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CENTRE ROUSSEAU
Groupe d’Études dédié à Jean-Jacques Rousseau

Dissonance Patrick Hochart

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mercredi, 30 mai 2018 09:32 Written by 

Dissonance

Pätrick Hochart

Si l’amour est la passion du différent [1] , si « dans l’union des sexes chacun concourt également à l’objet commun [2] , mais non pas de la même manière » (IV, p.693), il s’ensuit que cette jouissance qui fait le sel de la vie [3] et qui tient pour l’essentiel aux « charmes de l’union des cœurs » [4] , à « l’étroite union des âmes » [5] , que cette jouissance donc n’est pas celle de l’unisson [6] , mais qu’elle ne va pas sans une certaine dissonance, attestant un rapport « irrationnel », soit noué entre des termes non seulement différents mais encore incommensurables [7] , et que l’accord des âmes ou des cœurs ne s’éprouve jamais qu’à travers un foncier malentendu, non sans que, du coup, l’amour ne puisse qu’être sujet à de « bizarres caprices » (I, 8, p.91) et suivre un cours passablement capricant.

Sans doute n’est-il de jouissance que de l’autre, sans doute « les voluptés solitaires sont-elles des voluptés mortes », « insipides et méprisables » [8] , sans doute les voluptés vives relèvent-elles moins de la sensualité que de la sensibilité de corps parlants, puisqu’aussi bien « les sensations ne sont rien que ce que le cœur les fait être » (I, 14, p.109). Mais, pour étroite que puisse être cette union en vertu de laquelle les amants sont si bien attachés l’un à l’autre que rien au monde ne saurait les désunir [9] , telle une union à l’épreuve de toute distance [10] , par laquelle chacun, tour à tour, n’existe plus que dans et par l’autre [11] , ne vit ni ne respire plus que pour l’autre (I, 8, p.93 ; III, 16, p.405), proteste le connaître mieux qu’il ne se connaît lui-même [12] et n’avoir d’autre vie que celle qu’il en a reçue, il s’en faut toutefois qu’ils ne fassent qu’un et cette union, scellée dans la réciprocité [13] , n’implique ni même ne souffre uniment ni accord, ni partage, ni communauté fusionnelle, tant elle ne laisse pas d’opérer sur le fond d’une irréductible dissonance et d’avoir pour ressort une indéfectible disparité. Certes, la question est quelque peu voilée par l’intrigue et les péripéties du roman qui imputent aux seules circonstances extérieures les obstacles à l’union [14] , mais ces dernières, quelque spectaculaires, quelque dramatiques qu’elles soient, ne font que renforcer et redoubler un obstacle interne [15] , d’une tout autre nature, qui fomente à la fois les délices et les tourments de la passion amoureuse pour en être à la fois le ressort et l’obstacle, dès lors que chacun, alternativement, a sa manière de n’exister que par l’autre, que chacun ne fait qu’un avec l’autre, « mais non pas de la même manière »; disparité qui se révèle, comme par défaut, sur le point crucial et épineux, le point critique [16] , de l’union charnelle et de sa jouissance, sur laquelle Julie ne dira mot [17] .

Ainsi, après l’aveu, réciproque mais rien moins qu’à l’unisson, qui consacre cette union des cœurs et des âmes, une première époque se dessine durant laquelle le calme, la tranquillité, la sereine félicité, quasi-paradisiaque [18] , de Julie contraste avec l’agitation, l’inquiétude, la souffrance et les tourments de son ami, retenu et dépité [19] , à qui ses privations peuvent bien, ou peu s’en faut, être rendues douces ou chères [20] , telles en tout cas qu’il ne voudrait pas ne pas les sentir [21] , sans qu’il cesse, pour autant, d’en être désolé [22] et affligé, d’en murmurer sourdement [23] ou, du moins, de faire état « à demi » de ce qui lui en coûte [24] . Moyennant quoi au sein même de cette union dont chacun se félicite également, le désir lancinant d’un accord se fait jour de part et d’autre [25] , mais non sans quelque dissonance patente.

D’un côté, Julie, radieuse, se plaît à croire à la suffisance des cœurs [26] et rêve d’en faire partager à son amant les pures délices, dans « l’accord de l’amour et de l’innocence » [27] . Reste que l’expérience qui la rassérène, après les affres de l’aveu [28] , est éminemment suspecte : « …je n’eus pas parlé que je me trouvai soulagée ; vous n’eûtes pas répondu que je me sentis tout à fait calme, et deux mois d’expérience m’ont appris que mon cœur trop tendre a besoin d’amour, mais que mes sens n’ont aucun besoin d’amant » (I, 9, p.94-95). La formule est aussi bien troussée que rien moins qu’obligeante pour le destinataire de la lettre, comme si elle était amoureuse de l’amour mais qu’elle rebutait tout amant - un peu à l’instar de la fausse Sophie de l’ Emile (IV, p.758 et sq.) - pour s’installer dans un paradis tranquille qui se soustrait à l’épreuve de l’autre et au trouble qui lui est inhérent [29] . Formule spécieuse d’abord parce qu’en tout état de cause, il n’est pas question de besoin (IV, p.662), ensuite parce qu’elle table sur une opposition -mon cœur / mes sens - convenue mais inconsistante, car la véritable distinction passe entre deux régimes de la sensibilité, une sensibilité physique et purement passive et « une autre sensibilité que j’appelle active et morale » et qui justement se confond avec le « cœur », non sans se partager à son tour selon que son action est positive ou négative, émue par l’amour de soi ou par l’amour-propre (I, p.805-807). Autrement dit, loin de ratifier l’opposition du cœur et des sens, Rousseau ne cesse de scruter la manière selon laquelle les impressions des sens percent ou pénètrent jusqu’au cœur, en sorte que le cœur et les sens sont du même côté, celui de la sensibilité morale et qu’il s’ensuit d’une part que le parti de la suffisance des cœurs à l’abri des sens est oiseux, d’autre part que « le moment de la possession est une crise de l’amour », redoutable sans doute [30] , mais aussi son inévitable épreuve de vérité.

