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CENTRE ROUSSEAU
Groupe d’Études dédié à Jean-Jacques Rousseau

Contradictions de Rousseau. Claude Habib

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jeudi, 22 octobre 2015 16:53 Written by 

Contradictions de Rousseau

On peut distinguer deux manières de se rapporter aux textes de Rousseau : soit on cherche à comprendre l’homme, soit on tente de retracer son système. Qui est-il ? Que dit-il ? Ces deux orientations, fort heureusement, ne sont pas exclusives l’une de l’autre.

C’est bien cet homme singulier qui a découvert une théorie universelle de l’homme à laquelle nous continuons de nous rapporter aujourd’hui, tant il est vrai que la société moderne, pour une large part, est acquise à la représentation de l’homme né libre, c’est-à-dire né sans péché. Non seulement la nouvelle anthropologie ne peut être étrangère à celui qui l’a conçue, mais il a insisté, vers la fin de sa vie, sur un rapport direct de sa personne et de sa pensée. Il ne s’agit pas de l’attachement, fût-il excessif, d’un auteur à son œuvre. Dans le cas de Rousseau, cet attachement est particulièrement vif : s’attaquer à ses écrits, c’est s’en prendre à sa personne. Dès la polémique qui suit le premier Discours, cette réaction défensive est en place [1]. Mais ce qu’il met en avant tardivement, à l’époque des Dialogues, c’est un rapport de modélisation. Lui-même serait l’original de l’homme de nature, c’est dans son propre cœur qu’il aurait découvert son modèle de l’humanité [2]. Derrière la solidarité défensive de l’auteur et de son œuvre se découvre tout autre chose : une projection créatrice. C’est un autre mouvement. Il ne s’agit pas de solidariser sa personne et son œuvre dans le but de protéger l’œuvre, de s’en faire le bouclier vivant. Ce n’est pas pour la défendre, c’est pour la produire qu’il s’est projeté en elle.

Globalement, on peut dire que les études littéraires penchent vers la compréhension de cet homme singulier, tandis que les travaux philosophiques sont orientés vers l’anthropologie générale, même si aucun philosophe ne peut ignorer ce que Cassirer a appelé « le cas Rousseau », même si les critiques littéraires sont malavisés lorsqu’ils prennent l’autobiographie pour l’alpha et l’oméga, négligeant le système qui la précède et qui lui donne son relief et ses enjeux.

En abordant ce thème des contradictions, j’avais l’espoir d’ouvrir une troisième voie, également à distance de la particularité d’un homme et de la généralité de ses thèses. J’espérais m’approcher d’une manière de philosopher, pour mettre au jour un « style dans la pensée ». Je ne pense pas y être parvenue, et je rabats mes prétentions. C’est dans le champ des investigations littéraires que je m’inscris, du côté de la singularité qui renonce à dire quoi que ce soit du général, ce qui ne signifie pas renoncer à toute vérité, mais renoncer à la vérité qui vise le tout, prétend l’atteindre et l’englober. Puisqu’il n’est de science que du général, ce n’est pas de science qu’il s’agit ici : au mieux, si j’y parviens, de description fidèle.

Après avoir exposé le problème, je me demanderai comment Rousseau l’appréhende, car il a évoqué l’aspect contradictoire de ses écrits, et pas seulement pour s’en défendre. Enfin je chercherai ce que cet aspect dit de lui, quelles dispositions intérieures il révèle.

1) Position du problème

Les textes de Rousseau sont hérissés de formules tranchantes, qu’il n’est pas difficile d’opposer les unes aux autres, quand on se sert de l’œuvre comme d’une « carrière à slogans», pour reprendre l’heureuse expression de Nanine Charbonnel. En dehors du milieu des rousseauistes professionnels, de telles contradictions ne font pas de doute. Elles jettent habituellement un discrédit sur l’ensemble de ses thèses et servent à définir le personnage. Rousseau est l’homme qui se contredit :

« Tandis que Voltaire s’installe avec bonheur dans la comédie sociale, écrit Jacques Julliard, Rousseau se nourrit dans la solitude de ses propres contradictions. » L’historien des gauches françaises poursuit en évoquant

« ces somptueuses incohérences qui font de lui le personnage le plus insaisissable de son siècle, de sorte que l’on est encore à se demander si ses postures successives ne sont pas l’habit d’Arlequin d’une grande imposture ou si au contraire c’est d’avoir su assumer avec entêtement ses humeurs changeantes qui fait de lui le père de la religion moderne de la sincérité. [3]

