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CENTRE ROUSSEAU
Groupe d’Études dédié à Jean-Jacques Rousseau

Rousseau et la démocratie moderne. Karim Sountoura

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lundi, 02 janvier 2017 15:04 Written by 

Karim Fakoro Sountoura est assistant-docteur à l’université des lettres et des sciences humaines de Bamako (ULSHB) au Mali. Il a rejoint le Centre-Rousseau pour six semaines, à l'automne 2016, et propose une réflexion sur l'actualité de la pensée politique de Rousseau.

Jean-Jacques Rousseau et la démocratie moderne : Perspectives

Longtemps, l’œuvre de Rousseau a été étudiée comme repère important de l’ère des Lumières en même temps que celle des autres auteurs de cette période comme Voltaire et Montesquieu. Toutefois, dès que l’on envisage le nom Rousseau parmi les fondateurs de la démocratie moderne, un certain nombre de questions et même de polémiques surgissent spontanément.

En effet, même s’il est indéniable que de nombreux concepts rousseauistes soient devenus des éléments naturels, importants et même incontournables de la démocratie moderne, il n’en demeure pas moins que le nom de Rousseau n’est toujours guère associé à ceux des fondateurs de la démocratie moderne. A quoi cela pourrait-il être dû ? Qu’est-ce que la philosophie politique rousseauiste peut apporter à la démocratie moderne ?

Ø Les doctrines de la philosophie politique : Rousseau et Locke à la croisée des chemins

Même si à l’origine la démocratie est une innovation grecque, les nombreuses et déterminantes mutations qu’elle a subies au fil des siècles en font aujourd’hui un système de gouvernement très répandu, en ce sens qu’une grande majorité de pays au monde reconnait la souveraineté du peuple dans leurs textes fondamentaux. Parmi les théoriciens politiques les plus en vue, nous pouvons citer des noms comme Machiavel qui a dégagé la politique de la morale ; Hobbes qui entend déléguer la souveraineté populaire à un seul ; Montesquieu qui consacre la séparation des pouvoirs en dépit de ses convictions monarchiques ; et Locke qui promeut un gouvernement certes démocratique mais dépourvu en partie de sa prérogative contraignante même au nom de l’intérêt général. Ce dernier semble beaucoup plus proche de Rousseau tant sur le plan conceptuel qu’idéologique. Les deux énoncent la primauté du pouvoir législatif émanant du peuple sur les autres institutions de gouvernement, ils réfutent la théorie de la monarchie de droit divin, et envisagent la société comme un contrat tendant à conserver les hommes après leur sortie de l’état de nature.

Malgré cette convergence de façade, on se rend assez vite compte que finalement ces deux grands théoriciens politiques modernes ont également des divergences de fond très prononcées. En effet Locke, archétype du système démocratique anglo-saxon accorde une place extrêmement importante à la propriété et qui ne peut en aucun cas et par qui que ce soit être retirée, puisqu’il observe que le but même de la vie en société est justement de sauvegarder la propriété de chacun. Il serait donc insensé et inconcevable de pouvoir enlever à un individu une quelconque once de sa propriété, qui est aussi inviolable que sa personne, même si l’Etat en faisait la requête.

Cette perspective confine l’Etat à un simple rôle d’observateur et de régulateur de la vie sociale. Ceci constitue le fondement même du libéralisme. Pierre Manent donne à voir une des analyses les plus savantes sur les origines du libéralisme dans son Histoire intellectuelle du libéralisme où il consacre deux chapitres à ces deux auteurs majeurs de la théorisation moderne de la démocratie. Il y développe une réflexion qui tend à faire de Rousseau un critique du libéralisme économique en réaction à la vision bourgeoise de la société promue et soutenue par Locke. En effet, ce dernier explique que le droit de propriété si primordial pour l’homme qui a faim et qui doit travailler la terre pour se nourrir ouvre la voie à un autre droit, celui du travail qui lui permet également d’échanger le surplus de sa production avec d’autres produits ou biens de consommation, rendant ainsi par ricochet l’invention de la monnaie nécessaire [1] .

