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CENTRE ROUSSEAU
Groupe d’Études dédié à Jean-Jacques Rousseau

Patrick Hochart : A quoi sert l'état de nature?

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mardi, 18 avril 2017 15:50 Written by 

 A quoi sert l’état de nature ?

La nature chez Rousseau est évidemment un terme nodal, principiel et, pour le moins, à double versant, selon deux manières d’être principe [1] : il y a, d’un côté, l’état de nature, la nature comme état stable ou comme « fond » indestructible, censément originel [2] ou plutôt originaire [3] , et, de l’autre, « la marche de la nature » [4] , la nature comme marche [5] selon laquelle se doivent ordonner les acquisitions dont l’homme est susceptible; du même coup, « l’homme naturel » désigne soit l’homme de l’état de nature », le « sauvage », soit l’homme élevé « dans l’ordre naturel » [6] en suivant la marche de la nature. Ce qui articule ces deux versants n’est autre que la perfectibilité (III, p.142), tant et si bien que l’état de nature consacre, en quelque sorte, le degré zéro de la perfectibilité [7] et que la marche de la nature parcourt ses autres degrés en gardant l’homme des « abus » qui le dégradent souvent au dessous de la condition dont il est sorti [8] .

Le recours à l’état de nature ou « la nécessité de remonter jusqu’à l’état de nature » (III, p.132) n’est évidemment pas une invention de Rousseau [9] ; depuis les jusnaturalistes et Hobbes, pour ne pas dire depuis Platon et le mythe de Protagoras [10] , c’est la règle et, en un sens, il est même plutôt le dernier à en avoir « senti la nécessité ». Ce qui signe l’originalité de Rousseau, c’est la manière d’y remonter et de s’en servir. Contre toute bonne méthode, je laisserai dans l’ombre la procédure épineuse de cette remontée dont Rousseau souligne à l’envi l’extrême difficulté qu’il n’ose se flatter d’avoir surmontée [11] … et qui semble se résoudre, sans « expériences » particulières, à force de méditations [12] , comme par enchantement, le plus simplement du monde : « En dépouillant cet Être, ainsi constitué, de tous les dons surnaturels qu’il a pu recevoir, et de toutes les facultés artificielles, qu’il n’a pu acquérir que par de longs progrès ; En le considérant, en un mot, tel qu’il a dû sortir des mains de la Nature, je vois un animal […] : Je le vois se rassasiant sous un chêne… » (III, p.134-35).

Laissant donc le problème de la méthode, je me concentrerai sur la question de savoir à quoi sert l’état de nature. Certes Rousseau semble-t-il d’emblée nous éclairer sur ce point, mais en des termes assez énigmatiques : « un Etat qui n’existe plus, qui n’a peut-être point existé, qui probablement n’existera jamais, et dont il est pourtant nécessaire d’avoir des Notions justes pour bien juger de notre état présent » (III, p.123 ; cf. I, p.175). Sans doute l’hypothèse ou la « supposition » de l’état de nature, pour peu qu’il soit entendu qu’il n’est rien moins que « misérable » [13] , est-elle bien propre à rabattre notre orgueil sur les avantages de l’état civil [14] , à nous faire déplorer l’aveuglement [15] qui nous rend fiers de notre esclavage et nous fait parler « avec dédain de ceux qui n’ont pas l’honneur de le partager » (III, p.192), bref bien propre à « détruire ce prestige d’illusion qui nous donne une admiration stupide pour les instruments de nos misères » et à « redresser l’erreur de nos jugements » (I, p.934-35). Reste qu’il ne va nullement de soi qu’il puisse être nécessaire de remonter à un état inexistant ou qui n’existe que « par supposition » [16] et qu’il faille en « avoir des Notions justes pour bien juger de notre état présent », d’autant qu’il est peut-être nécessaire mais qu’il ne suffit pas de n’être point ébloui pour « bien juger » ; encore faut-il « se faire une échelle pour y rapporter les mesure qu’on prend » (IV, p.837).

Soit donc à emprunter une voie de traverse - à rebours du soin que prend Rousseau « de suivre de (son) mieux le plus droit chemin » (III, p.128) - en partant d’une autre réponse, quelque peu de biais : à quoi sert l’état de nature ? à se différencier de Hobbes [17] et à l’instituer en adversaire intime et capital, en marchant sur ses traces et en radicalisant sinon sa démarche [18] , du moins sa perspective. L’état de nature hobbien a ceci de spécifique qu’il ne se présente pas comme l’ébauche, l’embryon ou le modèle de l’état civil, mais qu’il en est plutôt l’anti-modèle ou le négatif [19] et que celui-ci ne s’établit que sous l’injonction impérative de sortir de celui-là [20] . A cet égard, Rousseau pousse cette disparité jusqu’à creuser un « espace immense » [21] entre l’état civil et l’état de nature, jusqu’à établir que l’âme humaine n’a pas seulement « pour ainsi dire, changé d’apparence, au point d’être presque méconnaissable » [22] , mais que de l’un à l’autre état, « l’âme et les passions humaines […] changent pour ainsi dire de Nature » (III, p.192).

Qu’en est-il donc de « l’espace immense qui sépare ces deux états » ? Ecart temporel sans doute, mis à contribution pour rendre compte du passage insensible (III, p.166, 168) de l’un à l’autre [23] , ce qui, malgré tout, ne va pas sans les apparier, mais plus foncièrement, ces deux états de choses ressortissent si bien à des régimes de temporalité hétérogènes [24] que l’état de nature n’appartient pas au temps civil de l’histoire, fût-ce même à titre d’origine, et qu’il relève d’une tout autre « temporalité », ou plutôt de la sempiternité d’une existence actuelle [25] aiguisée [26] , dont le « présent » ignore le passé comme le futur. De manière générale, état de nature et état civil s’avèrent être deux états de choses [27] qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre, au point qu’il n’est aucune règle ou motif de transformation qui fasse passer de l’un à l’autre. Autrement dit, l’état de nature ne figure pas tant l’origine ou le fondement de la société, sa forme élémentaire ou embryonnaire ou encore son envers, qu’un tout autre « ordre de choses » (III, p.174), une manière d’être, de sentir, de se conduire, un registre total de l’existence totalement hétérogènes au registre civil : non pas l’origine de l’état civil, mais la « condition originaire » de l’homme (III, p.142) dont il eût pu ne pas sortir [28] . A ce compte, il ne s’agit pas tant de « démêler ce qu’il y a d’originaire et d’artificiel dans la Nature actuelle de l’homme » (III, p.123), ni proprement de faire ressortir le fond immuable [29] en le décapant des alluvions factices qui le recouvrent, que de démarquer deux modes d’existence foncièrement divers, en chacun desquels tout se tient comme dans un « système » [30] , à telle enseigne qu’en un sens, si on dépouillait l’homme que nous avons sous les yeux de tout ce qu’il tient de l’artifice civil, il n’en resterait rien, tant ce dernier le pénètre de part en part, et que, comme Diogène on ne trouverait point d’homme (III, p.192).