Pour aller dans le sens de Jacques Julliard, il n’est pas difficile, en effet de repérer des aspirations contradictoires -solitude ou communauté, stoïcisme ou passions douces, goût de la rêverie ou célébration de l’action. Il faut l’avouer, c’est une surprise de voir le chantre du farniente écrire dans Emile : « Vivre, ce n’est pas respirer, c’est agir. » Rousseau parait sans cesse osciller entre deux pôles, pour reprendre une formule de Léo Strauss :

Il donne à ses lecteurs le sentiment d’un homme qui oscille perpétuellement entre deux positions diamétralement opposées. [4]

Une question préalable se pose : a-t-on le droit d’employer une telle expression ? Le terme de contradiction est sévèrement proscrit dans certains milieux rousseauistes, et cela non sans raison. En effet, pour les lecteurs philosophes, la tâche interprétative consiste, pour une large part, à accorder ce qui parait contradictoire à première vue. En rester à la première vue, comme je voudrais le faire, revient à les mettre au chômage technique. La postulation que les contradictions n’en sont pas forme le point de départ, et presque le credo de la profession, et par conséquent la mention de contradictions a quelque chose d’attentatoire. Bien entendu, il ne suffit pas de choquer un consensus pour dire quelque chose d’intéressant. La transgression n’est pas un brevet d’excellence. On voit tous les jours dans la vie politique française à quelles pauvretés peut conduire la courte jubilation d’ « oser dire tout haut ce que tout le monde pense ».

Si le vocable a mauvaise presse, c’est pour une bonne raison. Rousseau s’est insurgé contre lui, à plus d’une reprise et c’est une objection puissante. Dans toute interprétation, il faut avoir de fortes raisons pour s’opposer frontalement à ce que dit un auteur. Or Rousseau assure, avec une constance impressionnante, qu’il ne se contredit pas et que son œuvre est une.

Pourtant, sinon les contradictions, du moins les changements d’accent sautent aux yeux. C’est une expérience de lecture très banale, d’être décontenancé par un énoncé qui prend à rebours l’une ou l’autre des conceptions auxquelles on réduit couramment sa doctrine. Prenons un exemple. Rousseau a fameusement écrit que « l’homme qui médite est un animal dépravé », cela ne l’empêche pas d’affirmer par ailleurs que « L’Art de penser est l’Art de nous rendre heureux autant qu’il dépend de nous » [5], et d’y voir par conséquent la vocation première de l’homme :

« Apprendre à penser, c’est donc aller à notre première destination dans cette vie. » [6].

Dépravation ou destination première, il faudrait savoir ! Il n’est sans doute pas impossible de concilier les deux formules – rien n’empêche qu’un animal dépravé cherche à se rendre heureux, et qu’il ait raison de le faire. Rien n’indique non plus que la nature nous ait destinés à être sains, comme l’a noté B. Bernardi [7].

Reconnaissons quand même que le lecteur pressé risque la sortie de route. La santé est un bien universellement enviable, il n’est pas spontané d’y renoncer. Si le lecteur conclut de la première formule que Rousseau condamne la méditation au nom d’un bien-être animal, ce lecteur manque évidemment toute sorte de tempéraments, présents à l’esprit de Rousseau, et qui lui permettent de se lancer dans la méditation de l’origine sans pour autant prendre le parti du pire.

Mais il faut le dire à la décharge du lecteur pressé : la route est mal balisée. Des restrictions décisives demeurent implicites. Par exemple, s’il est vrai que l’activité intellectuelle bafoue l’élémentaire harmonie de l’amour de soi, il est non moins vrai qu’on ne peut rétrograder. Une fois engagé dans l’activité de penser, il n’y a pas de retour en arrière possible, ni pour l’homme seul, ni pour la société dans son ensemble, ni même pour la femme à qui Rousseau n’a jamais interdit de participer aux choses de l’esprit, même si quelques formules chagrines ont fait croire le contraire à des lectrices pressées. A une correspondante qui lui demande si elle doit cesser de se cultiver pour vivre conformément à ce qu’il préconise, il répond :

« L’esprit une fois en effervescence y reste toujours, et quiconque a pensé pensera toute sa vie. C’est là le plus grand malheur de l’état de réflexion, plus on en sent les maux plus on les augmente, et tous nos efforts pour en sortir ne font que nous y embourber plus profondément. » [8]

Le caractère irréversible de l’engagement dans la pensée, et plus généralement dans l’histoire, communique avec l’argument du moindre mal. Au point où en sont les choses, les arts et les sciences contiennent une corruption qu’ils ont produite et dont ils résultent. Henriette, c’est le nom de la correspondante, peut donc continuer de s’adonner aux choses de l’esprit : voudrait-elle arrêter qu’elle ne pourrait y parvenir.