A ce compte, l’intervalle paradisiaque [31] ne peut que finir et même « en peu de temps » [32] , car il repose sur l’illusion de se dérober aux combats de la chasteté [33] qui seuls décident de la droiture du désir, du registre vertueux ou corrompu de l’embrasement charnel. Julie a mené, non sans alarmes ni sans avoir cherché à les esquiver, « les combats de la modestie » qui sans l’abîmer dans le silence, lui ont arraché l’aveu pudique de son amour, maintenant elle fait, derechef, comme si ceux de la chasteté [34] n’avaient pas lieu d’être [35] . Or, si ce déni du désir est intenable, c’est, outre qu’il n’est pas partagé, qu’il implique comme un dés-aveu - aussi reprend-elle son tour enjoué et sa folâtrerie quelque peu forcée [36] , à ceci près qu’alors, avant l’aveu, sous couvert de plaisanterie, elle disait des choses tendres mais inaudibles ou irrecevables [37] , tandis que maintenant sous couvert de lui jurer un amour éternel, il semble qu’elle dise des choses plaisantes, à la grande irritation de son amant [38] . Plus précisément, elle entend à la fois jouir de son aveu, du loisir de jurer à son amant un amour éternel, et le désavouer ou, du moins, ne pas assumer son « crime » [39] , soit le fait qu’il change tout, pour sceller un « accord de l’amour et de l’innocence », justement comme s’il n’y avait pas eu d’aveu [40] ; équivoque presque aussi douteuse que celle qu’elle prête spécieusement à son amant qui s’accommoderait de conjuguer « les plaisirs du vice et l’honneur de la vertu » (I, 9, p.93). Bref, l’innocence et l’amour ont beau lui être alors « également nécessaires » (III, 18, p.411), force est de trancher et d’éprouver que le « crime » [41] de l’amour déniaise et fait inexorablement sortir de l’innocence, non pour se perdre dans la corruption [42] , mais pour ouvrir la dimension du « cœur » comme tel exposé à la corruption et tenu à la vertu, tant un cœur innocent est une niaiserie qui n’a guère plus de teneur qu’un carré rond.

De l’autre côté, son amant ne disconvient pas du « charme divin » qui associe « la tendresse et la vertu » [43] , « la sérénité d’une âme innocente et la tendre sollicitude de l’amour » (I, 12, p.100), mais il n’en élève pas moins, avec une fougue retenue, le vœu d’accorder « la voix de la nature […] à la voix du cœur » pour atteindre « la félicité suprême » (I, 10, p.97) [44] , et prend acte, ravi et désolé, de l’ « amère alternative » qui rendrait « incompatible ce que la nature a voulu réunir » [45] , soit de la distance qui tout à la fois les sépare et les conjoint.

Dès lors que l’un et l’autre visent également l’accord « mais non pas de la même manière », s’ils n’ont « plus que les mêmes plaisirs et les mêmes peines » (I, 11, p.99) chacun ne pouvant séparer son bonheur de celui de l’autre (id., p.100), se réjouissant de ses plaisirs et s’affligeant de ses peines - à ceci près qu’en l’occurrence, le « bonheur commun » [46] se distribue de telle sorte que l’un se réjouit de la félicité de sa maîtresse et que celle-ci n’est pas sans ressentir les peines de son amant [47] -, la crise est fatale, car sitôt que l’amant, loin de s’imaginer faire son bonheur « aux dépens » de celui de sa maîtresse et au prix de ses « larmes » (I, 11, p.99 ; cf. I, 31, p.148), se résout, faute de pouvoir en accorder les termes, à trancher, sans balancer, l’« amère alternative » (I, 10, p.96) en renonçant à mettre un comble à son bonheur au profit de celui de Julie [48] , jusqu’à renoncer même à trop faire état de ce renoncement [49] , pour borner sa joie et trouver la seule consolation qui vaille dans la jouissance « incontestable » (I, 10, p.97) d’être aimé d’une maîtresse qui rayonne de cet amour innocent, pour n’avoir plus d’autre exigence que de se plier à sa voix sans rechigner - mais non sans être réduit à des satisfactions suspectes [50] -, comment pourrait-elle, de son côté, continuer à jouir sereinement d’une félicité qui n’enchante et ne console son amant qu’en le soumettant à la plus rigoureuse et désolante contrainte, à des « lois qui ne coûtent qu’à (lui) » (I, 8, p.91), qu’en le sommant d’étouffer un feu que rien ne saurait éteindre ni calmer et que cette contrainte même attise [51] , d’autant qu’elle procède du même foyer que l’ardeur qu’elle doit contenir [52] ? Comment profiterait-elle sans ambages d’une retenue dont il lui signifie qu’elle puise à « la crainte d’altérer une félicité si pure » (I, 10, p.97), sans que la mention même de cette crainte - et plus encore sa discrète omission - ne l’altère davantage que ne le ferait ce qu’elle retient ? Comment jouirait-elle sans trouble d’une tranquillité qui intimide son amant au point qu’il n’ose pas la troubler [53] , quelque désir qu’il en ait et privation qu’il en éprouve ? d’un repos qu’elle goûte aux dépens du sien [54] ? En somme, comment pourrait-elle sans broncher agréer ses « sacrifices » [55] et jouir sans ombrage d’un bonheur qui intime à son amant de renoncer au sien (I, 10, p.97) ?

A ce compte, « en prenant le parti le plus honnête », celui de la retenue et du renoncement, il se trouve embrasser pour elle le parti « le plus dangereux » (I, 11, p.99) et elle ne saurait mesurer ses « sacrifices » sans que sa pitié ne s’en émeuve [56] et qu’elle n’en soit comme transportée de reconnaissance. Elle a beau l’assurer que ses « sacrifices » ne sont pas sans douceur et qu’ils lui sont comptés dans le cœur de son amante (I, 11, p.98), elle est, du même coup, si bien « touchée de (sa) retenue » (III, 18, p.409) qu’elle se résout à lui ménager quelque dédommagement sur le terrain même où sa déférence s’exerce [57] . Ainsi, à mesure qu’il cesse de les faire valoir indiscrètement [58] - ce qui lui vaut incontinent une réplique cinglante [59] -, elle ne cesse de mieux pénétrer l’obligeance de ses sacrifices et d’en soupçonner toute la gêne [60] ; sans doute n’eût-elle point céder à l’importunité [61] , eût-elle résisté à ses poursuites, à ses « transports », à ses emportements, à ses plaintes captieuses [62] et tant qu’il prétendit se faire craindre ou plaindre bruyamment, il ne fut pas dangereux [63] , mais ses « respects » [64] désarmés, gratuits et donc inestimables (IV, p.521), la désarment sitôt qu’elle y reconnaît non l’artifice d’une séduction mais l’empire du cœur (I, 11, p.98-99), et ils l’attendrissent si bien qu’elle en est éperdue censément de gratitude et que s’éveille en elle, à ce qu’elle croit, un mélange de pitié - pour la gêne qu’il endure - et de reconnaissance - pour la déférence amoureuse et volontaire qu’il lui porte.

