger de notre état présent », d’autant qu’il est peut-être nécessaire mais qu’il ne suffit pas de n’être point ébloui pour « bien juger » ; encore faut-il « se faire une échelle pour y rapporter les mesure qu’on prend » (IV, p.837).

Soit donc à emprunter une voie de traverse - à rebours du soin que prend Rousseau « de suivre de (son) mieux le plus droit chemin » (III, p.128) - en partant d’une autre réponse, quelque peu de biais : à quoi sert l’état de nature ? à se différencier de Hobbes [17] et à l’instituer en adversaire intime et capital, en marchant sur ses traces et en radicalisant sinon sa démarche [18] , du moins sa perspective. L’état de nature hobbien a ceci de spécifique qu’il ne se présente pas comme l’ébauche, l’embryon ou le modèle de l’état civil, mais qu’il en est plutôt l’anti-modèle ou le négatif [19] et que celui-ci ne s’établit que sous l’injonction impérative de sortir de celui-là [20] . A cet égard, Rousseau pousse cette disparité jusqu’à creuser un « espace immense » [21] entre l’état civil et l’état de nature, jusqu’à établir que l’âme humaine n’a pas seulement « pour ainsi dire, changé d’apparence, au point d’être presque méconnaissable » [22] , mais que de l’un à l’autre état, « l’âme et les passions humaines […] changent pour ainsi dire de Nature » (III, p.192).

Qu’en est-il donc de « l’espace immense qui sépare ces deux états » ? Ecart temporel sans doute, mis à contribution pour rendre compte du passage insensible (III, p.166, 168) de l’un à l’autre [23] , ce qui, malgré tout, ne va pas sans les apparier, mais plus foncièrement, ces deux états de choses ressortissent si bien à des régimes de temporalité hétérogènes [24] que l’état de nature n’appartient pas au temps civil de l’histoire, fût-ce même à titre d’origine, et qu’il relève d’une tout autre « temporalité », ou plutôt de la sempiternité d’une existence actuelle [25] aiguisée [26] , dont le « présent » ignore le passé comme le futur. De manière générale, état de nature et état civil s’avèrent être deux états de choses [27] qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre, au point qu’il n’est aucune règle ou motif de transformation qui fasse passer de l’un à l’autre. Autrement dit, l’état de nature ne figure pas tant l’origine ou le fondement de la société, sa forme élémentaire ou embryonnaire ou encore son envers, qu’un tout autre « ordre de choses » (III, p.174), une manière d’être, de sentir, de se conduire, un registre total de l’existence totalement hétérogènes au registre civil : non pas l’origine de l’état civil, mais la « condition originaire » de l’homme (III, p.142) dont il eût pu ne pas sortir [28] . A ce compte, il ne s’agit pas tant de « démêler ce qu’il y a d’originaire et d’artificiel dans la Nature actuelle de l’homme » (III, p.123), ni proprement de faire ressortir le fond immuable [29] en le décapant des alluvions factices qui le recouvrent, que de démarquer deux modes d’existence foncièrement divers, en chacun desquels tout se tient comme dans un « système » [30] , à telle enseigne qu’en un sens, si on dépouillait l’homme que nous avons sous les yeux de tout ce qu’il tient de l’artifice civil, il n’en resterait rien, tant ce dernier le pénètre de part en part, et que, comme Diogène on ne trouverait point d’homme (III, p.192).

Au reste, si aucun des philosophes n’est arrivé à « remonter jusqu’à l’état de Nature » (III, p.132, cf. supra n.9), c’est que par voie analytique ou abstractive, ils prélèvent dans l’état présent des choses tel ou tel aspect censément tenu pour foncier - la peur de la mort, l’appétit de domination, le sens de la propriété ou de la justice, la bienveillance sociable...- et qu’ils l’érigent « par des convenances presque arbitraires » (III, p.125) en facteur d’un prétendu état de nature, sans même s’aviser que tout se tient dans l’état civil et qu’il ne font ainsi que naturaliser abusivement tel de ses traits inséparable des autres, non sans bien plutôt civiliser indûment l’état de nature et sous couleur de parler de l’homme sauvage, peindre l’homme civil (III, p.132). Aussi, quelque raison que nous puissions avoir de tenir telle ou telle donnée pour « naturelle », on ne saurait l’attribuer à l’état de nature qu’après avoir établi qu’elle est intégrable à son système et qu’elle y a effectivement du sens [31] .

Mais alors, à quoi bon dresser le tableau de l’état de nature, s’il est à ce point étranger à notre état actuel qu’il ne puisse guère contribuer à l’éclaircir ni concourir à « la connaissance des fondements réels de la société humaine » (III, p.124 ; cf. p.132) ? Ou encore, si l’homme naturel n’est qu’un « animal stupide et borné » (III, p.364), en quoi sa mise au jour peut-elle élucider la condition humaine et fournir quelque lumière à la connaissance de l’homme (III, p.122) ? Entre deux systèmes aussi hétérogènes, voire hétérotopes, sans passage réglé de l’un à l’autre, il ne saurait y avoir d’entre-connaissance. Quand donc Rousseau fait grief à ses prédécesseurs d’avoir trop rapproché l’état de nature de l’état civil pour que le premier éclaire le second et permette d’en « bien juger » - puisque qualifier de « naturel » ce qui serait à expliquer, sous prétexte qu’on le présume fondamental, c’est procéder par pures pétitions de principe et « transporter » (III, p.132, 611) l’homme civil, avec ses énigmes et ses contradictions dans un prétendu homme naturel -, lui-même, à rebours, ne les a-t-il pas trop éloignés pour que l’un instruise sur l’autre ?