Cet argument du moindre mal assouplit considérablement la condamnation initiale du monde moderne, d’abord en ce qu’il permet d’y vivre. Il autorise Rousseau, et ses contemporains bien intentionnés, à chercher le remède dans le mal, c’est-à-dire à se consacrer aux arts, aux sciences et aux choses de l’esprit, nonobstant les envolées romaines du premier Discours.

On voit que la méditation, qui est un mal au regard de la nature élémentaire de l’homme, est devenue, sinon un bien, du moins un moindre mal dans l’état actuel des choses. Seulement cet aménagement libérateur n’a pas encore été mis en place au moment où intervient la formule qui fit scandale. Il est apparu dans la Préface de Narcisse, en 1754, il peut se déduire de l’importante note 9 du second Discours oùRousseau proclame que l’histoire est irréversible, et qu’il n’est pas question de retourner « vivre dans les forêts avec les ours » [9]. Une difficulté est que la note 9 est postérieure à la formule outrancière. Quant à la Préface de Narcisse, elle n’est pas un pré-réquisit à la lecture du secondDiscours. Si « pour Voltaire, Jean-Jacques ne fut jamais qu’un barbare, un ennemi de tout ce qui avait humanisé l’homme », [10] il faut avouer qu’il y avait de quoi s’y tromper. Le lecteur trop vif reste interloqué par des formules chocs, sans avoir les moyens de mettre en place, pas à pas, ce qui en borne ou en atténue le sens. Choqué, il conclut à l’absurdité, tandis que Rousseau, qui quête une compréhension cordiale, voudrait qu’on l’accompagne, qu’on lui fasse crédit, et le cas échéant qu’on le devine. D’où son rejet irrité de ceux qui se montrent incapables d’une telle compréhension immédiate : « S’il faut vous le dire, comment le comprendrez-vous ? » [11]

Très tôt, dès la polémique autour du premier Discours, il a fait face à deux critiques qui lui sont également insupportables : celle de ne pas croire à ce qu’il dit et celle de se contredire. Il y revient dans la Préface de Narcisse. La première accusation est un soupçon insultant que rien n’étaye. Il n’y a aucune raison de mettre en doute sa bonne foi, non plus que celle de tout homme, jusqu’à preuve du contraire. Même s’il arrive que des hommes mentent ou trahissent leur pensée, croire qu’un locuteur ne ment pas est une condition d’exercice de la parole en dehors de laquelle il n’y a pas d’entente possible : tout sujet parlant doit être présumé de bonne foi.

Cette première accusation a deux versions : soit il ne croit pas ce qu’il dit, car il soutient des paradoxes pour se rendre intéressant. Soit il ne croit pas ce qu’il dit parce qu’il est hypocrite : c’est un faux frère, un adversaire qui s’avance masqué. Dans la première hypothèse, il représente un cas extrême de vanité d’auteur, ce qui est risible ; mais dans la seconde, c’est un homme dangereux. Tel fut certainement le sentiment de Voltaire, dont les basses manœuvres ne s’expliquent pas sans le contexte d’un conflit, l’affrontement qui met aux prises les Lumières françaises et le parti dévot. Dans ce conflit sans merci, Rousseau fait figure d’homme équivoque, voire de traître.