Et qui plus est, Pierre Manent élabore une réflexion judicieuse qui explique le cheminement par lequel les penseurs libéraux ont relié le droit de la propriété à la nécessité de créer la monnaie, ce qui symbolise le passage de la société naturelle à la société économique. L’économie devient donc, au détriment même de la politique, le moteur des actions humaines ; et c’est cette activité qui, seule, désormais, permet la conservation des hommes par les liens de réciprocité qu’elle crée par le commerce intrasocial. [2] C’est cette dynamique sociale que le professeur écossais de philosophie morale, Adam Smith, désignera métaphoriquement avec la fameuse expression de la « main invisible ». Cette conception libérale de la société est devenue une des composantes essentielles de la démocratie moderne, d’où l’ascendant que semble avoir pris l’économique sur le politique. En effet les démocraties contemporaines sont difficilement envisageables, imaginables sans leur composante libérale qui valide la course au profit et à l’opulence qui caractérise désormais ces démocraties.

Le philosophe genevois rejoint Locke sur la sacralité de la propriété privée, mais les réserves de Rousseau à propos de la doctrine lockéenne reposent sur la légitimité du principe de la valeur travail qui renforce et valide la propriété privée. En effet, Rousseau observe dans son Discours sur les inégalités que le droit du premier occupant est finalement semblable à l’état où la force brute seule permet de s’approprier la terre puis de la conserver ; et ensuite que la force de travail ne saurait rendre juste où légitime l’appropriation primitive étant donné que la nature n’a pas pourvu tous les hommes des mêmes attributs. Il s’ensuit donc inévitablement que certains soient privés du droit inaliénable de propriété alors même que tout le monde doit pouvoir jouir des biens de la nature à égalité.

Rousseau ajoute que le travail suppose un rapport aux autres. Ma terre labourée et clôturée peut bel et bien constituer une barrière pour celui qui y passait pour faire paître ses bêtes, ce que n’entrevoit guère Locke qui fait du travail une activité solitaire. Ces objections rousseauistes mettent à mal la construction idéologique libérale, et Rousseau essaie de clore ce débat en nous renvoyant à la notion de contrat social qui permet de résoudre partiellement ce problème. Et donc, la raison principale de l’intuition de la loi doit être de corriger l’inégalité de force de travail entre les hommes et de prévenir les conflits éventuels entre les possédants [3] .

Céline Spector a repris cette objection de Rousseau en expliquant à la suite de Blaise Bachofen que l’appropriation des uns faisait immanquablement l’expropriation des autres. Ce retournement de Rousseau, comme le décrit Céline Spector, vide de sens l’idée libérale du droit naturel validant la propriété privée. L’allégorie du jardin dont elle use pour décrire la logique libérale pousse la contestation des certitudes lockéennes à la naissance même de l’idée de justice. Une notion que même l’expédient rousseauiste du contrat social ne parvient guère à envisager. En effet, la question de la légitimité de l’appropriation primitive n’est nullement réglée par le droit naturel, cet obstacle soulève la légitimité même de la propriété privée qui condamne injustement ceux qui sont privés de possessions terriennes à travailler pour autrui pour se sustenter, pour vivre. Et c’est là que Céline Spector pointe l’injustice congénitale qui gît au sein même de la doctrine libérale, qui consiste à affirmer l’antériorité de l’idée de propriété à celle de liberté ; et qui conduit inévitablement, poursuit-elle, à l’idée que « celui qui ne peut posséder ne peut être son propre maître [4] ». Ce retournement idéologique opéré par Rousseau, et doctement explicité par Céline Spector, scelle le bien-fondé de sa critique de l’appropriation primitive, et par là même de la doctrine libérale.

La propriété est donc indissociable pour lui de l’égalité et de la liberté puisqu’elle est le fondement de la société civile. La terre ne doit pas être un bien acquis exclusivement par la force de travail ni par le désir arbitraire de s’approprier un maximum de surface [5] . Là où Locke explique que la nécessité de la loi découle du besoin impérieux de protéger la propriété privée, Rousseau y voit une démarche qui veut justifier l’usurpation des riches propriétaires qui cherchent à se prémunir contre les revendications des pauvres sans possessions terriennes. Pour lui, l’institution de la loi répond à la nécessité de corriger les inégalités de conditions des individus.