Au reste, si aucun des philosophes n’est arrivé à « remonter jusqu’à l’état de Nature » (III, p.132, cf. supra n.9), c’est que par voie analytique ou abstractive, ils prélèvent dans l’état présent des choses tel ou tel aspect censément tenu pour foncier - la peur de la mort, l’appétit de domination, le sens de la propriété ou de la justice, la bienveillance sociable...- et qu’ils l’érigent « par des convenances presque arbitraires » (III, p.125) en facteur d’un prétendu état de nature, sans même s’aviser que tout se tient dans l’état civil et qu’il ne font ainsi que naturaliser abusivement tel de ses traits inséparable des autres, non sans bien plutôt civiliser indûment l’état de nature et sous couleur de parler de l’homme sauvage, peindre l’homme civil (III, p.132). Aussi, quelque raison que nous puissions avoir de tenir telle ou telle donnée pour « naturelle », on ne saurait l’attribuer à l’état de nature qu’après avoir établi qu’elle est intégrable à son système et qu’elle y a effectivement du sens [31] .

Mais alors, à quoi bon dresser le tableau de l’état de nature, s’il est à ce point étranger à notre état actuel qu’il ne puisse guère contribuer à l’éclaircir ni concourir à « la connaissance des fondements réels de la société humaine » (III, p.124 ; cf. p.132) ? Ou encore, si l’homme naturel n’est qu’un « animal stupide et borné » (III, p.364), en quoi sa mise au jour peut-elle élucider la condition humaine et fournir quelque lumière à la connaissance de l’homme (III, p.122) ? Entre deux systèmes aussi hétérogènes, voire hétérotopes, sans passage réglé de l’un à l’autre, il ne saurait y avoir d’entre-connaissance. Quand donc Rousseau fait grief à ses prédécesseurs d’avoir trop rapproché l’état de nature de l’état civil pour que le premier éclaire le second et permette d’en « bien juger » - puisque qualifier de « naturel » ce qui serait à expliquer, sous prétexte qu’on le présume fondamental, c’est procéder par pures pétitions de principe et « transporter » (III, p.132, 611) l’homme civil, avec ses énigmes et ses contradictions dans un prétendu homme naturel -, lui-même, à rebours, ne les a-t-il pas trop éloignés pour que l’un instruise sur l’autre ?

Certes, nonobstant les embardées requises par la polémique quand on a « d’anciennes erreurs et des préjugés invétérés à détruire » (III, p.160), l’état de nature n’est pas forcément meilleur que l’état civil - aussi bien est-il entendu que « l’heureuse vie de l’âge d’or fut toujours un état étranger à la race humaine, ou pour l’avoir méconnu quand elle en pouvait jouir, ou pour l’avoir perdu quand elle aurait pu le connaître » (III, p.283) -, mais ces deux ordres de choses sont tout autres et proprement incommensurables. Toutefois, n’en déplaise à Goldschmidt, cette disparité n’est pas celle qu’on fait valoir entre l’homme et l’animal et malgré l’apparence, l’homme de l’état de nature n’est pas un animal, bien qu’observé de l’extérieur, il se conduise comme un animal, qu’il passe, pour ainsi dire, tout le temps qu’il ne pense point à ne dormir que d’un œil (III, p.140) [32] et qu’il n’exerce d’autres fonctions que « les fonctions purement animales » (III, p.143). C’est qu’il faut se garder de ne considérer en lui « que l’Homme Physique », mais encore « le regarder […] par le côté Métaphysique et Moral » (III, p.141), soit non pas en faire un profond métaphysicien et moraliste, mais l’envisager en « sa qualité d’agent libre » [33] - côté métaphysique - et en être « capable de bonheur ou de misère » - côté moral [34] . Evidemment la liberté naturelle est d’une tout autre facture que la liberté civile (III, p.364-65) et l’ « acte de liberté » par lequel l’homme naturel concourt à « l’impulsion de la Nature » (III, p.143, 158) n’a pas tant trait à « la puissance […] de choisir » (III, p.142) - aussi bien n’est-il quasi jamais dans le cas d’avoir proprement à choisir, eu égard à sa « manière de vivre simple, uniforme et solitaire » (III, p.138), à rebours de la duplicité ou de la composition [35] qui est le lot de l’homme civil et qui requiert de lui de la vertu, à défaut de quoi il suit une impulsion « composée » (IV, p.251) et fallacieuse qui l’égare - qu’à l’acquiescement ou l’adhésion intime avec lequel il ne laisse pas de souscrire à sa condition. Ainsi a-t-il beau se conduire comme un animal, il ne se conduit pas en animal, soit tel un aimant qui « choisit ou rejette par instinct » (III, p.141), mais sous la gouverne de l’amour de soi et de la pitié, il se trouve consentir à ce qu’il est, éprouver « le plaisir d’être » [36] , sentir la vie [37] et ne « se livre au seul sentiment de son existence actuelle » (III, p.144) [38] qu’en savourant cette existence qu’il ne voudrait pas ne pas avoir.