Certes, nonobstant les embardées requises par la polémique quand on a « d’anciennes erreurs et des préjugés invétérés à détruire » (III, p.160), l’état de nature n’est pas forcément meilleur que l’état civil - aussi bien est-il entendu que « l’heureuse vie de l’âge d’or fut toujours un état étranger à la race humaine, ou pour l’avoir méconnu quand elle en pouvait jouir, ou pour l’avoir perdu quand elle aurait pu le connaître » (III, p.283) -, mais ces deux ordres de choses sont tout autres et proprement incommensurables. Toutefois, n’en déplaise à Goldschmidt, cette disparité n’est pas celle qu’on fait valoir entre l’homme et l’animal et malgré l’apparence, l’homme de l’état de nature n’est pas un animal, bien qu’observé de l’extérieur, il se conduise comme un animal, qu’il passe, pour ainsi dire, tout le temps qu’il ne pense point à ne dormir que d’un œil (III, p.140) [32] et qu’il n’exerce d’autres fonctions que « les fonctions purement animales » (III, p.143). C’est qu’il faut se garder de ne considérer en lui « que l’Homme Physique », mais encore « le regarder […] par le côté Métaphysique et Moral » (III, p.141), soit non pas en faire un profond métaphysicien et moraliste, mais l’envisager en « sa qualité d’agent libre » [33] - côté métaphysique - et en être « capable de bonheur ou de misère » - côté moral [34] . Evidemment la liberté naturelle est d’une tout autre facture que la liberté civile (III, p.364-65) et l’ « acte de liberté » par lequel l’homme naturel concourt à « l’impulsion de la Nature » (III, p.143, 158) n’a pas tant trait à « la puissance […] de choisir » (III, p.142) - aussi bien n’est-il quasi jamais dans le cas d’avoir proprement à choisir, eu égard à sa « manière de vivre simple, uniforme et solitaire » (III, p.138), à rebours de la duplicité ou de la composition [35] qui est le lot de l’homme civil et qui requiert de lui de la vertu, à défaut de quoi il suit une impulsion « composée » (IV, p.251) et fallacieuse qui l’égare - qu’à l’acquiescement ou l’adhésion intime avec lequel il ne laisse pas de souscrire à sa condition. Ainsi a-t-il beau se conduire comme un animal, il ne se conduit pas en animal, soit tel un aimant qui « choisit ou rejette par instinct » (III, p.141), mais sous la gouverne de l’amour de soi et de la pitié, il se trouve consentir à ce qu’il est, éprouver « le plaisir d’être » [36] , sentir la vie [37] et ne « se livre au seul sentiment de son existence actuelle » (III, p.144) [38] qu’en savourant cette existence qu’il ne voudrait pas ne pas avoir.

Autrement dit, entre l’homme de l’état de nature et l’animal, il y a toute la différence ou « la distinction spécifique » (III, p.141), mince mais décisive, qui sépare le mécanique - l’animal machine (III, p.141)- et le machinal, investi qu’est ce dernier d’une jouissance métaphysique et morale, soit d’une sorte de bonheur, d’un bonheur sans contraire comme le sont aussi bien la santé ou la bonté qui règnent dans cet état d’innocence [39] . A ce compte, l’homme naturel mène une « vie machinale » [40] , au plus loin de la routine et de l’automatisme (IV, p.360, 421), et il s’entend à goûter « le repos » [41] , auquel il se livre à loisir, le cœur en paix (III, p.152), non pour y végéter dans la léthargie et l’hébétude, mais pour se plaire à « cette délicieuse indolence » [42] , au « précieux far niente » (I, p.1042) ; ainsi passe-t-il son temps à ne rien faire sans jamais s’ennuyer [43] ni « seulement songer à se plaindre de la vie » (id.). S’il n’est rien moins que misérable, ce n’est pas que sa stupidité lui dérobe sa misère ou que tout son bonheur consiste à ne pas la connaître [44] , c’est qu’il ne laisse pas de jouir positivement de son état, de son être, et que cette jouissance nourrit son « indomptable esprit de liberté » qui le garantit moins de faire ce qu’il veut que de ne pas faire ce qu’il ne veut pas (I, p.1132 ; cf. id., p.115) et qui sécrète sa « haine mortelle […] pour un travail continu » (III, p.145). Si donc l’état de nature est le plus stable qui soit, si « tout semble éloigner de l’homme Sauvage la tentation et les moyens de cesser de l’être » (III, p.144), c’est d’abord et avant tout, parce que l’y retient et l’y attache l’amour de son état qui ne lui laisse rien à désirer. Pareillement, si « nul n’est tenté de désobéir à sa douce voix » (III, p.156, je souligne), ce n’est pas que la pitié s’impose, telle la gravitation ou le mécanisme d’un réflexe, avec le tranchant brutal de la stricte nécessité, c’est que chacun s’émeut et souscrit à sa voix du coup empreinte d’une irrésistible douceur [45] . En un sens et pas seulement par goût du paradoxe, l’animal, certes passablement dégénéré, ce serait plutôt « l’homme sociable » avec toute sa sophistication, lequel « toujours hors de lui ne sait vivre que dans l’opinion des autres » - opinion qui joue à son endroit, mutatis mutandis et multis mutandis, le rôle de la nature ou de la « dépendance des choses » (IV, p.311) pour l’animal -, au point que « c’est, pour ainsi dire de leur seul jugement qu’il tire le sentiment de sa propre existence » et qu’il ne saurait éprouver que « du plaisir sans bonheur » (III, p.193) [46] .

Moyennant quoi, « l’espace immense » entre état de nature et état civil étant rapporté à la mouvance de l’humain et donnant lieu d’en mesurer toute l’extension et le disparate, le premier ne saurait fournir quelque modèle, idéal ou fondement à proposer aux hommes policés que nous sommes et Rousseau fait assez grief à ses devanciers d’avoir transporté l’homme civil dans l’homme prétendument naturel dont ils traçaient le portrait, pour entendre inversement transplanter l’homme sauvage dans l’état civil ni prôner quelque retour à l’état de nature ; aussi bien prend-il la peine de prévenir cette « conséquence », sans toutefois épargner à ses adversaires « la honte de la tirer » [47] ; encore que ce ne serait nullement avilir notre espèce que renoncer à ses lumières pour renoncer à ses vices (Note IX, III, p.207), on ne recouvre pas plus l’innocence que la virginité, avec quelque nostalgie qu’on puisse y aspirer [48] . Quant à établir une « liaison essentielle » ou un rapport de fondement entre tel trait de l’état de nature et tel trait de l’état civil - par exemple l’inégalité -, c’est une question tout juste bonne à être agitée « entre des Esclaves entendus de leurs maîtres, mais qui ne convient pas à des Hommes raisonnables et libres, qui cherchent la vérité » (III, p.131-32).