Aussi aborde-t-elle cette épreuve, pourtant non moins décisive et périlleuse que celle de l’aveu, et qui va précipiter sa « corruption » (III, 18, p.409), tout à rebours de la première, sans réticence mais innocemment, avec entrain et légèreté, avec l’allégresse empressée d’un cœur généreux (I, 13, p.107) qui se plaît spontanément à répondre sans réserve au libre don auquel il rend grâce avec émotion (IV, p.521-22) ; autrement dit, sans le moindre sentiment d’être contrainte ni de se faire arracher une faveur importune ou, du moins, qu’elle entendrait retenir, c’est à loisir qu’elle se dispose à lui ménager « une petite surprise » (I, 13, p.107), en suivant avec confiance [65] la pente d’un cœur qu’elle se figure être mu, en l’occasion, par les seuls motifs de l’humanité et de l’amitié, derniers leurres dont elle s’abuse pour se voiler la pointe de son désir ; à peine prend-elle, avec l’appui de sa cousine, quelques précautions pour en limiter le péril [66] , tant le réel empressement d’un cœur épanoui à l’instant de signifier sa gratitude et de faire assaut d’obligeance semble seul présider à cette mise en scène, en prélude à une sorte de fête [67] .

Sans doute l’amour, comme tapi derrière ces émotions limpides tout en étant le ressort de cet assaut d’obligeance, ne va-t-il pas manquer d’en déconcerter le jeu, pour l’empreindre de ses ombrages et de son foudroiement [68] . Mais aussi bien, au vif de son pur bonheur, le « triste pressentiment » de sa précarité étreignait déjà Julie et lui faisait obscurément soupçonner combien la passion amoureuse est par elle-même vouée aux troubles, aux orages, à l’absence, parce que voué à quelque contradiction intime qui scelle proprement « l’union des cœurs » [69] . Encore est-ce celle même qui appréhende « la moindre altération » de leur état [70] , qui ne laisse pas d’en provoquer le bouleversement, dès lors qu’en modérant sa retenue (III, 18, p.409), sa « générosité » (I, 13, p.107) ouvre la voie aux transports, en réponse à la déférence de son amant [71] qui s’efforce de les contenir [72] . Autrement dit, en se figurant dédommager la retenue de son amant et calmer ses ardeurs, elle aura derechef joué avec le feu, employé « du poison pour palliatif » et ce qui devait l’apaiser fut précisément ce qui aiguisa son embrasement [73] …et le sien [74] .

Moyennant quoi, à rebours encore de la crise de l’aveu, du soulagement et de l’« heureuse découverte » qui la dénouent (I, 9, p.94-95), la « petite surprise » dont elle se fait une fête et qui, non sans une pointe peut-être d’innocente et sourde curiosité, est censée gratifier [75] une contrainte pénible dont la teneur lui échappe [76] , tel l’obscur désir de l’autre auquel, croit-elle, seules la pitié et la générosité l’inclinent à répondre, cette surprise donc tourne à leur mutuelle confusion, au travers d’une méprise risible et touchante qui noue la crise et les livre à un égarement fatal [77] , au délire [78] . En un instant, elle connaît l’embrasement de ses sens [79] , sur lequel elle reste coite, mais qui se trahit par une absence et un relâchement achevé en défaillance [80] , tandis que son amant, au plus fort de la tension voluptueuse [81] , est comme interrompu par la pâmoison à laquelle elle s’abandonne [82] et dont il s’effraie comme d’une syncope [83] .

Ainsi donc l’un et l’autre, en « ce fatal moment » (I, 14, p.110) tombent également dans un égarement qui, pour partagé qu’il soit [84] , ne sonne pas à l’unisson : sans doute l’un et l’autre pour finir ne sont pas complètement dupes de ce qui est arrivé [85] , mais à l’instant qu’elle se pâme, il méconnaît le signe de cet abandon consenti, si bien qu’elle lui échappe dans le clin d’œil et selon le biais même par lequel elle se donne et qu’il ne s’en avise qu’après-coup, lorsqu’elle s’est assez ressaisie pour que sa volonté offre une résistance [86] et qu’elle exige sèchement, impérieusement leur séparation [87] , pour se garantir d’elle-même non moins que de lui [88] , mais dans une lettre assez glaciale et péremptoire pour y déceler aussi peut-être le secret ressentiment ou l’inavouable dépit d’une femme envers « le crime le plus irrémissible » qu’un homme « puisse commettre envers elle », à savoir « d’en pouvoir jouir et de n’en rien faire » (I, p.266), dans une sorte de viol à rebours. Heureuse méprise, au demeurant, car s’il avait percé le signe d’un cœur qui s’abandonne, eût-il été assez « honnête » pour s’abstenir de s’en prévaloir avant d’avoir encore arraché « le consentement de la volonté » [89] [90] ?

A ce compte, « absence, orages, troubles, contradictions » (I, 9, p.95) ne laissent pas de transir la perspective de l’union charnelle, chacun se trouvant comme pris à son propre jeu. Initiatrice initiée, elle est la première surprise par la « petite surprise » qu’elle lui destinait : elle qui se flattait que ses sens n’eussent « aucun besoin d’amant » (I, 9, p.95), elle se découvre soudain inflammable - donc non point corrompue pour autant, comme elle s’en alarme (III, 18, p.409), mais désormais « en guerre » (I, 10, p.97) avec ses sens, vouée aux combats de la chasteté - et s’avise avec effroi qu’elle fut encline à ne rien refuser à son amant [91] , malgré sa volonté d’être chaste (III, 18, p.409). N’aspirant qu’à la « félicité suprême » (I, 10, p.87), il se méprend sur les marques de l’abandon qui la lui annonçaient et à peine revient-il de sa bévue, qu’il est inexorablement éloigné.