Autrement dit, entre l’homme de l’état de nature et l’animal, il y a toute la différence ou « la distinction spécifique » (III, p.141), mince mais décisive, qui sépare le mécanique - l’animal machine (III, p.141)- et le machinal, investi qu’est ce dernier d’une jouissance métaphysique et morale, soit d’une sorte de bonheur, d’un bonheur sans contraire comme le sont aussi bien la santé ou la bonté qui règnent dans cet état d’innocence [39] . A ce compte, l’homme naturel mène une « vie machinale » [40] , au plus loin de la routine et de l’automatisme (IV, p.360, 421), et il s’entend à goûter « le repos » [41] , auquel il se livre à loisir, le cœur en paix (III, p.152), non pour y végéter dans la léthargie et l’hébétude, mais pour se plaire à « cette délicieuse indolence » [42] , au « précieux far niente » (I, p.1042) ; ainsi passe-t-il son temps à ne rien faire sans jamais s’ennuyer [43] ni « seulement songer à se plaindre de la vie » (id.). S’il n’est rien moins que misérable, ce n’est pas que sa stupidité lui dérobe sa misère ou que tout son bonheur consiste à ne pas la connaître [44] , c’est qu’il ne laisse pas de jouir positivement de son état, de son être, et que cette jouissance nourrit son « indomptable esprit de liberté » qui le garantit moins de faire ce qu’il veut que de ne pas faire ce qu’il ne veut pas (I, p.1132 ; cf. id., p.115) et qui sécrète sa « haine mortelle […] pour un travail continu » (III, p.145). Si donc l’état de nature est le plus stable qui soit, si « tout semble éloigner de l’homme Sauvage la tentation et les moyens de cesser de l’être » (III, p.144), c’est d’abord et avant tout, parce que l’y retient et l’y attache l’amour de son état qui ne lui laisse rien à désirer. Pareillement, si « nul n’est tenté de désobéir à sa douce voix » (III, p.156, je souligne), ce n’est pas que la pitié s’impose, telle la gravitation ou le mécanisme d’un réflexe, avec le tranchant brutal de la stricte nécessité, c’est que chacun s’émeut et souscrit à sa voix du coup empreinte d’une irrésistible douceur [45] . En un sens et pas seulement par goût du paradoxe, l’animal, certes passablement dégénéré, ce serait plutôt « l’homme sociable » avec toute sa sophistication, lequel « toujours hors de lui ne sait vivre que dans l’opinion des autres » - opinion qui joue à son endroit, mutatis mutandis et multis mutandis, le rôle de la nature ou de la « dépendance des choses » (IV, p.311) pour l’animal -, au point que « c’est, pour ainsi dire de leur seul jugement qu’il tire le sentiment de sa propre existence » et qu’il ne saurait éprouver que « du plaisir sans bonheur » (III, p.193) [46] .

Moyennant quoi, « l’espace immense » entre état de nature et état civil étant rapporté à la mouvance de l’humain et donnant lieu d’en mesurer toute l’extension et le disparate, le premier ne saurait fournir quelque modèle, idéal ou fondement à proposer aux hommes policés que nous sommes et Rousseau fait assez grief à ses devanciers d’avoir transporté l’homme civil dans l’homme prétendument naturel dont ils traçaient le portrait, pour entendre inversement transplanter l’homme sauvage dans l’état civil ni prôner quelque retour à l’état de nature ; aussi bien prend-il la peine de prévenir cette « conséquence », sans toutefois épargner à ses adversaires « la honte de la tirer » [47] ; encore que ce ne serait nullement avilir notre espèce que renoncer à ses lumières pour renoncer à ses vices (Note IX, III, p.207), on ne recouvre pas plus l’innocence que la virginité, avec quelque nostalgie qu’on puisse y aspirer [48] . Quant à établir une « liaison essentielle » ou un rapport de fondement entre tel trait de l’état de nature et tel trait de l’état civil - par exemple l’inégalité -, c’est une question tout juste bonne à être agitée « entre des Esclaves entendus de leurs maîtres, mais qui ne convient pas à des Hommes raisonnables et libres, qui cherchent la vérité » (III, p.131-32).

Sans doute l’ordre ou le désordre civil est-il construit sur de tout autres bases, sur le pacte social et le sens de la vertu requis pour l’expression et l’exercice de la volonté générale, allant de pair avec le mensonge, la trahison et les vices ; fondations qui composent nécessairement avec leurs abus [49] et qui sont absolument étrangères à l’état de nature, état de bonté sans contraire. Sans doute l’institution de l’état civil ne va-t-elle pas sans introduire des dispositions qui n’ont aucun sens pour l’homme naturel et dont il n’a pas même idée [50] . Reste qu’autant l’état de nature n’est pas le fondement de l’état civil, n’en est ni le modèle idéal ni la matière frustre, puisque l’institution de la société civile signe son anéantissement [51] , ou plutôt que son anéantissement dans l’état de guerre signe la nécessité de l’institution civile, et que « les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l’homme, lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative et transporter le moi dans l’unité commune » [52] , autant , d’un autre côté, « il est pourtant nécessaire d’(en) avoir des Notions justes pour bien juger de notre état présent » (III, p.123). C’est dire que l’état de nature fournit non pas un fondement, mais un critère de jugement, une ressource indispensable pour nous orienter quant à l’état civil : non pas un modèle ou un idéal au regard duquel on jugerait l’état civil selon qu’il s’en rapproche ou qu’il s’en éloigne - aussi bien ne laisse-t-il pas de s’en écarter toujours infiniment -, mais un critère indirect et négatif. D’abord parce que la juste considération de l’état de nature est le moyen le plus expédient pour nous dégriser des vapeur de notre amour propre de civilisés, pour nous tirer de la méconnaissance qui fait cortège aux vices en nous dispensant le secret de nous en glorifier (III, p.193), et de l’éblouissement fallacieux devant les puissances ; mais aussi, et peut-être surtout parce que la référence à l’état de nature, sans nous dire ce que doit ou devrait être l’état civil - qui est tout autre -, nous donne à penser ce qu’il ne doit pas ou ne devrait pas être. En effet, la marche de l’humanité ou de l’histoire cesse d’être la marche de la nature, dès qu’elle introduit des dispositions non pas autres, non pas tout autres et incommensurables à celles de l’homme naturel, non pas même dénaturantes - l’amour (III, p.169-70 ; V, p.405-4506), le sens de la justice (III, p.173), le patriotisme, le cosmopolitisme (III, p.178) -, mais directement contraires au canon de l’état de nature. A ce compte il y a dénaturation et dénaturation : une dénaturation qui suit « la marche de la nature » et une autre qui s’en écarte et qui s’avère contre-nature ; aussi bien le législateur doit-il savoir « le mieux », et non pas le plus, « dénaturer l’homme ».