Sans doute l’ordre ou le désordre civil est-il construit sur de tout autres bases, sur le pacte social et le sens de la vertu requis pour l’expression et l’exercice de la volonté générale, allant de pair avec le mensonge, la trahison et les vices ; fondations qui composent nécessairement avec leurs abus [49] et qui sont absolument étrangères à l’état de nature, état de bonté sans contraire. Sans doute l’institution de l’état civil ne va-t-elle pas sans introduire des dispositions qui n’ont aucun sens pour l’homme naturel et dont il n’a pas même idée [50] . Reste qu’autant l’état de nature n’est pas le fondement de l’état civil, n’en est ni le modèle idéal ni la matière frustre, puisque l’institution de la société civile signe son anéantissement [51] , ou plutôt que son anéantissement dans l’état de guerre signe la nécessité de l’institution civile, et que « les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l’homme, lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative et transporter le moi dans l’unité commune » [52] , autant , d’un autre côté, « il est pourtant nécessaire d’(en) avoir des Notions justes pour bien juger de notre état présent » (III, p.123). C’est dire que l’état de nature fournit non pas un fondement, mais un critère de jugement, une ressource indispensable pour nous orienter quant à l’état civil : non pas un modèle ou un idéal au regard duquel on jugerait l’état civil selon qu’il s’en rapproche ou qu’il s’en éloigne - aussi bien ne laisse-t-il pas de s’en écarter toujours infiniment -, mais un critère indirect et négatif. D’abord parce que la juste considération de l’état de nature est le moyen le plus expédient pour nous dégriser des vapeur de notre amour propre de civilisés, pour nous tirer de la méconnaissance qui fait cortège aux vices en nous dispensant le secret de nous en glorifier (III, p.193), et de l’éblouissement fallacieux devant les puissances ; mais aussi, et peut-être surtout parce que la référence à l’état de nature, sans nous dire ce que doit ou devrait être l’état civil - qui est tout autre -, nous donne à penser ce qu’il ne doit pas ou ne devrait pas être. En effet, la marche de l’humanité ou de l’histoire cesse d’être la marche de la nature, dès qu’elle introduit des dispositions non pas autres, non pas tout autres et incommensurables à celles de l’homme naturel, non pas même dénaturantes - l’amour (III, p.169-70 ; V, p.405-4506), le sens de la justice (III, p.173), le patriotisme, le cosmopolitisme (III, p.178) -, mais directement contraires au canon de l’état de nature. A ce compte il y a dénaturation et dénaturation : une dénaturation qui suit « la marche de la nature » et une autre qui s’en écarte et qui s’avère contre-nature ; aussi bien le législateur doit-il savoir « le mieux », et non pas le plus, « dénaturer l’homme ».

Ainsi la liberté civile est-elle tout autre que l’indépendance de règle dans l’état de nature [53] et celle-ci n’est-elle rien moins que le fondement de celle-là puisqu’elles s’excluent mutuellement, mais il reste que toute forme de dépendance qui soumet un homme à la volonté d’un autre est tout bonnement contre-nature, de quelque sophisme qu’on entende la justifier, qu’alors la nature humaine n’est pas précisément changée ou altérée, fût-ce radicalement, mais directement contredite et bafouée et que l’homme devenu maître ou esclave n’est pas précisément dénaturé, mais proprement contre-naturé et mis « en contradiction avec soi » [54] , quand bien même trouve-t-il le secret de se glorifier de ses vices et d’être « fier de son esclavage » (III, p.192), fier, en quelque sorte, d’être traître (I, p.893).

Ainsi encore peut-on entendre comment le contrat social selon Rousseau se différencie du pacte hobbien, alors qu’il répond à la même exigence, celle de sortir de l’état de guerre, qui se confond pour Hobbes avec l’état de nature dont il n’est pour Rousseau que le terme extrême : c’est qu’il faut que chacun « reste aussi libre qu’auparavant » (III, p.360) et qu’à cette condition seulement il est prouvé qu’un tel contrat « est convenable à des hommes » (id., p.807) - quelque différentes que soient la liberté civile et la liberté naturelle (id., p.364-65) et quelque autrement libres que puissent être le citoyen et l’homme naturel ; car « il n’est pas plus permis d’enfreindre les Lois naturelles par le Contract Social, qu’il n’est permis d’enfreindre les lois positives par les Contracts des particuliers, et ce n’est que par ces Lois-mêmes qu’existe la liberté qui donne force à l’engagement » (III, p.807) ; sous réserve de préciser que ces « lois naturelles » se réduisent à proscrire toute dépendance d’homme à homme et que le Contrat social y souscrit puisque « chacun se donnant à tous ne se donne à personne » (III, p.361) [55] et n’est soumis qu’à la loi civile [56] ; c’est encore, à l’encontre de Hobbes, que « le souverain n’est par sa nature qu’une personne morale, qu’il n’a qu’une existence abstraite et collective, et que l’idée qu’on attache à ce mot ne peut être unie à celle d’un simple individu » [57] .

Ainsi enfin l’état de la « jeunesse du Monde » est-il bien autre que l’état de pure nature et avec les vertus les vices s’y éveillent [58] , mais il peut être jugé comme « le meilleur à l’homme » tant qu’on y jouit « des douceurs d’un commerce indépendant » [59] .