Reste qu’en ce jeu de dupes, de nouveau un acte fatidique a été perpétré, un pas franchi sur lequel on ne saurait revenir [92] et que cet « éclair » [93] a laissé une trace fatale sur l’un comme sur l’autre : il ne saurait plus tenir Julie pour un ange ou une étoile purement sublime [94] , dès lors qu’elle s’est inopinément « rabaissée » (I, 10, p.97) jusqu’à lui [95] , mais qu’aussi, du même coup, elle s’en trouve d’autant plus inexprimablement rehaussée [96] , et désormais, sans être outrageant, il peut se risquer à lui déclarer sans ambages : « il faut enfin que j’expire à tes pieds…..ou dans tes bras » [97] ; pour ce qui est de Julie, elle ne saurait plus se flatter de « l’innocence de (ses) désirs » (III, 18, p.409) ni se figurer être au paradis, quand elle éprouve sa passion comme un feu dévorant (id.) et que la voie est ouverte vers le « transport » dont une lettre alarmée de Claire fera état [98] et qui, sans un rappel explicite de sa part [99] , précipitera, avec le retour de l’amant, la consommation de cette union, consommation non exempte, à son tour, d’une foncière dissonance à front renversé [100] .



[1] Au regard de la pitié, passion du semblable, et de l’amitié, passion de l’égal.

[2] Soit à la jouissance du « suprême bonheur de la vie » : « Je ne craindrai point de flatter en lui le doux sentiment dont il est avide, je le lui peindrai comme le suprême bonheur de la vie, parce qu’il l’est en effet… » (IV, p.653-54); cf. id., p.489 : « Que nous passons rapidement sur cette terre ! Le premier quart de la vie est écoulé avant qu’on en connaisse l’usage ; le dernier quart s’écoule encore après qu’on a cessé d’en jouir. […] Nous naissons, pour ainsi dire, en deux fois : l’une pour exister, et l’autre pour vivre ; l’une pour l’espèce et l’autre pour le sexe ».

[3] Faute de laquelle l’existence est « insipide » : « Ô mourons, ma douce Amie ! mourons, la bien-aimée de mon cœur ! Que faire désormais d’une jeunesse insipide dont nous avons épuisé tous les délices ? (NH, I, 55, éd. Coulet, t. 1, p.199) ; « Si j’avais franchi ce fatal intervalle, si j’avais évité ce premier regard qui me fit une autre âme ; je jouirais de ma raison ; je remplirais les devoirs d’un homme et sèmerais peut-être de quelques vertus mon insipide carrière » (id., II, 1, p.244).

[4] « Les charmes de l’union des cœurs s’unissent pour nous à ceux de l’innocence » (id., I, 9, p.95) ; « Viens avouer, même au sein des plaisirs, que c’est de l’union des cœurs qu’ils tirent leur plus grand charme » (id., I, 53, p.197).

[5] « Rends-moi cette étroite union des âmes, que tu m’avais annoncée et que tu m’as si bien fait goûter » (id., I, 55, p.199).

[6] « Unisson, s.f. : Union de deux Sons qui sont au même Degré, dont l’un n’est ni plus grave ni plus aigu que l’autre, et dont l’Intervalle étant nul, ne donne qu’un rapport d’égalité » (V, p.1140-41).

[7] « Encore une observation avant de finir cet Article. Tout Intervalle commensurable est réellement consonnant : il n’y a de vraiment dissonnants que ceux dont les rapports sont irrationnels ; car il n’y a que ceux-là auxquels on ne puisse assigner aucun Son fondamental commun » [qu’on ne puisse réduire à une commune mesure] (V, p.775-76).

[8] « Quand ses tristes plaisirs [d’ « un goût dépravé qui outrage la nature »] n’auraient que de n’être pas partagés, c’en serait assez, disions-nous, pour les rendre insipides et méprisables. […] Malheureux ! de quoi jouis-tu quand tu es seul à jouir. Ces voluptés solitaires sont des voluptés mortes. Ô amour ! les tiennes sont vives, c’est l’union des âmes qui les anime, et le plaisir qu’on donne à ce qu’on aime fait valoir celui qu’il nous rend » (II, 15, p.295).

[9] « Le sort pourra bien nous séparer, mais non pas nous désunir » (I, 11, p.99)

[10] « …et comme ces aimants dont vous me parliez, qui ont, dit-on, les mêmes mouvements en différents lieux, nous sentirions les mêmes choses aux deux extrémités du monde » (ibid.) ; « Plaignons-nous du sort et non de l’amour. Jamais il ne forma d’union si parfaite ; jamais il n’en forma de plus durable. Nos âmes trop bien confondues ne sauraient plus se séparer, et nous ne pouvons plus vivre éloignés l’un de l’autre que comme deux parties d’un seul tout » (II, 7, p.267) ; « Oui, mon ami, nous serons unis malgré notre éloignement ; nous serons heureux en dépit du sort. C’est l’union des cœurs qui fait leur véritable félicité ; leur attraction ne connaît point la loi des distances, et les nôtres se toucheraient aux deux bouts du monde » (II, 15, p.294).

[11] « …disposez de moi comme d’un homme qui n’est plus rien pour lui-même, et dont tout l’être n’a de rapport qu’à vous » (I, 12, p.101) ; « Julie oubliée ? Ne m’oublierais-je pas plutôt moi-même, et que pourrais-je être un moment seul, moi qui ne suis plus rien que par vous ? » (I, 23, p.129) ; « Sois tout mon être, à présent que je ne suis plus rien » (I, 32 p.151).

[12] « Croyez-moi, mon ami, je connais votre cœur bien mieux que vous ne le connaissez » (I, 11, p.99) ; « Non, personne au monde ne te connaît ; tu ne te connais pas toi-même ; mon cœur seul te connaît, te sent, et sait te mettre à ta place » (I, 38, p.165).

[13] « L’amour que j’ai connu ne peut naître que d’une convenance réciproque et d’un accord des âmes. On n’aime point si l’on n’est aimé ; du moins on n’aime pas longtemps » (III, 18, p.407).