Le but de cette démonstration était d’identifier le point de rupture entre Rousseau et la doctrine démocratique d’essence libérale incarnée par Locke. Cette distinction était essentielle pour mieux caractériser les fondements de la teneur libérale des démocraties actuelles qui s’accommodent désormais de cette volonté ou de cette « vanité » qui consiste à s’enrichir ou à amasser des biens matériels dans le but de se distinguer des autres. Cette démonstration aura tout son sens lorsqu’on examinera les rapports de la doctrine de Rousseau et la démocratie moderne dans la dernière partie. En outre, cette rupture idéologique avec le libéralisme conduit inéluctablement à une remise en cause des idées politiques de Rousseau par certains penseurs libéraux et théoriciens de la démocratie, qui les voient comme pernicieuses et antidémocratiques.

Ø Contestations et critiques antidémocratiques de la philosophie politique rousseauiste

Les réprobations et le rejet de l’œuvre politique de Rousseau qui est vue comme autoritaire par d’aucuns reposent essentiellement sur l’idée que la volonté générale prime et annihile toute autre volonté particulière en toutes circonstances, ouvrant ainsi la voie à la toute-puissance de l’Etat, émanation supposée de cette volonté générale, en principe, infaillible. Le passage suivant du Contrat social illustre parfaitement ce nœud gordien de la démonstration rousseauiste :

« Afin donc que le pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera d’être libre ; car telle est la condition qui donnant chaque Citoyen à la Patrie le garantit de toute dépendance personnelle […] [6] »

Le fait de forcer un citoyen « récalcitrant » à être libre ou la métaphore du corps qui ne peut nuire à aucun de ses membres sont l’expression d’une vision quasi-martiale de l’Etat qui se manifeste par l’obligation de suivre la délibération de la volonté générale. Ainsi cette contrainte physique constitue un point de rupture important avec la démocratie moderne qui tend à consacrer ou même à sacraliser l’expression d’idées diverses. Sur ce point, Voltaire a très certainement eu une conception plus pratique et plus viable du gouvernement en installant dans les mœurs l’habitude de tolérer les opinions contradictoires qui participent toutes à l’enrichissement du débat public.

Il en résulte fatalement que le concept de volonté générale soit remis en cause et même vilipendé par un certain nombre de théoriciens libéraux comme Benjamin Constant qui s’oppose véhémentement au principe d’autorité absolue de la volonté populaire. Dans ses Principes de politique, il assène sèchement que la souveraineté incoercible du peuple est un mal dans quelques mains qu’on la place, et mieux, il en déduit l’inapplicabilité même du paradigme rousseauiste :

« Lorsqu’on établit que la souveraineté du peuple est illimitée, on crée et l'on jette au hasard dans la société humaine un degré de pouvoir trop grand par lui-même, et qui est un mal, en quelques mains qu'on le place. Confiez-le à un seul, à plusieurs, à tous, vous le trouverez également un mal […] Au point où commencent l'indépendance et l'existence individuelle, s'arrête la juridiction de cette souveraineté. Si la société franchit cette ligne, elle se rend aussi coupable que le despote qui n'a pour titre que le glaive exterminateur ; la société ne peut excéder sa compétence sans être usurpatrice, la majorité, sans être factieuse. […]. [Rousseau] a déclaré que la souveraineté ne pouvait être ni aliénée, ni déléguée, ni représentée. C'était déclarer en d'autres termes qu'elle ne pouvait être exercée ; c'était anéantir de fait le principe qu'il venait de proclamer. [7] »

Ainsi Benjamin Constant pointe finement un aspect fondamental de la doctrine rousseauiste qui l’oppose à la démocratie moderne.

Des condamnations de la même teneur sont aisément observables dans les discours de nombreux autres critiques de l’auteur du Contrat social. Dans la même veine, Noël Parker, sans être foncièrement anti-rousseauiste, produit également des réflexions et des analyses qui confortent l’idée d’une doctrine rousseauiste ayant un versant nationaliste, et qui s’oppose de fait à la démocratie moderne. Il observe que Rousseau promeut une certaine indépendance d’un Etat vis-à-vis des autres, et qu’il insiste davantage sur le partage au sein d’une même nation d’un même ensemble de valeurs et de cultures qui renforcent la cohésion sociale, et par là, homogénéisent dans la mesure du possible la volonté générale [8] . Il en donne comme preuve Moïse qui, selon Rousseau, a façonné la nation juive de manière à ce qu’elle ne puisse se mêler ou se reconnaitre dans aucune autre nation. Cela, en la chargeant de rites et de coutumes propres à la distinguer des autres peuples.