Concluons donc en soulignant d’abord que Rousseau considère l’état de nature tout autrement que ses devanciers, justement parce qu’il le tient pout tout autre que l’état civil, et non point comme son embryon à développer ou son envers à rectifier. Alors que depuis Hobbes le litige portait sur le point de savoir si l’état de nature était un état de guerre ou un état de paix, Rousseau s’écarte de ce débat non sans ironie : « Partout régnait l’état de guerre et toute la terre était en paix » (V, p.396). En soulignant ensuite qu’il lui assigne, du même coup, une tout autre fonction que celle d’expliquer, de fonder ou d’ordonner l’état civil, pour lui conférer bien plutôt le statut d’un repère qui nous mette en état d’en « bien juger » sans nous en laisser imposer [60] , comme si une balise se trouvait ménagée dans l’exubérance de l’histoire ; l’homme naturel n’est ni ce par quoi ni ce sans quoi un homme est un homme, mais ce qui nous fait voir combien la « dépendance mutuelle » nous force tous « à devenir fourbes, jaloux et traîtres » [61] .

S’il est vrai que nous nous flattons d’être désabusés de la chimère de l’état de nature [62] , peut-être devrions-nous aussi estimer avec moins d’orgueil où est la véritable clairvoyance, car il se pourrait qu’en résignant cette chimère, nous résignions en même temps la vertu de porter un jugement éclairé, nous dépouillant ainsi de tout sens de l’orientation dans la pénombre des affaires humaines, au sein desquelles la justesse de l’institution ne laisse pas de composer avec ses abus.



[1] IV, p.935 : « Le principe fondamental de toute morale, sur lequel j’ai raisonné dans tous mes Ecrits et que j’ai développé dans ce dernier avec toute la clarté dont j’étais capable, est que l’homme est un être naturellement bon… » ; I, p.933 : « …l’Auteur remontant de principe en principes n’avait atteint les premiers que dans ses derniers écrits ».

[2] III, p.122 : « …et comment l’homme viendra-t-il à bout de se voir tel que l’a formé la Nature, à travers tous les changements que la succession des temps et des choses a dû produire dans sa constitution originelle, et de démêler ce qu’il tient de son propre fond d’avec ce que les circonstances et ses progrès ont ajouté ou changé à son état primitif ? »

[3] III, p.123 : « Car, ce n’est pas une légère entreprise de démêler ce qu’il y a d’originaire et d’artificiel dans la Nature actuelle de l’homme, et de bien connaître un Etat qui n’existe plus, qui n’a peut-être point existé, et qui probablement n’existera jamais… ».

[4] IV, p.242 : « A l’égard de ce qu’on appellera la partie systématique, qui n’est autre chose ici que la marche de la nature… ».

[5] Id., p.251 : « Il faudrait pour en juger le voir tout formé ; il faudrait avoir observé ses penchants, vu ses progrès, suivi sa marche : il faudrait en un mot connaître l’homme naturel. Je crois qu’on aura fait quelques pas dans ces recherches après avoir lu cet écrit » ; cf. I, p1149.

[6] Id. : « Dans l’ordre naturel les hommes étant tous égaux leur vocation commune est l’état d’homme… ».

[7] Id., p.936 : « Dans cet état l’homme ne connaît que lui […] borné au seul instinct physique, il est nul, il est bête… ». Sans doute le degré zéro de la perfectibilité est-il la nullité (IV, p.62 : « On connaît donc ou l’on peut connaître le premier point d’où part chacun de nous pour arriver à l’état d’homme [cf. id., p.281 : « au degré commun de l’entendement »], mais qui est-ce qui connaît l’autre extrémité ? »), soit le point d’imbécilité auquel retombe le vieillard, « plus bas que la Bête même » (III, p.142), mais, comme l’enfant « au moment qu’il connaît sa nourrice », l’homme de l’état de nature « a déjà beaucoup acquis » (IV, p.62) en s’élevant, à leur imitation, « jusqu’à l’instinct des Bêtes » (III, p.135), de telle sorte cependant que cette éducation de la nature et des choses se stabilise à un degré équivalent à cet instinct (III, p.142-43), soit à « l’état animal en général » (id., p.140) ;bref, il acquiert - et peut perdre - juste ce qui est donné aux bêtes et qu’elles ne sauraient perdre (cf. toutefois IV, p.281 : « Les animaux mêmes acquièrent beaucoup »).

[8] III, p.364 : « …si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au dessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l’instant heureux qui l’en arracha pour jamais, et qui, d’un animal borné et stupide, fit un être intelligent et un homme ».

[9] « Les philosophes qui ont examiné les fondements de la société, ont tous senti la nécessité de remonter jusqu’à l’état de Nature, mais aucun d’eux n’y est arrivé » (III, p.132).

[10] Protagoras , 320c-322d ; cf. Politique, 269c-274e et Gorgias , 482e-484a.

[11] III, p.123-24 : « Que mes lecteurs ne s’imaginent donc pas que j’ose me flatter d’avoir vu ce qui me paraît si difficile à voir. […] D’autres pourront aisément aller plus loin dans la même route, sans qu’il soit facile à personne d’arriver au terme. Car ce n’est pas une légère entreprise de démêler ce qu’y a d’originaire et d’artificiel dans la Nature actuelle de l’homme…[…] Loin d’entreprendre de résoudre ce Problème [à savoir : Quelles expériences seraient nécessaires pour parvenir à connaître l’homme naturel… ? ], je crois en avoir assez médité le Sujet, pour oser répondre d’avance que les plus grands Philosophes ne seront pas trop bons pour diriger ces expériences, ni les plus puissants souverains pour les faire ».

[12] III, p.125 : « Laissant donc tous les livres scientifiques qui ne nous apprennent qu’à voir les hommes tels qu’ils se sont faits, et méditant sur les premières et plus simples opérations de l’Âme humaine… » ; cf. III, p.111, 124, 144, 202 ; I, p.388-89.

[13] III, p.151-52 : « Je sais qu’on nous répète sans cesse que rien n’eût été si misérable que l’homme dans cet état. […] Mais si j’entends bien ce terme de misérable, c’est un mot qui n’a aucun sens, ou qui ne signifie qu’une privation douloureuse et la souffrance du Corps ou de l’âme : Or je voudrais bien qu’on m’expliquât quel peut être le genre de misère d’un être libre, dont le cœur est en paix, et le corps en santé ».