[14] « Les moyens en sont lents, difficiles, douteux, les obstacles, terribles » (I, 13, p.107) ; « …nous étions faits l’un pour l’autre ; je serais à lui si l’ordre humain n’eût troublé les rapports de la nature » (III, 18, p.407).

[15] « …c’est qu’en dépit de la fortune, des parents, et de nous-mêmes, nos destinées sont à jamais unies » (I, 11, p.99) ; « Je ne sais mon ami, si nos cœurs auront le bonheur de s’entendre et si vous partagerez en lisant cette Lettre la tendre émotion qui l’a dictée » (id., p.100) ; « ...et pour premier effet d’un changement si cruel, nos cœurs ont déjà cessé de s’entendre »(I, 32, p.150).

[16] « Le moment de la possession est une crise de l’amour » (I, 9, p.95).

[17] Cf. I, 15 (après le bosquet) ; I, 32 (après la première nuit) ; I, 57 (première lettre de Julie après la seconde nuit, qui ne traite que de la querelle, intervenue dans l’intervalle, avec Milord Edouard).

[18] « …et l’accord de l’amour et de l’innocence me semble être le paradis sur terre » (I, 9, p.95).

[19] «Mon cœur a plus qu’il n’espérait, et n’est pas content. Vous m’aimez, vous me le dites, et je soupire. Ce cœur injuste ose désirer encore, quand il n’a plus rien à désirer ; il me punit de ses fantaisies et me rend inquiet au sein du bonheur. […]…un secret dépit m’agite… […] Que je regrette cette pâleur touchante, précieux gage du bonheur d’un amant, et que je hais l’indiscrète santé que vous avez recouvrée aux dépens de mon repos ! Oui, j’aimerais mieux vous voir malade encore, que cet air content, ces yeux brillants, ce teint fleuri qui m’outragent. Avez-vous oublié sitôt que vous n’étiez point ainsi quand vous imploriez ma clémence ? Julie, Julie ! Que cet amour si vif est devenu tranquille en peu de temps ! » (I, 8, p.91-92) ; « Que d’inexplicables contradictions dans les sentiments que vous m’inspirez ! Je suis à la fois soumis et téméraire, impétueux et retenu, je ne saurais lever les yeux vers vous sans éprouver des combats en moi-même. […] Cependant je languis et me consume ; le feu coule dans mes veines ; rien ne saurait l’éteindre ni le calmer, et je l’irrite en voulant le contraindre. Je dois être heureux, je le suis, j’en conviens ; je ne me plains point de mon sort ; tel qu’il est je n’en changerais pas avec les Rois de la terre. Cependant un mal réel me tourmente, je cherche vainement à le fuir ; je ne voudrais pas mourir, et toutefois je me meurs ; je voudrais vivre pour vous, et c’est vous qui m’ôtez la vie » (I, 10, p.97-98).

[20] « …vous ornez avec tant de grâce les privations que vous m’imposez, qu’il s’en faut de peu que vous ne me les rendiez chères » (id., p.96) ; « Je sais bien que votre état, tout gênant qu’il est, n’est pas sans plaisirs. Il est doux pour un véritable amant de faire des sacrifices qui lui sont tous comptés, et dont aucun n’est perdu dans le cœur de ce qu’il aime » (I, 11, p.98).

[21] « Les maux qui me viennent de vous me sont moins cruels que s’ils m’étaient envoyés par la fortune ; s’ils servent à vous contenter, je ne voudrais pas ne les point sentir ; ils sont les garants de leur dédommagement, et je connais trop bien votre âme pour vous croire barbare à pure perte » (I, 19, p.116).

[22] « Je trouve je ne sais quoi d’aimable et d’attrayant dans cette sagesse qui me désole… » (I, 10, p.96 ; cf. id., p.98).

[23] « Ô pureté que je respecte en murmurant… » (id., p.97).

[24] « Hélas ! je jouissais d’une apparente tranquillité ; soumis à tes volontés suprêmes, je ne murmurais plus d’un sort auquel tu daignais présider. J’avais dompté les fougueuses saillies d’une imagination téméraire ; j’avais couvert mes regards d’un voile et mis une entrave à mon cœur ; mes désirs n’osaient plus s’échapper qu’à demi, j’étais aussi content que je pouvais l’être. Je reçois ton billet… » (I, 14, p.109).

[25] « Ah ! mon ami, que ne puis-je faire passer dans votre âme le sentiment de bonheur et de paix qui règne au fond de la mienne ! » (I, 9, p.95) ; « …que ne puis-je ou vous rabaisser ou m’élever jusqu’à vous ! Mais non, je ramperai toujours sur la terre et vous verrai toujours briller dans les Cieux » (I, 10, p.97).

[26] « Je m’y [à ma passion] livrais avec d’autant plus de sécurité qu’il me sembla que nos cœurs se suffisaient l’un à l’autre » (III, 18, p.409).

[27] « …l’accord de l’amour et de l’innocence me semble être le paradis sur terre » (I, 9, p.95) ; « Que j’y vois bien la sérénité d’une âme innocente, et la tendre sollicitude de l’amour ! » (I 12, p.100).

[28] « Tout m’apprenait ou me faisait croire qu’une fille sensible était perdue au premier mot tendre échappé de sa bouche ; mon imagination troublée confondait le crime avec l’aveu de la passion ; et j’avais une si affreuse idée de ce premier pas, qu’à peine voyais-je au-delà nul intervalle jusqu’au dernier » (I, 9, p.94).

[29] « …nulle crainte, nulle honte ne trouble notre félicité […] Je n’entrevois dans l’avenir qu’absence, orages, troubles, contradictions » (id., p.95).

[30] « La moindre altération à notre situation présente me paraît ne pouvoir être qu’un mal. Non, quand un lien plus doux nous unirait à jamais, je ne sais si l’excès du bonheur n’en deviendrait pas bientôt la ruine. Le moment de la possession est une crise de l’amour, et tout changement est dangereux au nôtre ; nous ne pouvons plus qu’y perdre » (I, 9, p.95).

[31] Ibid. ; cf. IV, p.782 : « Ô bon Emile, aime et sois aimé. Jouis longtemps avant que de posséder ; jouis à la fois de l’amour et de l’innocence ; fais ton paradis sur la terre en attendant l’autre ».