Dans une perspective moderne, il est évident que le débat qu’a suscité l’autorité absolue du peuple dans l’œuvre de Rousseau concentre en son sein les critiques contre sa vision politique. L’essence même de la démocratie moderne est fondée sur la prise en compte des opinions divergentes, de la reconnaissance d’une opposition politique puisque la vérité n’est pas forcément du côté du peuple souverain tout-puissant, et l’auteur ne développe en rien des logiques politiques tendant à donner une quelconque place à la contestation légitime de la volonté générale ou à l’expression d’opinions contradictoires. Et cette omission crée un abîme entre la vision moderne de la démocratie et le modèle politique de Rousseau.

Même s’il est excessif, à notre avis, de faire de l’auteur du Contrat social un théoricien du despotisme, nul doute que sa pensée politique ne sied guère aux modèles démocratiques contemporains. Qui plus est, l’application complète du paradigme rousseauiste semble relever de la gageure, voire de l’impossible comme le note, à juste titre, Benjamin Constant.

Justement, c’est parce que la doctrine rousseauiste est inapplicable a priori qu’il peut paraitre paradoxal de l’accuser d’avoir engendré une forme de despotisme. Nous touchons là à une contradiction fondamentale des théoriciens libéraux qui incriminent la philosophie de Rousseau dans l’émergence de l’autoritarisme politique après avoir expliqué qu’elle était inapplicable. En effet, si l’incessibilité et l’indivisibilité de la souveraineté populaire, donc de la volonté populaire révèlent l’inapplicabilité du modèle rousseauiste, comment pourrait-on en même temps en faire le parangon de l’usurpation ?

Toutefois, les tentatives de mise en œuvre de ce paradigme peuvent aboutir à des régimes autoritaires, où les minorités (aristocrates etc.) s’opposeront inéluctablement au “diktat de la majorité”, et la violence peut devenir une réalité en de telles circonstances. Ce questionnement est d’autant plus fondé que l’acrimonie des libéraux envers le philosophe genevois tient également à son intransigeance face à la société libérale individualiste, à l’émergence idéologique de laquelle il s’est opposé. D’où l’importance de son opposition à Locke.

C’est en ce sens que nous estimons que certains aspects de la pensée de Rousseau peuvent être repris dans l’optique d’une réforme de la démocratie moderne d’essence libérale, qui est en crise. Dans le même ordre d’idée, Marcel Gauchet fait le constat d’un individualisme grandissant et préjudiciable à la vie en commun, ainsi que de l’illégitimité des gouvernants qui semblent ne plus répondre à l’impératif rousseauiste de la communion vertueuse. Il évoque la crise de la démocratie moderne en ces termes :

« Le triomphe des libertés individuelles auquel nous assistons vide de sens l'idée d'une communauté de décision. En frappant les gouvernements d'une illégitimité diffuse, elle interdit la représentation d'un destin collectif et d'un pouvoir exercé en commun. S'il n'y a que des individus, alors la seule communauté légitime est la communauté universelle, et les communautés historiques, les nations, se trouvent disqualifiées en tant qu'espaces politiques pertinents. En même temps qu'elle est inapparente, la crise est très profonde, car elle engage les conditions mêmes qui rendent une vie politique possible. [9] »


 

Ø Quels apports de la philosophie politique rousseauiste à la démocratie moderne d’inspiration libérale ?

La démocratie moderne est en proie à des écueils que le système rousseauiste prévient. L’influence de plus en plus grande des intérêts privés qui agissent ouvertement pour subvertir le législateur-souverain est de cet ordre. Les groupes de pression ou lobbies sont des négations de la volonté populaire qui tend à être submergée par les intérêts privés. Et cette confusion est potentiellement porteuse de contestations politiques menées par les citoyens qui voient leur volonté phagocytée par des vues et des intérêts particuliers.