Ainsi la liberté civile est-elle tout autre que l’indépendance de règle dans l’état de nature [53] et celle-ci n’est-elle rien moins que le fondement de celle-là puisqu’elles s’excluent mutuellement, mais il reste que toute forme de dépendance qui soumet un homme à la volonté d’un autre est tout bonnement contre-nature, de quelque sophisme qu’on entende la justifier, qu’alors la nature humaine n’est pas précisément changée ou altérée, fût-ce radicalement, mais directement contredite et bafouée et que l’homme devenu maître ou esclave n’est pas précisément dénaturé, mais proprement contre-naturé et mis « en contradiction avec soi » [54] , quand bien même trouve-t-il le secret de se glorifier de ses vices et d’être « fier de son esclavage » (III, p.192), fier, en quelque sorte, d’être traître (I, p.893).

Ainsi encore peut-on entendre comment le contrat social selon Rousseau se différencie du pacte hobbien, alors qu’il répond à la même exigence, celle de sortir de l’état de guerre, qui se confond pour Hobbes avec l’état de nature dont il n’est pour Rousseau que le terme extrême : c’est qu’il faut que chacun « reste aussi libre qu’auparavant » (III, p.360) et qu’à cette condition seulement il est prouvé qu’un tel contrat « est convenable à des hommes » (id., p.807) - quelque différentes que soient la liberté civile et la liberté naturelle (id., p.364-65) et quelque autrement libres que puissent être le citoyen et l’homme naturel ; car « il n’est pas plus permis d’enfreindre les Lois naturelles par le Contract Social, qu’il n’est permis d’enfreindre les lois positives par les Contracts des particuliers, et ce n’est que par ces Lois-mêmes qu’existe la liberté qui donne force à l’engagement » (III, p.807) ; sous réserve de préciser que ces « lois naturelles » se réduisent à proscrire toute dépendance d’homme à homme et que le Contrat social y souscrit puisque « chacun se donnant à tous ne se donne à personne » (III, p.361) [55] et n’est soumis qu’à la loi civile [56] ; c’est encore, à l’encontre de Hobbes, que « le souverain n’est par sa nature qu’une personne morale, qu’il n’a qu’une existence abstraite et collective, et que l’idée qu’on attache à ce mot ne peut être unie à celle d’un simple individu » [57] .

Ainsi enfin l’état de la « jeunesse du Monde » est-il bien autre que l’état de pure nature et avec les vertus les vices s’y éveillent [58] , mais il peut être jugé comme « le meilleur à l’homme » tant qu’on y jouit « des douceurs d’un commerce indépendant » [59] .

Concluons donc en soulignant d’abord que Rousseau considère l’état de nature tout autrement que ses devanciers, justement parce qu’il le tient pout tout autre que l’état civil, et non point comme son embryon à développer ou son envers à rectifier. Alors que depuis Hobbes le litige portait sur le point de savoir si l’état de nature était un état de guerre ou un état de paix, Rousseau s’écarte de ce débat non sans ironie : « Partout régnait l’état de guerre et toute la terre était en paix » (V, p.396). En soulignant ensuite qu’il lui assigne, du même coup, une tout autre fonction que celle d’expliquer, de fonder ou d’ordonner l’état civil, pour lui conférer bien plutôt le statut d’un repère qui nous mette en état d’en « bien juger » sans nous en laisser imposer [60] , comme si une balise se trouvait ménagée dans l’exubérance de l’histoire ; l’homme naturel n’est ni ce par quoi ni ce sans quoi un homme est un homme, mais ce qui nous fait voir combien la « dépendance mutuelle » nous force tous « à devenir fourbes, jaloux et traîtres » [61] .

S’il est vrai que nous nous flattons d’être désabusés de la chimère de l’état de nature [62] , peut-être devrions-nous aussi estimer avec moins d’orgueil où est la véritable clairvoyance, car il se pourrait qu’en résignant cette chimère, nous résignions en même temps la vertu de porter un jugement éclairé, nous dépouillant ainsi de tout sens de l’orientation dans la pénombre des affaires humaines, au sein desquelles la justesse de l’institution ne laisse pas de composer avec ses abus.



[1] IV, p.935 : « Le principe fondamental de toute morale, sur lequel j’ai raisonné dans tous mes Ecrits et que j’ai développé dans ce dernier avec toute la clarté dont j’étais capable, est que l’homme est un être naturellement bon… » ; I, p.933 : « …l’Auteur remontant de principe en principes n’avait atteint les premiers que dans ses derniers écrits ».

[2] III, p.122 : « …et comment l’homme viendra-t-il à bout de se voir tel que l’a formé la Nature, à travers tous les changements que la succession des temps et des choses a dû produire dans sa constitution originelle, et de démêler ce qu’il tient de son propre fond d’avec ce que les circonstances et ses progrès ont ajouté ou changé à son état primitif ? »

[3] III, p.123 : « Car, ce n’est pas une légère entreprise de démêler ce qu’il y a d’originaire et d’artificiel dans la Nature actuelle de l’homme, et de bien connaître un Etat qui n’existe plus, qui n’a peut-être point existé, et qui probablement n’existera jamais… ».

[4] IV, p.242 : « A l’égard de ce qu’on appellera la partie systématique, qui n’est autre chose ici que la marche de la nature… ».

[5] Id., p.251 : « Il faudrait pour en juger le voir tout formé ; il faudrait avoir observé ses penchants, vu ses progrès, suivi sa marche : il faudrait en un mot connaître l’homme naturel. Je crois qu’on aura fait quelques pas dans ces recherches après avoir lu cet écrit » ; cf. I, p1149.

[6] Id. : « Dans l’ordre naturel les hommes étant tous égaux leur vocation commune est l’état d’homme… ».