[32] « Hélas, il faut qu’il finisse, et qu’il finisse en peu de temps » (ibid.).

[33] « …les combats de la modestie me parurent ceux de la chasteté ; je pris le tourment du silence pour l’emportement des désirs. Je me crus perdue aussitôt que j’aurais parlé… » (I, 9, p.94).

[34] Ces combats qui, sans l’abîmer dans l’abstinence et non sans craindre de s’abuser, quitte à se le faire confirmer par son amant, la porteront à croire que « le véritable amour est le plus chaste de tous les liens », tant « la décence et l’honnêteté l’accompagnent au sein de la volupté même, et (tant) lui seul sait tout accorder aux désirs sans rien ôter à la pudeur » (I, 50, p.188, 189).

[35] De même qu’elle avait vainement cherché à esquiver la déclaration de son amant et à « prévenir des explications trop graves » (III, 18, p.408).

[36] « …les saillies ont recommencé ; vous avez de l’esprit avec tout le monde ; vous folâtrez même avec moi comme auparavant » (I, 8, p.91 ; cf. I, 1, p.75-76 et III, 18, p.408 : « …je cherchais à vous dédommager d’un silence pénible et nécessaire, sans qu’il en coutât à mon innocence ; je forçai mon naturel, j’imitai ma Cousine ; je devins badine et folâtre comme elle, pour prévenir des explications trop graves et faire passer mille tendres caresses à la faveur de ce feint enjouement »).

[37] Tant et si bien que ce prétendu dédommagement accélère la demande et que « ce qui devait vous faire taire fut précisément ce qui vous fit parler » (ibid.).

[38] « …et, ce qui m’irrite plus que tout le reste, vous me jurez un amour éternel d’un air aussi gai que si vous disiez la chose du monde la plus plaisante » (I, 8, p.91).

[39] I, 2, p.78 ; I, 3, p.8O ; I, 4, p.82 ; I, 9, p.94.

[40] « Il faut avoir vécu chez des peuples grossiers et simples pour connaître jusqu’à quel âge une heureuse ignorance y peut prolonger l’innocence des enfants. C’est un spectacle à la fois touchant et risible d’y voir les deux sexes livrés à la sécurité de leur cœur, prolonger dans la fleur de l’âge et de la beauté les jeux naïfs de l’enfance, et montrer par leur familiarité même la pureté de leurs plaisirs » (IV, p.496).

[41] « On ne considère pas assez l’influence que doit avoir la première liaison d’un homme avec une femme dans le cours de la vie de l’un et de l’autre. […]…la partie la plus importante et la plus difficile de toute l’éducation : savoir la crise qui sert de passage de l’enfance à l’état d’homme… » (IV, p.777).

[42] « Un instant, un seul instant embrasa les miens [mes sens] d’un feu que rien ne put éteindre, et si ma volonté résistait encore, dès lors mon cœur fut corrompu » (III, 18, p.409).

[43] « Quelle femme jamais associa comme vous la tendresse et la vertu, et tempérant l’une par l’autre les rendit toutes deux plus charmantes ? » (I, 10, p.96) ; « Vos regards, votre voix portent au cœur avec l’amour l’attrait touchant de l’innocence ; c’est un charme divin qu’on aurait regret d’effacer » (id., p.98).

[44] Cette nature qui est invincible dans les yeux de Julie : « …non, sans vous la nature n’est plus rien pour moi : mais son empire est dans vos yeux, et c’est là qu’elle est invincible » (id., p.97).

[45] « Je le sens chaque jour davantage, le plus grand des biens est d’être aimé de vous ; il n’y en a point, il n’y en peut avoir qui l’égale, et s’il fallait choisir entre votre cœur et votre possession même, charmante Julie, je ne balancerais pas un instant. Mais d’où viendrait cette amère alternative, et pourquoi rendre incompatible ce que la nature a voulu réunir ? » (I, 10, p.96).

[46] « Je vous remets donc sans réserve le soin de notre bonheur commun ; faites le vôtre, et tout est fait » (I, 12, p.101) ; étrange manière.de concevoir le « commun ».

[47] Cf. I, 49, p.187 : « Laisse-moi donc les soucis de l’amour, et n’en garde que les plaisirs ; ce partage est-il si pénible, et ne sens-tu pas que tu ne peux rien à notre bonheur que de n’y point mettre obstacle (?)».

[48] « Ah ! soyez heureuse aux dépens de mon repos […] Soyez heureuse, je tâcherai d’oublier combien je suis à plaindre, et je tirerai de votre bonheur même la consolation de mes maux. […]…et ne pouvant accorder mon bonheur avec le vôtre, jugez comme j’aime ! c’est au mien que j’ai renoncé » (I, 10, p.97) ; formule un peu excessive, au demeurant, et qui n’est pas sans faire de nécessité vertu, puisque le soin que prend Julie « d’éviter la solitude avec (lui) » (I, 9, p.95) le dispense, ou presque, de tout combat : « …j’ai si peu de combats à rendre contre moi-même, tant je vous trouve attentive à les prévenir » (I, 8, p.91).

[49] « …je ne murmurais plus d’un sort auquel tu daignais présider » (I, 14, p.109).

[50] « …mes désirs n’osant aller jusqu’à vous s’adressent à votre image, et c’est sur elle que je me venge du respect que je suis contraint de vous porter » (I, 10, p.98).

[51] « …et je l’irrite [le feu qui coule dans ses veines] en voulant le contraindre » (I, 10, p.98).

[52] A savoir les yeux de Julie où s’exercent à la fois l’empire invincible de la nature - les « charmes » qui enflamment les désirs » - et les « perfections de (son) âme » - la « félicité si pure » que le cœur de l’amant craint d’altérer (I, 10, p.97).

[53] « …je la [votre âme] vois si paisible que je n’ose en troubler la tranquillité » (ibid.).

[54] « Ah ! soyez heureuse aux dépens de mon repos » (ibid.).

[55] I, 8, p.92 ; I, 9, p.93 ; I, 11, p.98 ; I, 13, p.106.