[14] Id. : « Je demande laquelle, de la vie Civile ou naturelle, est la plus sujette à devenir insupportable à ceux qui en jouissent ? Nous ne voyons presque autour de nous que des Gens qui se plaignent de leur existence […] Je demande si jamais on a ouï dire qu’un Sauvage en liberté ait seulement songé à se plaindre de la vie et à se donner la mort ? Qu’on juge donc avec moins d’orgueil de quel côté est la véritable misère » (cf. Note XVI, III, p.220-21).

[15] Note IX, III, p.202 : « Ce n’est pas sans peine que nous sommes parvenus à nous rendre si malheureux. […] …on ne peut qu’être frappé de l’étonnante disproportion qui règne entre ces choses [à savoir « les immenses travaux des hommes » et « les vrais avantages qui ont résulté de tout cela pour le bonheur de l’espèce humaine »], et déplorer l’aveuglement de l’homme qui, pour nourrir son fol orgueil et je ne sais quelle vaine admiration de lui-même, le fait courir avec ardeur après toutes les misères dont il est susceptible, et que la bienfaisante Nature avait pris soin d’écarter de lui ».

[16] IV, p.952 : « Cet homme [« l’homme sauvage errant seul dans les bois »] n’existe pas, direz-vous, soit. Mais il peut exister par supposition » ; cf. III, .160 : « Si je me suis étendu si longtemps sur la supposition de cette condition primitive… » ; ce qui ne l’empêche pas de poursuivre : « j’ai cru devoir creuser jusqu’à la racine, et montrer dans le tableau du véritable état de Nature… ».

[17] III ; p.288 : « L’erreur de Hobbes n’est donc pas d’avoir établi l’état de guerre entre les hommes indépendants et devenus sociables [cf. III, p.176 : « La Société naissante fit place au plus horrible état de guerre » ; cf. encore III, p.360] mais d’avoir supposé cet état naturel à l’espèce, et de l’avoir donné pour cause aux vices dont il est l’effet » ; soit d’avoir donné pour l’état de nature ce qui en est le terme extrême et qui enjoint impérativement d’en sortir (cf. l’exergue p.109).

[18] Car « la voie analytique […] en philosophie […] ne vaut rien » (Pour Mr Du Parc, 8 mai 1761) ; cf. III, p.612 : « Ainsi cette méthode analytique n’offre-t-elle qu’abymes et mystères, où le plus sage comprend le moins ».

[19] De Cive , dédicace : « Profecto utrumque vere dictum est, Homo homini Deus & Homo homini Lupus. Illud, si concives inter se ; Hoc, si civitates comparemus » ; cf. III, p.122 : l’image de la statue de Glaucus qui « ressemblait moins à un Dieu qu’à une Bête féroce ».

[20] Id., I, 14 : « Atque ita evenit, ut mutuo metu, e tali statu exeundum et quaerendos socios putemus ».

[21] III, p.191-92 : « En découvrant et suivant ainsi les routes oubliées et perdues qui de l’état Naturel ont dû mener l’homme à l’état Civil […] tout Lecteur attentif ne pourra qu’être frappé de l’espace immense qui sépare ces deux états » ; cf. III, p.147 : « Supposons cette première difficulté vaincue : Franchissons pour un moment l’espace immense qui dut se trouver entre le pur état de Nature et le besoin des Langues… ». Expression que Hobbes ne ferait pas sienne, car quelle que soit la disparité entre les deux états, l’état de nature, tel l’envers de l’état civil, ne laisse pas, à ses yeux, d’affleurer dans les moindres interstices de celui-ci, sitôt que sa rigueur se relâche.

[22] III, p.122. « Méconnaissable », on n’y reconnaît plus la « majestueuse simplicité dont son Auteur l’avait empreinte », mais aussi elle en devient presque inconnaissable ; aussi Rousseau poursuit-il : « Ce qu’il y a de plus cruel encore, c’est que tous les progrès de l’Espèce humaine l’éloignant sans cesse de son état primitif, plus nous accumulons de nouvelles connaissances, et plus nous nous ôtons les moyens d’acquérir la plus importante de toutes, et que c’est en un sens à force d’étudier l’homme que nous nous sommes mis hors d’état de le connaître » (III, p.122-23).

[23] III, p.162 : « Ceci me dispensera d’étendre mes réflexions sur la manière dont le laps de temps compense le peu de vraisemblance des événements ; sur la puissance surprenante des causes très légères lorsqu’elles agissent sans relâche… ».

[24] Cf. V. Goldschmidt, Anthropologie et politique. Les principes du système de Rousseau , Paris, 1974, p.235 : « …autrement que la « préhistoire » ou la « protohistoire, cette permanence est proprement hors de toute histoire, de tout devenir ; à peine peut-on dire qu’elle précède l’histoire, tant elle lui est hétérogène. Elle semble opposée à l’histoire, comme l’éternité au temps » (cf. III, p.162 : « …il fût demeuré éternellement dans sa constitution primitive »).

[25] III, p.144 : « Son âme, que rien n’agite, se livre au seul sentiment de son existence actuelle ».

[26] III, p.140 : « Seul, oisif et toujours voisin du danger, l’homme Sauvage doit aimer à dormir, et avoir le sommeil léger… ».

[27] Note IX, III, p.203 : « Qu’on pénètre donc au travers de nos frivoles démonstrations de bienveillance ce qui se passe au fond des cœurs, et qu’on réfléchisse à ce que doit être un état de choses où tous les hommes sont forcés de se caresser et de se détruire mutuellement, et où ils sont ennemis par devoir et fourbes par intérêt ».

[28] III, p.144 : « Mais sans recourir aux témoignages incertains de l’Histoire, qui ne voit que tout semble éloigner de l’homme Sauvage la tentation et les moyens de cesser de l’être ? » ; III, p.151 : « Quoi qu’il en soit de ces origines, on voit du moins au peu de soin qu’a pris la Nature de rapprocher les Hommes par des besoins mutuels, et de leur faciliter l’usage de la parole, combien elle a peu préparé leur Sociabilité, et combien elle a peu mis du sien dans tout ce qu’ils ont fait pour en établir les liens ».