L’engagement partisan engendre l’incompréhension. Les idéologues de l’un et l’autre camp ont de quoi être déconcertés par des écrits où ils ne retrouvent pas toutes leurs positions, mais une partie seulement. Pour les philosophes la lutte contre l’intolérance, que Rousseau mène avec tant de brio, devrait s’accompagner d’un anticléricalisme semblable au leur. A l’inverse, les anti-lumières ne conçoivent pas que le climat de religiosité qui baigne certaines œuvres, notamment Julie et La Profession de foi, se combine avec le rejet des dogmes fondamentaux - l’affranchissement du péché originel est acquis dès le second Discours, le congé aux révélations est explicite dans la Profession de foi. Plutôt que d’entrer dans l’inspiration rousseauiste, certains lecteurs s’empressent de conclure qu’il se contredit, mais dans ce cas la proposition « il se contredit » signifie en vérité « il me contredit », telle ou telle proposition heurte de plein fouet mes convictions, par exemple je n’aime pas qu’on dise du mal d’Athènes, ou je n’aime pas qu’on refuse d’enseigner la politesse aux enfants, ou je n’aime pas qu’on réprouve si durement l’onanisme. Le rejet peut être plus sophistiqué, ainsi de l’argument féministe si souvent répété : comment le partisan déclaré de l’égalité humaine peut-il exclure les femmes de cette égalité ? Rousseau a démontré dans le second Discours le caractère purement social de l’inégalité, au livre V d’Emile, il affirme une hiérarchie naturelle entre les sexes, conclusion : il se contredit. Ce genre de contradictions procède du refus de lire, et bien sûr un tel refus, si élaboré soit-il, est sans pertinence philosophique. Un lecteur, ou une lectrice, peut refuser d’entrer dans la compréhension du système parce que ses propres opinions entrent en conflit avec tel ou tel aspect du système. Cela nous renseigne sur les opinions du lecteur, cela ne nous apprend rien du système.

Le thème des contradictions conduit donc à cheminer sur une ligne de crête, entre les lecteurs hostiles, qui en projettent partout, et l’auteur excédé qui n’en reconnait aucune. Lui quête une lecture amicale qui percevrait l’essentielle harmonie de ses écrits. Il la requiert impérieusement, d’autant plus sans doute qu’il désespère de la trouver. Le thème des contradictions installe exactement sur la faille qui sépare l’ami de l’ennemi.

Pourquoi ne pas prendre le parti de Rousseau ? Ce n’est pas par goût de l’inconfort. Les droits du bon sens conduisent à reconnaitre la réalité de contradictions, malgré l’autorité des commentateurs philosophiques, qui eux ne parlent que de tensions. Rousseau peut se contredire sur une donnée de fait. Ainsi, il affirme, dans un même livre des Confessions, à six pages d’intervalle, qu’il a été alité quelques semaines aux Charmettes et qu’il n’a jamais été alité à la campagne [12] La maladie qui le frappe aux Charmettes est soudaine, il ne s’est jamais remis : « Je me crus mort ; je me mis au lit ; le médecin fut appelé. » Rousseau suit scrupuleusement la cure prescrite, qui est sans effet

« au bout de quelques semaines, voyant que je n’étais ni mieux ni pis, je quittai le lit et repris ma vie ordinaire avec mes battements d’artères et mes bourdonnements qui depuis ce temps-là, c’est-à-dire depuis trente ans, ne m’ont pas quitté une minute. » [13]

Maladie définitive, définitivement incurable, cette attaque est également décisive parce qu’elle déclenche le grand mouvement d’autodidaxie, Rousseau voulant avant de mourir fixer son opinion sur les questions religieuses, puis, à partir de là, sur tout ce qu’il est possible de connaitre. Commentant son retour aux Charmettes, à la saison suivante, il donne la précision contradictoire :

Et réellement il est singulier que je n’ai jamais fait de grandes maladies à la campagne. J’y ai beaucoup souffert, mais je n’ai jamais été alité. [14]

Comme les Charmettes sont à la campagne, et qu’il est impossible d’avoir été alité et de ne jamais avoir été alité, la contradiction est patente.

S’il existe une contradiction factuelle, pourquoi présumer qu’il n’existe aucune contradiction théorique?

Rousseau soutient dans les Dialogues qu’il suffit de lire son œuvre théorique dans l’ordre rétrograde pour se convaincre de sa profonde unité. D’ Emile au second Discours, il n’y aurait aucune rupture. Il l’avait déjà dit, dix ans auparavant dans la première lettre à Malesherbes : « « les trois principaux de mes écrits, savoir le premier Discours, celui sur l’inégalité, et le traité de l’éducation, lesquels trois ouvrages sont inséparables et forment ensemble un tout. » [15]

Aucune rupture ? Personnellement, j’en compte au moins une : le second Discours est un système à deux passions – l’amour de soi et la pitié qui sont innées au cœur de l’homme –, tandis qu’Emile n’en reconnait plus qu’une, l’amour de soi, la seule passion qui naisse avec l’homme et meure avec lui :