[7] Id., p.936 : « Dans cet état l’homme ne connaît que lui […] borné au seul instinct physique, il est nul, il est bête… ». Sans doute le degré zéro de la perfectibilité est-il la nullité (IV, p.62 : « On connaît donc ou l’on peut connaître le premier point d’où part chacun de nous pour arriver à l’état d’homme [cf. id., p.281 : « au degré commun de l’entendement »], mais qui est-ce qui connaît l’autre extrémité ? »), soit le point d’imbécilité auquel retombe le vieillard, « plus bas que la Bête même » (III, p.142), mais, comme l’enfant « au moment qu’il connaît sa nourrice », l’homme de l’état de nature « a déjà beaucoup acquis » (IV, p.62) en s’élevant, à leur imitation, « jusqu’à l’instinct des Bêtes » (III, p.135), de telle sorte cependant que cette éducation de la nature et des choses se stabilise à un degré équivalent à cet instinct (III, p.142-43), soit à « l’état animal en général » (id., p.140) ;bref, il acquiert - et peut perdre - juste ce qui est donné aux bêtes et qu’elles ne sauraient perdre (cf. toutefois IV, p.281 : « Les animaux mêmes acquièrent beaucoup »).

[8] III, p.364 : « …si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au dessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l’instant heureux qui l’en arracha pour jamais, et qui, d’un animal borné et stupide, fit un être intelligent et un homme ».

[9] « Les philosophes qui ont examiné les fondements de la société, ont tous senti la nécessité de remonter jusqu’à l’état de Nature, mais aucun d’eux n’y est arrivé » (III, p.132).

[10] Protagoras , 320c-322d ; cf. Politique, 269c-274e et Gorgias , 482e-484a.

[11] III, p.123-24 : « Que mes lecteurs ne s’imaginent donc pas que j’ose me flatter d’avoir vu ce qui me paraît si difficile à voir. […] D’autres pourront aisément aller plus loin dans la même route, sans qu’il soit facile à personne d’arriver au terme. Car ce n’est pas une légère entreprise de démêler ce qu’y a d’originaire et d’artificiel dans la Nature actuelle de l’homme…[…] Loin d’entreprendre de résoudre ce Problème [à savoir : Quelles expériences seraient nécessaires pour parvenir à connaître l’homme naturel… ? ], je crois en avoir assez médité le Sujet, pour oser répondre d’avance que les plus grands Philosophes ne seront pas trop bons pour diriger ces expériences, ni les plus puissants souverains pour les faire ».

[12] III, p.125 : « Laissant donc tous les livres scientifiques qui ne nous apprennent qu’à voir les hommes tels qu’ils se sont faits, et méditant sur les premières et plus simples opérations de l’Âme humaine… » ; cf. III, p.111, 124, 144, 202 ; I, p.388-89.

[13] III, p.151-52 : « Je sais qu’on nous répète sans cesse que rien n’eût été si misérable que l’homme dans cet état. […] Mais si j’entends bien ce terme de misérable, c’est un mot qui n’a aucun sens, ou qui ne signifie qu’une privation douloureuse et la souffrance du Corps ou de l’âme : Or je voudrais bien qu’on m’expliquât quel peut être le genre de misère d’un être libre, dont le cœur est en paix, et le corps en santé ».

[14] Id. : « Je demande laquelle, de la vie Civile ou naturelle, est la plus sujette à devenir insupportable à ceux qui en jouissent ? Nous ne voyons presque autour de nous que des Gens qui se plaignent de leur existence […] Je demande si jamais on a ouï dire qu’un Sauvage en liberté ait seulement songé à se plaindre de la vie et à se donner la mort ? Qu’on juge donc avec moins d’orgueil de quel côté est la véritable misère » (cf. Note XVI, III, p.220-21).

[15] Note IX, III, p.202 : « Ce n’est pas sans peine que nous sommes parvenus à nous rendre si malheureux. […] …on ne peut qu’être frappé de l’étonnante disproportion qui règne entre ces choses [à savoir « les immenses travaux des hommes » et « les vrais avantages qui ont résulté de tout cela pour le bonheur de l’espèce humaine »], et déplorer l’aveuglement de l’homme qui, pour nourrir son fol orgueil et je ne sais quelle vaine admiration de lui-même, le fait courir avec ardeur après toutes les misères dont il est susceptible, et que la bienfaisante Nature avait pris soin d’écarter de lui ».

[16] IV, p.952 : « Cet homme [« l’homme sauvage errant seul dans les bois »] n’existe pas, direz-vous, soit. Mais il peut exister par supposition » ; cf. III, .160 : « Si je me suis étendu si longtemps sur la supposition de cette condition primitive… » ; ce qui ne l’empêche pas de poursuivre : « j’ai cru devoir creuser jusqu’à la racine, et montrer dans le tableau du véritable état de Nature… ».

[17] III ; p.288 : « L’erreur de Hobbes n’est donc pas d’avoir établi l’état de guerre entre les hommes indépendants et devenus sociables [cf. III, p.176 : « La Société naissante fit place au plus horrible état de guerre » ; cf. encore III, p.360] mais d’avoir supposé cet état naturel à l’espèce, et de l’avoir donné pour cause aux vices dont il est l’effet » ; soit d’avoir donné pour l’état de nature ce qui en est le terme extrême et qui enjoint impérativement d’en sortir (cf. l’exergue p.109).

[18] Car « la voie analytique […] en philosophie […] ne vaut rien » (Pour Mr Du Parc, 8 mai 1761) ; cf. III, p.612 : « Ainsi cette méthode analytique n’offre-t-elle qu’abymes et mystères, où le plus sage comprend le moins ».

[19] De Cive , dédicace : « Profecto utrumque vere dictum est, Homo homini Deus & Homo homini Lupus. Illud, si concives inter se ; Hoc, si civitates comparemus » ; cf. III, p.122 : l’image de la statue de Glaucus qui « ressemblait moins à un Dieu qu’à une Bête féroce ».

[20] Id., I, 14 : « Atque ita evenit, ut mutuo metu, e tali statu exeundum et quaerendos socios putemus ».