Ainsi les corporations privées, notamment économiques, ont pris le pas sur les institutions politiques qui ne sont guère aujourd’hui que des réminiscences lointaines de la volonté populaire. Et les Etats-Unis sont l’artefact même de cette nouvelle démocratie qui ne convoque le peuple que pour les élections. Les groupes de pression y ont pignon sur rue, ils y manœuvrent ouvertement pour supplanter la volonté populaire par les intérêts particuliers qui n’ont d’autres objectifs que de permettre une accumulation des richesses au profit de quelques individus, ce que la pensée rousseauiste reprouve. Et elle situe l’origine de cette dérive à Locke, qui n’a su concevoir que la propriété privée, en dépit de sa sacralité, devait être encadrée et subordonnée au bien-être- public.

Dans le cas contraire, l’accumulation des richesses par vanité entre les mains d’une minorité suscitera inéluctablement l’hostilité légitime de ceux qui n’ont rien ou peu, et qui font pourtant partie de la république. Cet état des choses rompt l’égalité entre les citoyens, et n’a rien de naturel, dans la mesure où ce déséquilibre est le corollaire d’une injustice initiale que la vision lockéenne entérine en faisant de la force de travail le fondement de la propriété privée. La démocratie moderne étant indissociable du libéralisme économique, les dérives du second conduisant à la contestation de la première, il s’ensuit inévitablement que le discrédit croissant, dans certains secteurs de l’opinion, de la démocratie moderne n’est que la conséquence d’une hypertrophie de la doctrine lockéenne que Rousseau avait voulu prévenir.

Dans les grandes démocraties contemporaines, la prédominance de l’économie suscite de plus en plus de crises qui incitent les citoyens à revendiquer une société politique où les relations humaines se substitueront aux relations commerciales, économiques et financières. Cette déliquescence de la « société économique » avait été anticipée par Rousseau qui condamne avec rudesse une société fondée sur de telles valeurs. En ce sens, sa pensée demeure une alternative crédible pour les démocraties modernes :

« Les hommes inégalement distribués sur le territoire, et entassés dans un lieu tandis que les autres se dépeuplent ; les arts d’agrément et de pure industrie favorisés aux dépens des métiers utiles et pénibles ; l’agriculture sacrifiée au commerce ; le publicain rendu nécessaire par la mauvaise administration des deniers de l’Etat ; enfin la vénalité poussée à tel excès, que la considération se compte avec les pistoles, et que les vertus mêmes se vendent à prix d’argent : telles sont les causes les plus sensibles de l’opulence et de la misère, de l’intérêt particulier substitué à l’intérêt public, de la haine mutuelle des citoyens, de leur indifférence pour la cause commune, de la corruption du peuple, et de l’affaiblissement de tous les ressorts du gouvernement. » [10]

Rousseau procède là à un réquisitoire en règle de la société libérale. Ce discours a un écho potentiellement favorable auprès des citoyens de toutes les démocraties actuelles, excédés par les dérives du modèle libéral qui produit des crises économiques et financières aux dépens des citoyens et au profit des plus aisés. De ce point de vue, la conception républicaine du Genevois est d’une actualité déconcertante, et nombre de nations et de peuples veulent que s’instaure une démocratie directe sacralisant et défendant la volonté populaire. Rousseau aurait rué dans les brancards à l’examen d’une telle démocratie libérale [11] . D’autant plus qu’il aurait d’autres griefs pertinents à faire valoir à l’encontre des systèmes démocratiques modernes où de nombreux citoyens décrient la légitimité de leurs représentants et de leurs gouvernants.

L’auteur d’Emile avait clairement énoncé que dès l’instant où le peuple déléguait sa souveraineté, il cessait d’être libre [12] ; et la souveraineté populaire, outre le fait d’être incessible, se trouve ainsi mise en gage jusqu’aux prochaines élections entre les mains d’hommes qui seront tiraillés entre leur mandat de défense de la volonté générale et leur inclination naturelle à défendre leurs volontés particulières. Et considérant le caractère éminemment corrupteur du pouvoir, il en résultera que la volonté populaire sera négligée, écartée, honnie au profit de volontés particulières. Tel est le raisonnement basique de Rousseau sur les supposés représentants du peuple.