La source de nos passion, l’origine et le principe de toutes les autres, la seule qui naît avec l’homme et ne le quitte jamais tant qu’il vit est l’amour de soi ; passion primitive, innée, antérieure à toute autre et dont toutes les autres ne sont en un sens que les modifications. [16]

On pourrait donc distinguer des topiques successives de Rousseau, comme on parle de topiques freudiennes, ce qui n’aurait rien d’offensant pour lui, après tout rien n’interdit qu’un auteur approfondisse sa conception et qu’il en fasse évoluer la représentation au cours du temps. Cette voie est barrée puisque Rousseau soutient que son système est unitaire, qu’il n’a pas varié depuis l’illumination de Vincennes où il fut donné une fois pour toutes.

2) Comment Rousseau présente-t-il le thème ?

La lecture que nous dirions amicale ou cordiale, Rousseau la juge seulement impartiale. Pour lui faire justice, il suffirait d’un lecteur qui ne soit pas malintentionné, et qui cherche la vérité. Dans le deuxième Dialogue, le Français qui se lance dans la lecture intégrale de l’œuvre en ressort pleinement convaincu, et fait hautement justice des prétendues contradictions.

Je ne tardai pas à sentir en lisant ces livres qu’on m’avait trompé sur leur contenu, et que ce qu’on m’avait donné pour de fastueuses déclamations, ornées de beau langage, mais décousues et pleines de contradictions, étaient des choses profondément pensées et formant un système lié qui pouvait n’être pas vrai, mais qui n’offrait rien de contradictoire.[17]

Rousseau défend farouchement la cohérence de son œuvre, mais on peut dire aussi qu’il accueille le terme de contradiction et qu’il autorise le thème, cela de trois façons différentes. Tout d’abord, bien sûr, il l’admet sous l’angle de l’apparence, il y a dans ce qu’il écrit des apparences de contradictions dont ses ennemis profitent. Il lui fait place, d’une autre manière, par un motif tiré de sa psychologie : son caractère est tel qu’il donne prise à ses adversaires, par des contradictions qui cette fois peuvent être davantage que des apparences : des excès, des imprudences. Enfin, il fait droit au thème pour une raison logique, et dans ce troisième cas, les contradictions verbales deviennent quasiment nécessaires, en tout cas inévitables.

a) Premier point, les contradictions apparentes.

Parce qu’il écrit en butte à des contradicteurs qui ne vont pas manquer de lui en imputer, il tente la plume à la main d’écarter ces apparences préjudiciables. Donc en écrivant, il a égard à ces « conséquences dans la manière de mes adversaires ». Il les prend en compte pour les repousser, ou encore il précise une nuance afin d’éliminer « une de mes prétendues contradictions » [18]. C’est reconnaitre l’existence de contradictions apparentes : le risque d’en produire est bel et bien présent à son esprit, non pas a posteriori, quand ses adversaires lui font des chicanes, mais au moment où il écrit.

Il existe un Rousseau précautionneux, qui veille à ôter des prises à ses adversaires, même s’il est furieux de devoir exercer cette surveillance, et qu’il s’impatiente des objections qu’on pourrait lui faire et qu’il doit écarter.

b) J’en viens au deuxième volet, soi sa propension à se contredire. Il avoue que son caractère imprudent le prédispose à des excès expressifs. Il est particulièrement exposé aux mauvaises interprétations en raison de son emportement. C’est le thème de la fougue, qu’il évoque dans les Dialogues :

Un auteur qui écrit d’après son cœur est sujet en se passionnant à des fougues qui l’entraînent au-delà du but, et à des écarts où ne tombent jamais ces écrivains subtils et méthodistes qui, sans s’animer sur rien au monde, ne disent jamais que ce qu’il leur est avantageux de dire. [19]