[21] III, p.191-92 : « En découvrant et suivant ainsi les routes oubliées et perdues qui de l’état Naturel ont dû mener l’homme à l’état Civil […] tout Lecteur attentif ne pourra qu’être frappé de l’espace immense qui sépare ces deux états » ; cf. III, p.147 : « Supposons cette première difficulté vaincue : Franchissons pour un moment l’espace immense qui dut se trouver entre le pur état de Nature et le besoin des Langues… ». Expression que Hobbes ne ferait pas sienne, car quelle que soit la disparité entre les deux états, l’état de nature, tel l’envers de l’état civil, ne laisse pas, à ses yeux, d’affleurer dans les moindres interstices de celui-ci, sitôt que sa rigueur se relâche.

[22] III, p.122. « Méconnaissable », on n’y reconnaît plus la « majestueuse simplicité dont son Auteur l’avait empreinte », mais aussi elle en devient presque inconnaissable ; aussi Rousseau poursuit-il : « Ce qu’il y a de plus cruel encore, c’est que tous les progrès de l’Espèce humaine l’éloignant sans cesse de son état primitif, plus nous accumulons de nouvelles connaissances, et plus nous nous ôtons les moyens d’acquérir la plus importante de toutes, et que c’est en un sens à force d’étudier l’homme que nous nous sommes mis hors d’état de le connaître » (III, p.122-23).

[23] III, p.162 : « Ceci me dispensera d’étendre mes réflexions sur la manière dont le laps de temps compense le peu de vraisemblance des événements ; sur la puissance surprenante des causes très légères lorsqu’elles agissent sans relâche… ».

[24] Cf. V. Goldschmidt, Anthropologie et politique. Les principes du système de Rousseau , Paris, 1974, p.235 : « …autrement que la « préhistoire » ou la « protohistoire, cette permanence est proprement hors de toute histoire, de tout devenir ; à peine peut-on dire qu’elle précède l’histoire, tant elle lui est hétérogène. Elle semble opposée à l’histoire, comme l’éternité au temps » (cf. III, p.162 : « …il fût demeuré éternellement dans sa constitution primitive »).

[25] III, p.144 : « Son âme, que rien n’agite, se livre au seul sentiment de son existence actuelle ».

[26] III, p.140 : « Seul, oisif et toujours voisin du danger, l’homme Sauvage doit aimer à dormir, et avoir le sommeil léger… ».

[27] Note IX, III, p.203 : « Qu’on pénètre donc au travers de nos frivoles démonstrations de bienveillance ce qui se passe au fond des cœurs, et qu’on réfléchisse à ce que doit être un état de choses où tous les hommes sont forcés de se caresser et de se détruire mutuellement, et où ils sont ennemis par devoir et fourbes par intérêt ».

[28] III, p.144 : « Mais sans recourir aux témoignages incertains de l’Histoire, qui ne voit que tout semble éloigner de l’homme Sauvage la tentation et les moyens de cesser de l’être ? » ; III, p.151 : « Quoi qu’il en soit de ces origines, on voit du moins au peu de soin qu’a pris la Nature de rapprocher les Hommes par des besoins mutuels, et de leur faciliter l’usage de la parole, combien elle a peu préparé leur Sociabilité, et combien elle a peu mis du sien dans tout ce qu’ils ont fait pour en établir les liens ».

[29] III, p.133 : « …les qualités que tu as reçues, que ton éducation et tes habitudes ont pu dépraver, mais qu’elles n’ont pu détruire » ; III, p.122 : « …démêler ce qu’il tient de son propre fond d’avec ce que les circonstances et ses progrès ont ajouté ou changé à son Etat primitif ».

[30] III, p.611 : « Je l’ai déjà dit et je ne puis trop le répéter, l’erreur de Hobbes et des philosophes est de confondre l’homme naturel avec les hommes qu’ils ont sous les yeux, et de transporter dans un système un être qui ne peut subsister que dans un autre » ; cf. I, p. 1153.

[31] III, p.125 : « Aussi toutes celles [définitions de la loi naturelle] qu’on trouve dans les livres, outre le défaut de n’être pas uniformes, ont-elles encore celui d’être tirées de plusieurs Connaissances que les hommes n’ont point naturellement et des avantages dont ils ne peuvent concevoir l’idée qu’après être sortis de l’Etat de Nature. […] Tout ce que nous pouvons voir très clairement au sujet de cette Loi [la loi naturelle], c’est que non seulement pour qu’elle soit loi il faut que la volonté de celui qu’elle oblige puisse s’y soumettre avec connaissance ; Mais il faut encore pour qu’elle soit naturelle qu’elle parle immédiatement par la voix de la Nature » ; ce qui d’ailleurs donne à penser qu’il n’y a pas proprement de loi ni de droit naturels (cf. III, p.281-89) ; III, p.132 : « Les uns n’ont point balancé à supposer à l’Homme dans cet état, la notion du Juste et de l’Injuste, sans se soucier de montrer qu’il dût avoir cette notion, ni même qu’elle lui fût utile : d’autres ont parlé du Droit naturel que chacun a de conserver ce qui lui appartient, sans expliquer ce qu’ils entendaient par appartenir ; D’autres donnant d’abord au plus fort l’autorité sur le plus faible, ont aussitôt fait naître le Gouvernement, sans songer au temps qui dut s’écouler avant que le sens des mots d’autorité, et de gouvernement pût exister parmi les Hommes : Enfin tous, parlant sans cesse de besoin, d’avidité, d’oppression, de désirs, et d’orgueil, ont transporté à l’état de Nature, des idées qu’ils avaient prises de la société ; Ils parlaient de l’Homme sauvage et ils peignait l’homme Civil » ; III, p.161 : « …des hommes Sauvages, à qui on aurait même bien de la peine à faire entendre ce que c’est que servitude, et domination ».

[32] IV, p.767 : « Naturellement l’homme ne pense guères ».

[33] III, p.141 : « J’aperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine, avec cette différence que la Nature seule fait tout dans les opérations de la Bête, au lieu que l’homme concourt aux siennes, en qualité d’agent libre. […] Ce n’est donc pas tant l’entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l’homme que sa qualité d’agent libre ».