[56] « Cependant, si je suis sage, je me défierai plus encore de la pitié que de l’amour » (I, 11, p.99 ; cf. I, 29, p.144 : « …les siens [ses yeux] étincelaient du feu de ses désirs, il s’élançait vers moi dans l’impétuosité d’un transport aveugle ; il s’arrêtait tout à coup ; une barrière insurmontable semblait m’avoir entourée, et jamais son amour impétueux mais honnête ne l’eût franchie. J’osais trop contempler ce dangereux spectacle. Je me sentais troubler de ses transports, ses soupirs oppressaient mon cœur ; je partageais ses tourments en ne pensant que les plaindre. Je le vis dans des agitations convulsives, prêt à s’évanouir à mes pieds. Peut-être l’amour seul m’aurait épargnée ; ô ma Cousine, c’est la pitié qui me perdit »).

[57] « Il ne sera pas dit qu’il [« mon ami »] aura toujours de la déférence et moi jamais de générosité » (I, 13, p.107 ; cf. II, 18 p.408 : « je cherchais à vous dédommager d’un silence pénible et nécessaire, sans qu’il en coutât à mon innocence »).

[58] « …vous êtes trop ingrate ou je suis trop scrupuleux, et je ne veux plus refuser de la fortune les occasions que vous n’aurez pu lui ôter » (I, 8, p.92).

[59] « J’entends : les plaisirs du vice et l’honneur de la vertu vous feraient un sort agréable ? Est-ce là votre morale ?....... » (I, 9, p.93).

[60] « Je sais bien que votre état, tout gênant qu’il est, n’est pas sans plaisirs » (I, 11, p.98) ; « Je vois, mon ami, que vous sentez le véritable amour, puisqu’il ne vous a pas ôté le goût des choses honnêtes, et que vous savez encore dans la partie la plus sensible de votre cœur faire des sacrifices à la vertu » (I, 13, p.106).

[61] « C’est là que je veux lui faire sentir, malgré les préjugés vulgaires, combien ce que le cœur donne vaut mieux que ce qu’arrache l’importunité » (I, 13, p.107).

[62] « …car je connais à présent combien vous m’aimez par la crainte réelle que vous avez de me déplaire, au lieu que vous n’en aviez d’abord qu’une apparente pour mieux venir à vos fins » (I, 11, p.98).

[63] « Dès lors je ne vous craignis plus » (I, 9, p.95).

[64] « Je me sens mille fois plus attendrie par vos respects que par vos transports » (I, 11, p.99).

[65] « Touchée de votre retenue, je crus pouvoir sans risque modérer la mienne » (III, 18, p.409).

[66] « Au reste, de peur que votre imagination vive ne se mette un peu trop en frais, je dois vous prévenir que nous n’irons point ensemble dans le bosquet sans l’inséparable cousine » (I, 13, p.107-108).

[67] Même si n’est pas sans percer une pointe d’inquiétude ou « un peu de souci » sur son procédé, puisqu’aussi bien la lettre qui l’annonçait ne fut pas envoyée mais remise en mains propres et non lue avant la « surprise » : « Aussi bien j’aurais un peu de souci qu’il n’y eût trop de commentaires sur le mystère du bosquet » (I, 13, p.108).

[68] « Non, le feu du ciel n’est pas plus vif ni plus prompt que celui qui vint à l’instant m’embraser. Toutes les parties de moi-même se rassemblèrent sous ce toucher délicieux. Le feu s’exhalait avec nos soupirs de nos lèvres brûlantes, et mon cœur se mourait sous le poids de la volupté… » (I, 14, p.109) ; « Un instant, un seul instant embrasa les miens [mes sens] d’un feu que rien ne put éteindre » (III, 18, p.409).

[69] I, 9, p.95, cité supra n. 29 ; cf. I, 10, p.97-98, cité supra n. 19.

[70] « La moindre altération à notre situation présente me paraît ne pouvoir être qu’un mal. […]…et tout changement est dangereux au nôtre [notre amour] ; nous ne pouvons plus qu’y perdre » (I, 9, p.95) ; « Je vous le disais bien, que nous étions heureux ; rien ne me l’apprend mieux que l’ennui que j’éprouve au moindre changement d’état » (I, 13, p.106).

[71] « …âme généreuse, ah ! conserve-les [ton honneur et le mien] tous deux, et du moins pour l’amour de toi-même, daigne prendre pitié de moi. […] Je crois, j’espère, qu’un cœur qui m’a paru mériter tout l’attachement du mien ne démentira pas la générosité que j’attends de lui » (I, 4, p.83-84).

[72] « Pour moi qui ne puis ni vous oublier un instant, ni penser à vous sans des transports qu’il faut vaincre… » (I, 12, p.101).

[73] Cf. III, 18, p.408 : « …ce qui devait vous faire taire fut précisément ce qui vous fit parler ».

[74] Id., p.409, cité supra n.42 et infra n.79.

[75] « Qu’as-tu fait, ah ! qu’as-tu fais ma Julie ? tu voulais me récompenser et tu m’as perdu. Je suis ivre, ou plutôt insensé. Mes sens sont altérés, toutes mes facultés sont troublées par ce baiser mortel. Tu voulais soulager mes maux ? Cruelle, tu les aigris. C’est du poison que j’ai cueilli sur tes lèvres ; il fermente, il embrase mon sang, il me tue, et ta pitié me fait mourir » (I, 14, p.108) ; « Une faveur ? …c’est un tourment horrible…Non garde tes baisers, je ne les saurais supporter… » (id., p.110).

[76] « Je t’en conjure, mon tendre et unique ami, tâche de calmer l’ivresse des vains désirs… » (I, 9, p.96).

[77] « Un seul, un seul [baiser] m’a jeté dans un égarement dont je ne puis plus revenir » (I, 14, p.110) ; « Vous partagiez mon égarement ; votre lettre me fit trembler » (III, 18, p.409).

[78] « Ô souvenir immortel de cet instant d’illusion, de délire et d’enchantement… » (I, 14, p.108).

[79] « Un instant, un seul instant embrasa les miens [ses sens] d’un feu que rien ne put éteindre… » (III 18, p.409).

[80] « …quand tout à coup je te vis pâlir, fermer tes beaux yeux, t’appuyer sur ta cousine et tomber en défaillance » (I, 14, p.109-110).

[81] Id. p.109, cité supra n.68.