En effet, Rousseau s’inspire fortement des anciennes démocraties grecques où le peuple, seul, et réuni en un même lieu votait les lois. Mais il souligne également que ce dernier ne saurait avoir la disponibilité et la mobilité d’un individu, d’où pour lui la nécessité de ne faire déplacer le peuple que pour des délibérations importantes ayant des objets généraux ; et les objets particuliers se trouvent ainsi laissés sous la responsabilité des commissaires du peuple. Là encore, nous constatons une évolution politique, lente certes, mais qui tend à légitimer ou au moins à reconnaître la pertinence du paradigme rousseauiste dans sa composante législative. C’est en cela que l’on envisage de plus en plus aujourd’hui la démocratie participative ou même la démocratie directe en opposition à la démocratie représentative qui s’est violemment heurtée aux limites que le philosophe genevois lui avait assignées en son temps. Ces remises en cause de la démocratie moderne augurent très certainement d’un intérêt croissant pour l’œuvre de Rousseau qui sanctifie la démocratie participative et directe.

Il n’est certainement pas anodin de noter qu’aujourd’hui la nation qui incarne le mieux cette démocratie directe rousseauiste est la patrie même de l’auteur du Contrat social. En Suisse, plus qu’ailleurs, le peuple s’exprime directement sur l’ensemble des questions importantes qui doivent être tranchées. Ce sont les fameuses votations populaires qui sont organisées très régulièrement pour donner au peuple la prépondérance qui est le sienne dans le pouvoir législatif. En outre, le peuple y a l’initiative des lois, qu’elles soient constitutionnelles ou ordinaires. D’ailleurs la tendance, dans les démocraties modernes, est de procéder à des réformes qui donnent un maximum de droits aux citoyens, qui incitent ceux-ci à participer et à s’impliquer le plus possible dans les affaires de la cité, notamment sur le plan législatif. Et c’est de cette seule manière que l’autorité souveraine se maintient selon Rousseau.

Marie-Elisabeth Baudoin convient de cette résurgence de la démocratie directe d’inspiration rousseauiste dans la démocratie moderne, et plus spécialement dans le cas de la Suisse, devenue le prototype de la démocratie directe moderne. Elle explicite et confirme encore plus nos propos à ce sujet :

« La démocratie directe – héritée de l’idéal grec antique – ou plutôt certains de ses instruments ne pourraient-ils pas, de manière paradoxale, redonner vie au projet démocratique ? Explorer cette piste, tel est l’enjeu de ce dossier réunissant, dans l’échange, universitaires américains et français et permettant la confrontation des analyses d’historiens et de juristes […] Ces regards croisés permettent, tout d’abord, de dresser la toile de fond de la démocratie directe aux États-Unis et en Europe. Ils donnent ainsi à voir la diversité des solutions retenues. Parmi les « bons élèves », c’est-à-dire parmi les États recourant aux instruments de démocratie directe, se classent en premier lieu la Suisse. Il n’est pas anodin de constater que la Suisse a mis en place les premiers instruments de la démocratie directe dès le XIX e siècle. N’est-ce pas en effet Jean-Jacques Rousseau qui est à l’origine de la théorie de la souveraineté populaire et un fervent partisan de la démocratie directe ? [13] »

Un autre aspect important de la démocratie directe d’inspiration rousseauiste a une résonance particulière dans les démocraties modernes. Le citoyen de Genève, en vertu de sa conviction profonde que le gouvernement et ses officiers sont naturellement sujets à l’usurpation et à la corruption, établit des règles et des principes qui préviennent ces dérives. Il insiste davantage, et comme toujours, sur la souveraineté du peuple dont la prééminence oblige tous les autres institutions et pouvoirs de l’Etat.