[29] III, p.133 : « …les qualités que tu as reçues, que ton éducation et tes habitudes ont pu dépraver, mais qu’elles n’ont pu détruire » ; III, p.122 : « …démêler ce qu’il tient de son propre fond d’avec ce que les circonstances et ses progrès ont ajouté ou changé à son Etat primitif ».

[30] III, p.611 : « Je l’ai déjà dit et je ne puis trop le répéter, l’erreur de Hobbes et des philosophes est de confondre l’homme naturel avec les hommes qu’ils ont sous les yeux, et de transporter dans un système un être qui ne peut subsister que dans un autre » ; cf. I, p. 1153.

[31] III, p.125 : « Aussi toutes celles [définitions de la loi naturelle] qu’on trouve dans les livres, outre le défaut de n’être pas uniformes, ont-elles encore celui d’être tirées de plusieurs Connaissances que les hommes n’ont point naturellement et des avantages dont ils ne peuvent concevoir l’idée qu’après être sortis de l’Etat de Nature. […] Tout ce que nous pouvons voir très clairement au sujet de cette Loi [la loi naturelle], c’est que non seulement pour qu’elle soit loi il faut que la volonté de celui qu’elle oblige puisse s’y soumettre avec connaissance ; Mais il faut encore pour qu’elle soit naturelle qu’elle parle immédiatement par la voix de la Nature » ; ce qui d’ailleurs donne à penser qu’il n’y a pas proprement de loi ni de droit naturels (cf. III, p.281-89) ; III, p.132 : « Les uns n’ont point balancé à supposer à l’Homme dans cet état, la notion du Juste et de l’Injuste, sans se soucier de montrer qu’il dût avoir cette notion, ni même qu’elle lui fût utile : d’autres ont parlé du Droit naturel que chacun a de conserver ce qui lui appartient, sans expliquer ce qu’ils entendaient par appartenir ; D’autres donnant d’abord au plus fort l’autorité sur le plus faible, ont aussitôt fait naître le Gouvernement, sans songer au temps qui dut s’écouler avant que le sens des mots d’autorité, et de gouvernement pût exister parmi les Hommes : Enfin tous, parlant sans cesse de besoin, d’avidité, d’oppression, de désirs, et d’orgueil, ont transporté à l’état de Nature, des idées qu’ils avaient prises de la société ; Ils parlaient de l’Homme sauvage et ils peignait l’homme Civil » ; III, p.161 : « …des hommes Sauvages, à qui on aurait même bien de la peine à faire entendre ce que c’est que servitude, et domination ».

[32] IV, p.767 : « Naturellement l’homme ne pense guères ».

[33] III, p.141 : « J’aperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine, avec cette différence que la Nature seule fait tout dans les opérations de la Bête, au lieu que l’homme concourt aux siennes, en qualité d’agent libre. […] Ce n’est donc pas tant l’entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l’homme que sa qualité d’agent libre ».

[34] IV, p.301 : « …il devient véritablement un, le même, et par conséquent capable de bonheur ou de misère. Il importe donc de commencer à le considérer ici comme un être moral ».

[35] Id., p.57 : « Nous ne sommes pas précisément doubles mais composés » .

[36] Id., p.302 : « …sitôt qu’ils peuvent sentir le plaisir d’être, faites qu’ils en jouissent, faites qu’à quelque heure que Dieu les appelle, ils ne meurent point sans avoir goûté la vie ».

[37] Id, p.253 : « L’homme qui a le plus vécu n’est pas celui qui a compté le plus d’années ; mais celui qui a le plus senti la vie ».

[38] « Le doux sentiment de l’existence, indépendamment de toute autre sensation » qu’omettent toujours de prendre en compte les calculs du bonheur » (IV, p.1063), puisqu’on ne prise que ce qui distingue « et que, comme dans les équations d’algèbre, les quantités communes se comptent pour rien » (id., p.281).

[39] III, p.142 : « Il serait affreux d’être obligé de louer comme un être bienfaisant celui qui le premier suggéra à l’habitant des Rives de l’Orénoque l’usage de ces Ais qu’il applique sur les tempes de ses Enfants et qui leur assurent du moins une partie de leur imbécilité et de leur bonheur originel » ; IV, p.253 : « Nos têtes seraient mal de la façon de l’auteur de notre être : il nous les faut façonnées au dehors par les sages-femmes et au-dedans par les philosophes. Les Caraïbes sont de la moitié plus heureux que nous ».

[40] I, p.849 : « Plus j’examine cet homme dans le détail de l’emploi de ses journées, dans l’uniformité de cette vie machinale, dans le goût qu’il paraît y prendre, dans le contentement qu’il y trouve, dans l’avantage qu’il en tire pour son humeur et pour sa santé, plus je vois que cette manière de vivre était celle pour laquelle il était né » ; cf. III, p.157 (le chien qui mord « machinalement » la pierre qu’on lui jette) et p.165 (la « prudence machinale » avec laquelle l’homme se conduit pour se conserver au bord de l’état de pure nature).

[41] III, p.143 : « Les seuls biens qu’il connaisse dans l’Univers sont la nourriture, une femelle et le repos » ; id., p.192 : « Le premier ne respire que le repos et la liberté ; il ne veut que vivre et rester oisif, et l’ataraxie même du Stoïcien n’approche pas de sa profonde indifférence pour tout le reste ». Si l’homme sauvage sommeille le plus clair de son temps, « comme les animaux, qui pensant peu, dorment, pour ainsi dire, tout le temps qu’ils ne pensent point », c’est, pour sa part, qu’il « doit aimer à dormir et avoir le sommeil léger » (III, p.140, je souligne).