[34] IV, p.301 : « …il devient véritablement un, le même, et par conséquent capable de bonheur ou de misère. Il importe donc de commencer à le considérer ici comme un être moral ».

[35] Id., p.57 : « Nous ne sommes pas précisément doubles mais composés » .

[36] Id., p.302 : « …sitôt qu’ils peuvent sentir le plaisir d’être, faites qu’ils en jouissent, faites qu’à quelque heure que Dieu les appelle, ils ne meurent point sans avoir goûté la vie ».

[37] Id, p.253 : « L’homme qui a le plus vécu n’est pas celui qui a compté le plus d’années ; mais celui qui a le plus senti la vie ».

[38] « Le doux sentiment de l’existence, indépendamment de toute autre sensation » qu’omettent toujours de prendre en compte les calculs du bonheur » (IV, p.1063), puisqu’on ne prise que ce qui distingue « et que, comme dans les équations d’algèbre, les quantités communes se comptent pour rien » (id., p.281).

[39] III, p.142 : « Il serait affreux d’être obligé de louer comme un être bienfaisant celui qui le premier suggéra à l’habitant des Rives de l’Orénoque l’usage de ces Ais qu’il applique sur les tempes de ses Enfants et qui leur assurent du moins une partie de leur imbécilité et de leur bonheur originel » ; IV, p.253 : « Nos têtes seraient mal de la façon de l’auteur de notre être : il nous les faut façonnées au dehors par les sages-femmes et au-dedans par les philosophes. Les Caraïbes sont de la moitié plus heureux que nous ».

[40] I, p.849 : « Plus j’examine cet homme dans le détail de l’emploi de ses journées, dans l’uniformité de cette vie machinale, dans le goût qu’il paraît y prendre, dans le contentement qu’il y trouve, dans l’avantage qu’il en tire pour son humeur et pour sa santé, plus je vois que cette manière de vivre était celle pour laquelle il était né » ; cf. III, p.157 (le chien qui mord « machinalement » la pierre qu’on lui jette) et p.165 (la « prudence machinale » avec laquelle l’homme se conduit pour se conserver au bord de l’état de pure nature).

[41] III, p.143 : « Les seuls biens qu’il connaisse dans l’Univers sont la nourriture, une femelle et le repos » ; id., p.192 : « Le premier ne respire que le repos et la liberté ; il ne veut que vivre et rester oisif, et l’ataraxie même du Stoïcien n’approche pas de sa profonde indifférence pour tout le reste ». Si l’homme sauvage sommeille le plus clair de son temps, « comme les animaux, qui pensant peu, dorment, pour ainsi dire, tout le temps qu’ils ne pensent point », c’est, pour sa part, qu’il « doit aimer à dormir et avoir le sommeil léger » (III, p.140, je souligne).

[42] (Je souligne) V, p.401 note : « Il est inconcevable à quel point l’homme est naturellement paresseux. On dirait qu’il ne vit que pour dormir, végéter, rester immobile ; à peine peut-il se résoudre à se donner les mouvements nécessaires pour s’empêcher de mourir de faim. Rien ne maintient tant les sauvages dans l’amour de leur état que cette délicieuse indolence. […] Ne rien faire est la première et la plus forte passion de l’homme après celle de se conserver » ; III, p.605 : « Tout porte l’homme naturel au repos ; manger et dormir sont les seuls besoins qu’il connaisse ; et la faim seule l’arrache à la paresse » ; cf. III, p.171 : « …tenant un juste milieu entre l’indolence de l’état primitif et la pétulante activité de notre amour propre » ; III, p.193 : « Combien de morts cruelles ne préférerait pas cet indolent Sauvage à l’horreur d’une pareille vie… ? [celle « d’un Ministre Européen] ».

[43] IV, p.515 : « De tous les hommes du monde, les Sauvages sont les moins curieux et les moins ennuyés ; tout leur est indifférent : ils ne jouissent pas des choses, mais d’eux ; ils passent leur vie à ne rien faire, et ne s’ennuient jamais ».

[44] III, p.283 : « …nous vivrions sans rien sentir, nous mourrions sans avoir vécu ; tout notre bonheur consisterait à ne pas connaître notre misère » ; cf. note XVI, III, p.220 : « Si l’on répond qu’ils n’ont pas assez de lumières pour juger sainement de leur état et du nôtre, je répliquerai que l’estimation du bonheur est moins l’affaire de la raison que du sentiment ». Autrement dit, il faudrait sonder combien « l’homme Sauvage et l’homme policé diffèrent tellement par le fond du cœur et des inclinations, que ce qui fait le bonheur suprême de l’un, réduirait l’autre au désespoir » (III, p.192) et combien le sauvage se trouve avoir « un coeur très aimant, mais qui peut se suffire à lui-même » (I, p.1144).

[45] IV, p.514 : « Il partage les peines de ses semblables ; mais ce partage est volontaire et doux ».

[46] Aussi bien est-ce sous l’espèce d’ « êtres méchaniques qui n’agissaient que par impulsion et dont je ne pouvais calculer l’action que par les lois du mouvement » que le Rousseau de la Huitième Promenade en vient à considérer ses « contemporains » (I, p.1078).

[47] Note IX, III, p.207 : « Quoi donc ? Faut-il détruire les Sociétés, anéantir le tien et le mien, et retourner vivre dans les forêts avec les Ours ? Conséquence à la manière de mes adversaires, que j’aime autant prévenir que de leur laisser la honte de la tirer » ; cf. id., p.176 : « Le Genre humain avili et désolé ne pouvant plus retourner sur ses pas et ne travaillant qu’à sa honte, par l’abus des facultés qui l’honorent, se mit lui-même à la veille de sa ruine ».

[48] III, p133 : « …peut-être voudrais-tu pouvoir rétrograder ; Et ce sentiment doit faire l’Eloge de tes premiers aïeux, la critique de tes contemporains, et l’effroi de ceux qui auront le malheur de vivre après toi ».

[49] III, p.901 : « Toutes choses ont leurs abus souvent nécessaires et ceux des établissements politiques sont si voisins de leur institution que ce n’est presque pas la peine de la faire pour la voir si vite dégénérer ».