C’est dans cette optique que le philosophe énonce un de ses principes cardinaux qui accorde au peuple le pouvoir suprême de révoquer le gouvernement et ses officiers dès l’instant où il est convaincu qu’ils ne servent plus l’intérêt public. Très peu de démocraties modernes prévoient la destitution de l’exécutif par le peuple. C’est ce constat d’impuissance devant l’inadmissible qui entretient et amplifie la défiance et la frustration des citoyens envers la démocratie représentative moderne en frappant d’illégitimité les détenteurs de mandats publics. L’auteur du Contrat social est on ne peut plus précis quant à cette prérogative essentielle du peuple :

« […] Que les dépositaires de la puissance exécutive ne sont point les maîtres du peuple, mais ses officiers ; qu’il peut les établir et les destituer quand il lui plaît ; qu’il n’est point question pour eux de contracter, mais d’obéir ; et qu’en se chargeant de cette fonction que l’Etat leur impose, ils ne font que remplir leur devoir de citoyens sans avoir en aucune sorte le droit de disputer sur les conditions. […] Je suppose ici ce que je crois avoir démontré, savoir, qu’il n’y a dans l’Etat aucune loi fondamentale qui ne se puisse révoquer, non pas même le pacte social ; car si tous les citoyens s’assemblaient pour rompre ce pacte d’un commun accord, on ne peut douter qu’il ne fût très légitimement rompu. [14] »

C’est là que se situent l’empreinte immuable et l’originalité du philosophe genevois. La modernité et la pertinence de la théorie politique de Rousseau transparaissent dans les crises qui secouent les démocraties modernes, crises qui nous renvoient presque toutes aux préventions rousseauistes, dont on voit aujourd’hui qu’elles n’étaient pas sans fondement, et qui demeurent des pistes sérieuses de réforme de la démocratie représentative moderne, d’essence libérale.

En effet, une combinaison de la démocratie représentative avec une dose de démocratie directe d’inspiration rousseauiste pourrait apporter un certain équilibre dans les démocraties modernes qui allieraient représentativité et souveraineté populaire. Ce modèle éviterait aux citoyens d’être exclus du processus législatif, et leur permettrait de contrôler ou de révoquer le gouvernement et ses officiers. De telles mesures rasséréneront et pacifieront les rapports entre les peuples, leurs élus et leurs gouvernants. Et il est indéniable que les décennies et les siècles à venir éclaireront sous un jour plus pacifique les idées politiques de Rousseau, et que son œuvre politique pourrait potentiellement servir de réservoir intellectuel pour les réformes futures de la démocratie dans le monde.

En définitive, bien que les insuffisances du modèle rousseauiste, réelles, légitiment les réprobations dont il a été la cible, le philosophe genevois reste l’un des rares théoriciens à accorder au peuple la transcendance politique en toutes circonstances ; et il est également l’un des seuls à pointer la contradiction fondamentale qui existe entre la vertu que requiert la démocratie selon Montesquieu, et la nature profonde de l’homme qui est de privilégier ses intérêts propres au détriment de l’intérêt commun et de la volonté générale. Et cette vérité ontologique, outre l’inapplicabilité constatée de sa doctrine démocratique, poussent Rousseau à observer avec solennité « qu’il n’a jamais existé de véritable démocratie, et qu’il n’en existera jamais [15] ».

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Bibliographie

 

Ø Œuvres de Jean-Jacques Rousseau et d’autres philosophes

 

* Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat Social, Editions Nathan, Paris, 1998.

* Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes , Hachette, Paris, 1997.

* Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’économie politique et Le Contrat Social, Gallimard, Paris, 1964.

* Jean-Jacques Rousseau, Œuvres Complètes III, Du Contrat social et Ecrits politiques, Gallimard, Paris, 1964.

* Jean-Jacques Rousseau, Considérations sur le Gouvernement de Pologne dans Œuvres choisies de Jean-Jacques Rousseau, Garnier frères, Paris, 1962.

* Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes dans Œuvres choisies de Jean-Jacques Rousseau, Editions Garnier frères, Paris, 1962

* Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat Social, dans Œuvres choisies de Jean-Jacques Rousseau, Garnier frères, Paris, 1962.

* Jean-Jacques Rousseau, Dialogues, Rêverie, Correspondance, Librairie Larousse, Paris, 1992.

* Jean-Jacques Rousseau, L’Emile ou l’éducation, Hachette, Paris, 1882.

* Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, Gallimard, Paris, 1973.