[42] (Je souligne) V, p.401 note : « Il est inconcevable à quel point l’homme est naturellement paresseux. On dirait qu’il ne vit que pour dormir, végéter, rester immobile ; à peine peut-il se résoudre à se donner les mouvements nécessaires pour s’empêcher de mourir de faim. Rien ne maintient tant les sauvages dans l’amour de leur état que cette délicieuse indolence. […] Ne rien faire est la première et la plus forte passion de l’homme après celle de se conserver » ; III, p.605 : « Tout porte l’homme naturel au repos ; manger et dormir sont les seuls besoins qu’il connaisse ; et la faim seule l’arrache à la paresse » ; cf. III, p.171 : « …tenant un juste milieu entre l’indolence de l’état primitif et la pétulante activité de notre amour propre » ; III, p.193 : « Combien de morts cruelles ne préférerait pas cet indolent Sauvage à l’horreur d’une pareille vie… ? [celle « d’un Ministre Européen] ».

[43] IV, p.515 : « De tous les hommes du monde, les Sauvages sont les moins curieux et les moins ennuyés ; tout leur est indifférent : ils ne jouissent pas des choses, mais d’eux ; ils passent leur vie à ne rien faire, et ne s’ennuient jamais ».

[44] III, p.283 : « …nous vivrions sans rien sentir, nous mourrions sans avoir vécu ; tout notre bonheur consisterait à ne pas connaître notre misère » ; cf. note XVI, III, p.220 : « Si l’on répond qu’ils n’ont pas assez de lumières pour juger sainement de leur état et du nôtre, je répliquerai que l’estimation du bonheur est moins l’affaire de la raison que du sentiment ». Autrement dit, il faudrait sonder combien « l’homme Sauvage et l’homme policé diffèrent tellement par le fond du cœur et des inclinations, que ce qui fait le bonheur suprême de l’un, réduirait l’autre au désespoir » (III, p.192) et combien le sauvage se trouve avoir « un coeur très aimant, mais qui peut se suffire à lui-même » (I, p.1144).

[45] IV, p.514 : « Il partage les peines de ses semblables ; mais ce partage est volontaire et doux ».

[46] Aussi bien est-ce sous l’espèce d’ « êtres méchaniques qui n’agissaient que par impulsion et dont je ne pouvais calculer l’action que par les lois du mouvement » que le Rousseau de la Huitième Promenade en vient à considérer ses « contemporains » (I, p.1078).

[47] Note IX, III, p.207 : « Quoi donc ? Faut-il détruire les Sociétés, anéantir le tien et le mien, et retourner vivre dans les forêts avec les Ours ? Conséquence à la manière de mes adversaires, que j’aime autant prévenir que de leur laisser la honte de la tirer » ; cf. id., p.176 : « Le Genre humain avili et désolé ne pouvant plus retourner sur ses pas et ne travaillant qu’à sa honte, par l’abus des facultés qui l’honorent, se mit lui-même à la veille de sa ruine ».

[48] III, p133 : « …peut-être voudrais-tu pouvoir rétrograder ; Et ce sentiment doit faire l’Eloge de tes premiers aïeux, la critique de tes contemporains, et l’effroi de ceux qui auront le malheur de vivre après toi ».

[49] III, p.901 : « Toutes choses ont leurs abus souvent nécessaires et ceux des établissements politiques sont si voisins de leur institution que ce n’est presque pas la peine de la faire pour la voir si vite dégénérer ».

[50] III, p.132 et 161 cités supra n.31 ; III, p.193 : « Mais pour voir le but de tant de soins, il faudrait que ces mots, puissance et réputation, eussent un sens dans son esprit… ».

[51] III, p.145 : « En un mot, comment cette situation pourra-t-elle porter les hommes à cultiver la Terre, tant qu’elle ne sera point partagée entre eux, c’est-à-dire, tant que l’état de Nature ne sera point anéanti ? ».

[52] IV, p.249, je souligne « le mieux » ; id., p.250 : « Platon n’a fait qu’épurer le cœur de l’homme ; Lycurgue l’a dénaturé ; III, p.313 : « Celui qui se croit capable de former un Peuple, doit se sentir en état, pour ainsi dire, de changer la nature humaine [cf. III, p.192 : « En un mot il expliquera comment l’âme et les passions humaines s’altérant insensiblement, changent pour ainsi dire de Nature »]. Il faut qu’il transforme chaque individu, qui par lui-même est un tout parfait et solitaire, en partie d’un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être ; qu’il mutile en quelque sorte la constitution de l’homme pour la renforcer » ; cf. III, p.381.

[53] III, p.161-62 : « …quelles pourront être les chaînes de la dépendance parmi des hommes qui ne possèdent rien ? […] …il est impossible d’asservir un homme sans l’avoir mis auparavant dans le cas de ne pouvoir se passer d’un autre ; situation qui n’existant pas dans l’état de Nature, y laisse chacun libre du joug et rend vaine la Loi du plus fort ». Indépendance qui compose avec la stricte dépendance envers les choses : « Il y a deux sortes de dépendance. Celle des choses qui est de la nature, celle des hommes qui est de la société. La dépendance des choses n’ayant aucune moralité ne nuit point à la liberté et n’engendre point de vices. La dépendance des hommes étant désordonnée les engendre tous, et c’est par elle que le maître et l’esclave se dépravent mutuellement » (IV, p.311). Cf. III, p.364-65 et p.841-42 : « On a beau vouloir confondre l’indépendance et la liberté. Ces deux choses sont si différentes qu’elles s’excluent mutuellement. Quand chacun fait ce qu’il lui plaît, on fait souvent ce qui déplaît à d’autres, et cela ne s’appelle pas un état libre. La liberté consiste moins à faire sa volonté qu’à n’être pas soumis à celle d’autrui ; elle consiste encore à ne pas soumettre la volonté d’autrui à la nôtre. Quiconque est maître ne peut être libre, et régner c’est obéir. Vos magistrats savent cela mieux que personne, eux qui comme Othon n’omettent rien de servile pour commander » (cf. Tacite, Histoires, I, 36 : « Nec deerat Otho protendens manus adorare volgum, jacere oscula, et omnia serviliter pro dominatione »).