C’est une nouvelle image. Le Rousseau passionné, qui s’emporte et dépasse le but, diffère sensiblement du Rousseau soupçonneux dont il vient d’être question. Lorsque anticipant les sottises qu’on va lui faire dire, il rectifie par avance une pseudo-contradiction, c’est un Rousseau précautionneux, et parfois rageusement précautionneux qui apparaissait. Ce dont il s’accuse, c’est presque l’inverse : la fougue, qui serait la matrice des pseudo-contradictions, suppose une forme de naïveté. Son premier mouvement l’emporte au-delà du but. Tout à son sujet, il va trop loin, sa spontanéité exclut la prudence et le contrôle des effets. Par parenthèse, ce type de présentation de soi est appelé à jouer un rôle important dans la période romantique. Nombre d’écrivains vont rejeter le contrôle sur soi, synonyme de classicisme et de mensonge, pour rejoindre le mouvement de la nature et la vérité intérieure. Dans cette perspective, les contradictions ou les incohérences, loin de discréditer l’écrivain ou son personnage, deviennent le témoignage du mouvement créateur, elles sont la trace vivante de l’inspiration. Mme de Staël fut une grande admiratrice de Rousseau. Elle a doté son héroïne la plus célèbre, Corinne, de ce type de caractère. L’inconséquence, selon Corinne, ne renvoie plus à la frivolité féminine, ni à la sottise, mais à la spontanéité naturelle et au génie : « ce qu’il vous plait d’appeler en moi de la magie, c’est un naturel sans contrainte qui laisse voir quelquefois des sentiments divers et des pensées opposées, sans travailler à les mettre d’accord ; car cet accord, quand il existe, est presque toujours factice et la plupart des caractères vrais sont inconséquents. » [20]

Rousseau ne va pas si loin que ses épigones romantiques, en particulier il ne récuse pas le principe de non contradiction, mais enfin, sa présentation des caractères « froids et méthodistes » n’a rien d’un éloge. Si de tels auteurs ne se contredisent pas, c’est que ce sont des calculateurs, qui ne perdent jamais leur intérêt de vue. Ils font penser aux gens du monde dont il est question dans la quatrième promenade, qui sans être vrais sont toujours exacts. A l’inverse, Rousseau est toujours vrai, quoi qu’il lui arrive d’embellir, d’inventer ou même de mentir sous le coup de l’émotion. Autrement dit, les formes classiques de la vérité ne sont pas congédiées – le respect des faits ou le principe de non-contradiction continuent de tenir leur rôle. Mais ils ne sont plus seuls et ils ne sont pas premiers. Ces deux exigences, la vérité historique et la vérité logique, peuvent être occasionnellement recouvertes par l’émotion momentanée, mais surtout elles sont toujours subordonnées à une véracité d’un autre ordre, qui ne tient pas au détail langagier mais se confond avec un principe de vie, une orientation du cœur. Rousseau n’est pas assujetti dans le détail, il est livré en totalité à la poursuite de la vérité. C’est l’objectif de sa vie, qu’il présente parfois sur un mode prudent quand il se dit « attaché à la vérité, ou à tout ce que j’ai pris pour elle » [21]. Mais qu’il présente concurremment comme une spectaculaire révélation : le récit de l’illumination de Vincennes est inoubliable. Concluons que se poursuit en lui un dialogue du raisonneur et de l’inspiré, avec cet avantage à l’inspiré qu’il vient en premier. Emporté par l’enthousiasme, Rousseau s’attelle à la tâche, plus active et plus ingrate, de communiquer au monde l’intuition dont il est le siège, ce qui suppose renfort documentaire, rigueur argumentative, acribie. Corinne qui improvise en vers italiens est nettement plus libérée.

c) J’en viens au troisième argument. La dernière justification soulève une question logique. Le risque de la contradiction n’est plus rattaché à la psychologie singulière de Rousseau, il relève d’un problème inhérent à la langue, qu’il expose dans une longue note d’Emile.

J'ai fait cent fois réflexion, en écrivant, qu'il est impossible, dans un long ouvrage, de donner toujours les mêmes sens aux mêmes mots. Il n'y a point de langue assez riche pour fournir autant de termes, de tours et de phrases que nos idées peuvent avoir de modifications. [22]

La flexibilité de l’esprit est toujours supérieure à celle de la langue, et ce problème est sans solution. Dans un important article consacré à « L’unité de la pensée de Rousseau », Lanson accepte sans réserve cette incrimination du langage :

l'insuffisance du langage humain, même employé par les plus grands esprits, nous facilite le petit jeu qui consiste à choquer formules contre formules, et nous permet de réussir, en les interprétant, à les rendre incompatibles. [23]

La langue est trop pauvre pour restituer la pensée. C’est un truchement imparfait. Rousseau durcit cette première mise en cause du langage, en lui donnant un tour aporétique :

La méthode de définir tous les termes, et de substituer sans cesse la définition à la place du défini est belle, mais impraticable; car comment éviter le cercle? Les définitions pourraient être bonnes si l'on n'employait pas des mots pour les faire. [24]