[82] A se fier à l’estampe et à sa notice, l’équivoque est évidemment levée et aux alarmes du jeune homme répond le sourire entendu de la cousine : « Le lieu de la scène est un bosquet. Julie vient de donner à son ami un baiser cosi saporito qu’elle en tombe dans une espèce de défaillance. On la voit dans un état de langueur se pencher, se laisser couler sur les bras de sa Cousine, et celle-ci la recevoir avec un empressement qui ne l’empêche pas de sourire en regardant du coin de l’œil son ami. Le jeune homme a les deux bras étendus vers Julie ; de l’un, il vient de l’embrasser et l’autre s’avance pour la soutenir : son chapeau est à terre. Un ravissement, un transport très vif de plaisir et d’alarmes doit régner dans son geste et sur son visage. Julie doit se pâmer et non s’évanouir. Tout le tableau doit respirer une ivresse de volupté qu’une certaine modestie rend encore plus touchante » (II, p.762-63).

[83] « Ainsi la frayeur éteignit mon plaisir, et mon bonheur ne fut qu’un éclair » (I, 14, p.110).

[84] « Vous partagiez mon égarement… » (III, 18, p.409).

[85] Mais encore, au reste, « pas de la même manière » ni peut-être au même degré : « A peine sais-je ce qui m’est arrivé depuis ce fatal moment » (I, 14, p.110) ; « J’offense donc ton honneur, Ingrat ! qui m’as vue prête à t’abandonner le mien » (I, 17, p.112).

[86] « …et si ma volonté résistait encore, dès lors mon cœur fut corrompu » (III, 18, p.409).

[87] « Il est important, mon ami, que nous nous séparions pour quelque temps » (I, 15, p.110).

[88] « …pour me garantir de vous et de moi, il fallut vous éloigner. Ce fut le dernier effort d’une vertu mourante ; en fuyant vous achevâtes de vaincre… » (III, 18, p.409 ; derechef le palliatif vire au poison).

[89] « …les désirs partagés ne donnent pas seuls le droit de les satisfaire ; il faut de plus le consentement de la volonté. Le cœur accorde en vain ce que la volonté refuse. L’honnête homme et l’amant s’en abstient, même quand il pourrait l’obtenir. Arracher ce consentement tacite, c’est user de toute la violence permise en amour. […]…il n’outrage point la pudeur, il la respecte, il la sert ; il lui laisse l’honneur de défendre encore ce qu’elle eût peut-être abandonné » (V, p.78, n).

[90] Ces deux procès contradictoires semblent ne laisser à l’homme que le dilemme d’être un « satyre » (ibid.) ou de marquer de « l’indifférence » (I, p.266) pour la possession de la femme, mais la loi de la dissonance prescrit toujours un doute qui n’est pas sans douceur : « Alors ce qu’il y a de plus doux pour l’homme dans sa victoire est de douter si c’est la faiblesse qui cède à la force ou si c’est la volonté qui se rend, et la ruse ordinaire de la femme est de laisser toujours ce doute entre elle et lui » (IV, p.696).

[91] « J’offense donc ton honneur, Ingrat ! qui m’as vue prête à t’abandonner le mien ? » (I, 17, p.112 ; premier tutoiement depuis le baiser) ; « J’appris dans le bosquet de Clarens que j’avais trop compté sur moi, et qu’il ne faut rien accorder aux sens, quand on veut leur refuser quelque chose » (III, 18, p.409).

[92] « A peine sais-je ce qui m’est arrivé depuis ce fatal moment. L’impression profonde que j’ai reçue ne peut plus s’effacer. […]…un égarement dont je ne puis plus revenir » (I, 14, p.110) ; « …d’un feu que rien ne put éteindre » (III, 18, p.409).

[93] « …mon bonheur ne fut qu’un éclair » (1, 14, p.110).

[94] « Il n’en est pas ainsi de vous, céleste Julie ; vous vous contentez de charmer nos sens, et n’êtes pas en guerre avec les vôtres. Il semble que les passions humaines soient au-dessous d’une âme si sublime, et comme vous avez la beauté des Anges, vous en avez la pureté » (I, 10, p.97).

[95] « Je ne te vois plus comme autrefois réprimante et sévère ; mais je te sens et te touche sans cesse unie à mon sein comme tu le fus un instant » (I, 10, p.110).

[96] « Quoi tu peux te croire avilie ! […] Ah ! si tu n’étais qu’un ange, combien tu perdrais de ton prix ! (I, 38, p.165).

[97] I, 14, p.110 ; cf. I, 26, p.139 : « …je suis capable de tout, hors de renoncer à toi, et il n’y a rien, non rien que je ne fasse pour te posséder ou mourir ».

[98] « …et votre dernière lettre a fait le reste [cf. note précédente]. Elle en fut si vivement émue qu’après avoir passé une nuit dans d’affreux combats, elle tomba hier dans l’accès d’une fièvre ardente qui n’a fait qu’augmenter sans cesse et lui a enfin donné le transport. Dans cet état elle vous nomme à chaque instant, et parle de vous avec une véhémence qui montre combien elle en est occupée » (I, 27, p.141 ; cf. I, 28, p.142 : « Une passion plus terrible que la fièvre et le transport m’entraîne à ma perte » ; I, 32, p.150 : « Notre jouissance était paisible et durable ; nous n’avons plus que des transports : ce bonheur insensé ressemble à des accès de fureur plus qu’à de tendre caresses. Un feu pur et sacré brûlait nos cœurs ; livrés aux erreurs des sens, nous ne sommes plus que des amants vulgaires ; trop heureux si l’amour jaloux daigne présider encore, à des plaisirs que le plus vil mortel peut goûter sans lui »).

[99] Mais par le biais, en quelque sorte de la « langue des signes » (cf. III, 18, p.411-12 et IV, p.645-48) ; cf. avec quelle mauvaise foi elle reproche à sa cousine ce rappel : « Quel Démon t’inspira de le rappeler, ce cruel qui fait mon opprobre ? » (I 29 p.143).

[100] « Que me sert, hélas, d’être heureux ? Ce ne sont plus mes maux, mais les tiens que j’éprouve, et ils ne m’en sont que plus sensibles » (I, 31, p.148).

Additional Info

  • Auteur: Sermain Jean-Paul
  • Angle d'étude: Autobiographie
  • Année de publication: 2006
Read 322 times Last modified on mercredi, 30 mai 2018 09:56

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