[54] IV, p.491 : « Nos passions naturelles sont très bornées, elles sont les instruments de notre liberté, elles tendent à nous conserver. […] La source de nos passions, l’origine et le principe de toutes les autres, la seule qui naît avec l’homme et ne le quitte jamais tant qu’il vit est l’amour de soi. […] Mais la plupart de ces modifications ont des causes étrangères sans lesquelles elles n’auraient jamais lieu, et ces mêmes modifications loin de nous être avantageuses nous sont nuisibles, elles changent le premier objet [i.e. : la liberté] et vont contre leur principe [i.e. : l’amour de soi] ; c’est alors que l’homme se trouve hors de la nature et se met en contradiction avec soi ».

[55] III, p.364 : « …on le forcera à être libre ; car telle est la condition qui donnant chaque Citoyen à la Patrie le garantit de toute dépendance personnelle ; condition qui fait l’artifice et le jeu de la machine politique, et qui seule rend légitimes les engagements civils, lesquels sans cela seraient absurdes, tyranniques, et sujets aux plus énormes abus » ; III, p.807 : « Il est encore d’une espèce particulière, en ce qu’il lie les contractants sans les assujettir à personne… ».

[56] III, p.310 :…la plus sublime des institutions humaines […] Par quel art inconcevable a-t-on pu trouver le moyen d’assujettir les hommes pour les rendre libres ? d’employer au service de l’Etat les biens, les bras, la vie même de ses membres, sans les contraindre et sans les consulter ? d’enchaîner leur volonté de leur propre aveu ? de faire valoir leur consentement contre leur refus ? et de les forcer à se punir eux-mêmes quand ils font ce qu’ils n’ont pas voulu ? Comment se peut-il faire que tous obéissent et que nul ne commande, qu’ils servent et n’aient point de maîtres ; d’autant plus libres en effet que sous une apparente sujétion, nul ne perd de sa liberté que ce qui peut nuire à celle d’autrui ? Ces prodiges sont l’ouvrage de la loi. » (cf. III, p.248).

[57] III, p.294-95, non sans ajouter : « mais comme c’est ici une proposition des plus importantes en matière de droit politique, tâchons de la mieux éclaircir ».

[58] Et déjà peut-être les « abus de l’état de nature » : « …nous unissons les vices de l’état social aux abus de l’état de nature » (IV, p.57).

[59] III, p.171 ; cf. IV, p.936-37 : « Alors ils ont des vertus, et s’ils ont aussi des vices c’est parce que leurs intérêts se croisent et que leur ambition s’éveille, à mesure que leurs lumières s’étendent. Mais tant qu’il y a moins d’opposition d’intérêts que de concours de lumières, les hommes sont essentiellement bons. Voila le second état ».

[60] Car enfin la nature « ne ment jamais » (III, p.133).

[61] III, p.80 : « …avant qu’une dépendance mutuelle les eût tous forcés à devenir fourbes, jaloux et traîtres, je voudrais bien qu’on m’expliquât en quoi pouvaient consister ces vices, ces crimes qu’on leur reproche avec tant d’emphase ».

[62] Ibid. : « On m’assure qu’on est depuis longtemps désabusé de la chimère de l’Âge d’or. Que n’ajoutait-on encore qu’il y a longtemps qu’on est désabusé de la chimère de la vertu ? ».

La place de la Profession de foi

A quoi sert la foi ? Manière bien désinvolte d’envisager une question vénérable, pensera-t-on et je n’en disconviens pas. Mais sous ce titre irrévérencieux, je n’entends pas soutenir quelque thèse sur la foi religieuse en général ; je me propose, plus modestement, d’aborder la religion de Rousseau, par le biais d’un texte célèbre, la fameuse Profession de foi du vicaire savoyard, logée de manière problématique au cœur de l’Emile son grand livre à mon sens, comme il semble lui-même le penser [1] .

MORIHIKO KOSHI LE MÉMOIRE JUDICIAIRE DANS LES CONFESSIONS

Le mémoire judiciaire comme modèle du dispositif énonciatif des Confessions

Morihiko Koshi

(Université Shirayuri, Tokyo, Japon)

D’après l’hypothèse formulée par Gisèle Mattieu-Castellani dans sa Scène judiciaire de l’autobiographie [1] , le projet autobiographique, initié et entretenu par le sentiment de culpabilité, relève toujours du plaidoyer pro domo.

Karim Fakoro Sountoura est assistant-docteur à l’université des lettres et des sciences humaines de Bamako (ULSHB) au Mali. Il a rejoint le Centre-Rousseau pour six semaines, à l'automne 2016, et propose une réflexion sur l'actualité de la pensée politique de Rousseau.

Jean-Jacques Rousseau et la démocratie moderne : Perspectives

Longtemps, l’œuvre de Rousseau a été étudiée comme repère important de l’ère des Lumières en même temps que celle des autres auteurs de cette période comme Voltaire et Montesquieu. Toutefois, dès que l’on envisage le nom Rousseau parmi les fondateurs de la démocratie moderne, un certain nombre de questions et même de polémiques surgissent spontanément.

Programme 2016-2017

vendredi, 08 juillet 2016 15:16

Programme 2016-2017

Les séances du séminaire  auront lieu en Sorbonne, Salle Max Milner, 2ème étage escalier C, les vendredis de 16 à 18 heures.

21 octobre 2016  Anouchka Vasak-Chauvet : Retour à Ménilmontant. 

18 novembre  Christophe Litwin : "L'économie de la puissance civile. Sur les dernières pages du Projet de constitution pour la Corse".

9 décembre   Claude Habib, "Contradictions, suite et fin".  Morihiko Koshi "Le mémoire judiciaire comme dispositif énonciatif des Confessions".

27 janvier 2017  Florent Guenard : "La valeur de l'universel. Rousseau et les principes du droit politique."

24 février 2017  Jean-Marc Besse : Rousseau et l'enseignement de la géographie.

24 mars 2017 Patrick Hochart : "A quoi sert l'état de nature?"

21 avril 2017  Erik Leborgne et Florence Lotterie. Editer Julie

19 mai 2017  Christopher Kelly. Sur le second Discours.

 

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