Ainsi, la contradiction apparente serait inévitable, indépendamment du caractère plus ou moins fougueux de l’auteur. Qu’il soit précautionneux ou qu’il soit emporté, cela n’importe plus. C’est une nouvelle position du problème, et ce troisième motif, l’impossibilité logique, est clairement distinct des deux premiers. Si la cause des contradictions apparentes réside dans les mauvaises dispositions du lecteur, ou dans le caractère particulier de Rousseau, les contradictions ne sont pas une fatalité. Ce sont des accidents. On peut espérer trouver de meilleurs lecteurs. On peut réformer son caractère. Et si le caractère fougueux n’est pas réformable, on ne peut exclure qu’un autre auteur, doué d’un naturel plus patient ait les moyens d’éviter les contresens sur son œuvre. Mais tel n’est pas le cas à la lumière du troisième motif, qui incrimine la limite langagière : des contradictions apparentes sont inhérentes à la communication écrite, elles se produisent nécessairement dans « un long ouvrage » pour autant que les mots y sont forcément engagés dans des acceptions diverses. Même s’il réfrénait sa fougue, Rousseau ne pourrait éviter ces contradictions verbales, et les objections oiseuses qu’elles déchainent. Etant donné les bornes du langage, il est impossible de mettre les apparences de son côté.

Mais Rousseau ne s’assigne pas comme but de réfréner sa fougue.

Si les contradictions sont inévitables, Rousseau juge que le contresens ne l'est pas : « je suis persuadé qu'on peut être clair, même dans la pauvreté de notre langue... » [25] La clarté, que Rousseau juge possible, suppose que le lecteur fasse l'effort de surmonter les contradictions apparentes, qui ne sont que verbales, en contextualisant le terme qu’il rencontre, il suffit « que chaque période où le mot se trouve lui serve, pour ainsi dire, de définition ». Rousseau reconnait implicitement qu’il ne procède pas par définitions successives – ce qui réduirait pourtant les risques de faux-sens. S’il prenait la peine de définir à chaque fois le terme, malgré le caractère approximatif impliqué par le langage, il permettrait au lecteur d’approcher le sens qu’il vise. Il y aurait sans doute une marge d’erreur, mais elle deviendrait résiduelle avec de l’application.

Ce n’est pas la voie qu’il choisit. Rousseau, dans ce passage, ne s’emploie pas à chercher une amélioration graduelle de la communication de ses idées, il s’attache à prouver qu’une communication parfaite est impossible.

Une fois qu’il a prouvé que la communication idéale est impossible, il délaisse la voie asymptotique, et il escompte que la « période » soit un tenant lieu de la définition. Le mot doit prendre sens dans la période, qui n’est pas une définition mais une mise en forme oratoire. Le sens qu’il prend vaut ici et non ailleurs. Le travail du style a pour résultat le splendide isolement d’une signification que le lecteur, sous peine d’altérer le sens du texte, devra circonscrire au contexte où l’auteur l’a si profondément engagée. On peut se demander si l’effort expressif ne revient pas à créer une difficulté supplémentaire. Kant, dans une remarque souvent citée, note l’espèce d’éblouissement que lui cause le style de Rousseau, et la nécessité qu’il éprouve de le relire plusieurs fois afin de le comprendre.

Si Rousseau s’est donné le mal de prouver que le langage humain n’est pas susceptible d’une exactitude mathématique, ce n’est pas pour se rapprocher d’une telle exactitude, c’est pour s’en dégager, et pour frayer une solution qui est proprement la sienne : le travail passionné de l’éloquence. Il a prouvé logiquement une insuffisance de la langue, mais pour se libérer de l’assujettissement logique. Son détour par la logique a pour but de desserrer l’étau de la logique.

Cela n’empêche pas qu’il distingue fort nettement persuader et convaincre. Il sait qu’un argument peut être fort sans être probant. Les qualités du discours éloquent ne se confondent pas avec les exigences de la pensée rationnelle, témoin les faiblesses de son premier Discours, qu’il concède, ou plutôt il proclame dans Les Confessions : « cet ouvrage, plein de chaleur et de force, manque absolument de logique et d’ordre. » [26] Donc il choisit l’éloquence, qu’il avait déjà choisie, puisqu’il a commencé par-là, sans minimiser les risques d’un tel choix.