* Voltaire, Correspondance choisie, Librairie générale française, Paris, 1990.

Ø Ouvrages critiques sur Rousseau et sa pensée politique

* Noël Parker, Souveraineté et providence chez Rousseau dans P olitique et révolution chez Jean-Jacques Rousseau, Voltaire Foundation, Oxford, 1994.

* James M. Eagan, Maximilien Robespierre : dictateur nationaliste, New-York, Columbia university Press, 1938.

* Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme, Hachette, Paris, 1997

Ø Ressources électroniques en ligne

* Jean-Jacques Rousseau, Discours sur les arts et les sciences, chez Edouard Kelmarneck. M.DCCLI, Londres, 1751, Gallica.

* John Locke, Traité du gouvernement civil, (Traduction française de David Mazel en 1795) à partir de la 5e édition de Londres en 1725 publiée en 1728, édition électronique de Jean-Marie Tremblay.

* Montesquieu, De l’Esprit des Lois : Livres I-V, C. Delagrave, (Paris), 1887, Gallica.

* L’Abbé Mably, Œuvres complètes, Editeur : J. B. Delamollière, (Lyon), 1792, Gallica.

* Marie-Élisabeth Baudoin, « La démocratie directe : entre histoire et avenir », Siècles [En ligne], 37 | 2013, mis en ligne le 21 octobre 2013, consulté le 22 novembre 2016. URL : http://siecles.revues.org/1099 .

* Comment repenser la démocratie ?, Débat entre Marcel Gauchet et Pierre Manent, Magazine littéraire n° 472, février 2008.

* Céline Spector, « Moi, je n’ai point de jardin » : la leçon sur la propriété d’Emile , [en ligne], consulté le 19 novembre 2016.

URL : http://celinespector.com/wp-content/uploads/2011/02/Emile-II-Spector.pdf ,

* Benjamin Constant, Principes de politique, Guillaumin, Paris, 1872 [en ligne], consulté le 19 novembre 2016.

URL : http://www.libreafrique.org/pdf/Constant_Principes.pdf



[1] John Locke, Traité du gouvernement civil, (Traduction française de David Mazel en 1795) à partir de la 5e édition de Londres en 1725 publiée en 1728, édition électronique de Jean-Marie Tremblay, Chapitre V, p. 40.

[2] Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme, Hachette, Paris, 1997, P. 103

[3] Jean-Jacques Rousseau, Œuvres Complètes III, De l’économie politique, Gallimard, Paris, 1964, P. 248

[4] Céline Spector, Moi, je n’ai point de jardin : La leçon sur la propriété d’Emile , article électronique en ligne.

[5] Dans la constitution de Corse, Rousseau explique que son but « n’est pas de détruire absolument la propriété privée […] mais de la renfermer dans les plus étroites bornes, de lui donner une mesure, un frein qui la contienne, qui la dirige, qui la subjugue, et la tienne toujours subordonnée au bien public . », Idem, p. 931

[6] Idem. P. 186

[7] Benjamin Constant, Principes de politique, Guillaumin, Paris, 1872, P. 9-10-12

[8] Noël Parker,Politique et révolution chez Jean-Jacques Rousseau, dans Rousseau et la révolution, Voltaire Foundation, Oxford, 1994, P. 31.

[9] Comment repenser la démocratie ?, Débat entre Marcel Gauchet et Pierre Manent, Magazine littéraire n° 472, février 2008.

[10] Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’économie politique et Le Contrat Social, Gallimard, Paris, 1964, P. 80-81

[11] Jean-Jacques Rousseau,Du Contrat social- Ecrits politiques dans Œuvres complètes III, Gallimard, Paris, 1964, P. 404

[12] Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat Social, Gallimard, Paris, 1964, P. 252

[13] Marie-Élisabeth Baudoin,« La démocratie directe : entre histoire et avenir », Siècles [En ligne], 37 | 2013, mis en ligne le 21 octobre 2013, consulté le 22 novembre 2016. URL : http://siecles.revues.org/1099

[14] Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social, dans Œuvres choisies de Jean-Jacques Rousseau, Garnier frères, Paris, 1962, P. 306-307

[15] Idem, P. 280

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