[50] III, p.132 et 161 cités supra n.31 ; III, p.193 : « Mais pour voir le but de tant de soins, il faudrait que ces mots, puissance et réputation, eussent un sens dans son esprit… ».

[51] III, p.145 : « En un mot, comment cette situation pourra-t-elle porter les hommes à cultiver la Terre, tant qu’elle ne sera point partagée entre eux, c’est-à-dire, tant que l’état de Nature ne sera point anéanti ? ».

[52] IV, p.249, je souligne « le mieux » ; id., p.250 : « Platon n’a fait qu’épurer le cœur de l’homme ; Lycurgue l’a dénaturé ; III, p.313 : « Celui qui se croit capable de former un Peuple, doit se sentir en état, pour ainsi dire, de changer la nature humaine [cf. III, p.192 : « En un mot il expliquera comment l’âme et les passions humaines s’altérant insensiblement, changent pour ainsi dire de Nature »]. Il faut qu’il transforme chaque individu, qui par lui-même est un tout parfait et solitaire, en partie d’un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être ; qu’il mutile en quelque sorte la constitution de l’homme pour la renforcer » ; cf. III, p.381.

[53] III, p.161-62 : « …quelles pourront être les chaînes de la dépendance parmi des hommes qui ne possèdent rien ? […] …il est impossible d’asservir un homme sans l’avoir mis auparavant dans le cas de ne pouvoir se passer d’un autre ; situation qui n’existant pas dans l’état de Nature, y laisse chacun libre du joug et rend vaine la Loi du plus fort ». Indépendance qui compose avec la stricte dépendance envers les choses : « Il y a deux sortes de dépendance. Celle des choses qui est de la nature, celle des hommes qui est de la société. La dépendance des choses n’ayant aucune moralité ne nuit point à la liberté et n’engendre point de vices. La dépendance des hommes étant désordonnée les engendre tous, et c’est par elle que le maître et l’esclave se dépravent mutuellement » (IV, p.311). Cf. III, p.364-65 et p.841-42 : « On a beau vouloir confondre l’indépendance et la liberté. Ces deux choses sont si différentes qu’elles s’excluent mutuellement. Quand chacun fait ce qu’il lui plaît, on fait souvent ce qui déplaît à d’autres, et cela ne s’appelle pas un état libre. La liberté consiste moins à faire sa volonté qu’à n’être pas soumis à celle d’autrui ; elle consiste encore à ne pas soumettre la volonté d’autrui à la nôtre. Quiconque est maître ne peut être libre, et régner c’est obéir. Vos magistrats savent cela mieux que personne, eux qui comme Othon n’omettent rien de servile pour commander » (cf. Tacite, Histoires, I, 36 : « Nec deerat Otho protendens manus adorare volgum, jacere oscula, et omnia serviliter pro dominatione »).

[54] IV, p.491 : « Nos passions naturelles sont très bornées, elles sont les instruments de notre liberté, elles tendent à nous conserver. […] La source de nos passions, l’origine et le principe de toutes les autres, la seule qui naît avec l’homme et ne le quitte jamais tant qu’il vit est l’amour de soi. […] Mais la plupart de ces modifications ont des causes étrangères sans lesquelles elles n’auraient jamais lieu, et ces mêmes modifications loin de nous être avantageuses nous sont nuisibles, elles changent le premier objet [i.e. : la liberté] et vont contre leur principe [i.e. : l’amour de soi] ; c’est alors que l’homme se trouve hors de la nature et se met en contradiction avec soi ».

[55] III, p.364 : « …on le forcera à être libre ; car telle est la condition qui donnant chaque Citoyen à la Patrie le garantit de toute dépendance personnelle ; condition qui fait l’artifice et le jeu de la machine politique, et qui seule rend légitimes les engagements civils, lesquels sans cela seraient absurdes, tyranniques, et sujets aux plus énormes abus » ; III, p.807 : « Il est encore d’une espèce particulière, en ce qu’il lie les contractants sans les assujettir à personne… ».

[56] III, p.310 :…la plus sublime des institutions humaines […] Par quel art inconcevable a-t-on pu trouver le moyen d’assujettir les hommes pour les rendre libres ? d’employer au service de l’Etat les biens, les bras, la vie même de ses membres, sans les contraindre et sans les consulter ? d’enchaîner leur volonté de leur propre aveu ? de faire valoir leur consentement contre leur refus ? et de les forcer à se punir eux-mêmes quand ils font ce qu’ils n’ont pas voulu ? Comment se peut-il faire que tous obéissent et que nul ne commande, qu’ils servent et n’aient point de maîtres ; d’autant plus libres en effet que sous une apparente sujétion, nul ne perd de sa liberté que ce qui peut nuire à celle d’autrui ? Ces prodiges sont l’ouvrage de la loi. » (cf. III, p.248).

[57] III, p.294-95, non sans ajouter : « mais comme c’est ici une proposition des plus importantes en matière de droit politique, tâchons de la mieux éclaircir ».

[58] Et déjà peut-être les « abus de l’état de nature » : « …nous unissons les vices de l’état social aux abus de l’état de nature » (IV, p.57).

[59] III, p.171 ; cf. IV, p.936-37 : « Alors ils ont des vertus, et s’ils ont aussi des vices c’est parce que leurs intérêts se croisent et que leur ambition s’éveille, à mesure que leurs lumières s’étendent. Mais tant qu’il y a moins d’opposition d’intérêts que de concours de lumières, les hommes sont essentiellement bons. Voila le second état ».

[60] Car enfin la nature « ne ment jamais » (III, p.133).

[61] III, p.80 : « …avant qu’une dépendance mutuelle les eût tous forcés à devenir fourbes, jaloux et traîtres, je voudrais bien qu’on m’expliquât en quoi pouvaient consister ces vices, ces crimes qu’on leur reproche avec tant d’emphase ».

[62] Ibid. : « On m’assure qu’on est depuis longtemps désabusé de la chimère de l’Âge d’or. Que n’ajoutait-on encore qu’il y a longtemps qu’on est désabusé de la chimère de la vertu ? ».

Additional Info

  • Auteur: Sermain Jean-Paul
  • Angle d'étude: Autobiographie
  • Année de publication: 2006
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