3) Ce que les contradictions nous apprennent de lui

J’ai passé en revue les trois manières dont Rousseau prend en compte l’apparence ou la présence de contradictions. Ces trois arguments sont différents, je ne veux pas insinuer qu’ils sont contradictoires. Ils sont formulés dans des textes séparés, mais ils ne forment pas un chaudron quand on les réunit, comme je viens de le faire. Le parti pris de la période ne va pas à l’encontre de la fougue expressive. Par ailleurs, ce n’est pas une solution de facilité. Ce parti pris – la période expressive plutôt que la définition rigoureuse – ne s’oppose pas à la difficulté à formuler sa pensée qu’il évoque dans Les Confessions : les périodes ne tombent pas du ciel. A deux reprises, il fait état d’un travail forcené, qui a lieu durant les insomnies (à moins qu’il n’en soit la cause). Rousseau met en scène un effort de concentration harassant, un palimpseste mental épuisant, il insiste sur des efforts de mémorisation acharnés, toujours menacés par l’oubli au réveil puisqu’il écrit sans papier : « j’écris dans mon cerveau ». Il se montre à la peine, et même à double peine – chercher à formuler, chercher à retenir – tourment qu’il endure afin de donner à la chose à dire la force maximale et la chaleur la plus grande. Il n’y a pas lieu d’opposer l’emportement de l’inspiration et le travail de la mise en forme puisque Rousseau s’emporte dans le travail de formulation. Il se chauffe en écrivant, on peut même soupçonner qu’il s’échauffe pour écrire, lui qui s’est ainsi dépeint :

S’animer modérément n’est pas une chose en sa puissance ; il faut qu’il soit de flamme ou de glace ; quand il est tiède il est nul. [27]

On peut donc accorder que l’emportement est un trait de son caractère, à condition de préciser que la fougue rousseauiste n’est pas synonyme de spontanéité irréfléchie – une naïveté qui l’exposerait à des contradictions verbales, dont ses adversaires pourraient tirer parti. La fougue n’est pas pure spontanéité, elle est recherche active de la plus grande force possible. Il ne s’emporte pas sans consentir à cet emportement : il s’y jette, il s’y livre tout entier. En choisissant la période plutôt que la définition continuée, il s’est engouffré dans ce risque spécifique : dire avec trop de force, ne pas suffisamment mesurer son propos. En insistant démesurément sur tel aspect d’un phénomène, il court le risque d’apparaitre contradictoire s’il retourne plus tard au même phénomène, en l’examinant sous un autre jour, pour un autre de ses aspects. Ainsi de l’amour, vilipendé ou célébré, selon que Rousseau saisit le sentiment à partir de l’idéal civique ou qu’il le replace dans le cours de la nature. Campant sur la vertu antique, il ne manque pas de condamner l’influence croissante des femmes, l’invasion de la galanterie et l’effémination moderne. Tout au contraire, quand il retrace la naissance des sentiments dans les sociétés humaines ou dans la vie de l’individu il en fait revivre l’enchantement. L’opposition entre les vertueuses condamnations de la Lettre à d’Alembert et le fait d’écrire un roman d’amour n’échappe à personne. Sur ce sujet, il est forcé de prendre le contrepied de ses positions précédentes. Pour combattre d’Alembert, il a fulminé contre la littérature centrée sur l’amour, en s’attaquant à la plus haute : ce n’est pas un « roman écrit pour les portières », c’est la Bérénice de Racine qu’il prend pour cible. Comme il l’a confessé, la mise en garde qu’il avait lancée a formé pour lui une difficulté, une sorte de barrage l’empêchant de se lancer dans son grand roman d’amour :

Mon grand embarras étoit la honte de me démentir ainsi moi-même et si nettement et si hautement. Après les principes sévéres que je venois d’établir avec tant de fracas, après les maximes austéres que j’avois si fortement prêchées, après tant d’invectives mordantes contre les livres efféminés qui respiroient l’amour et la molesse, pouvoit-on imaginer rien de plus inattendu, de plus choquant, que de me voir tout d’un coup m’inscrire de ma propre main parmi les auteurs de ces livres que j’avois si durement censurés ? [28]

Rousseau est retenu par « la honte de se démentir », liée à ce qu’il nomme lui-même son fracas, ce qui signifie qu’il a fait trop de bruit précédemment. Dans sa Lettre à d’Alembert, il a trop médit de la littérature amoureuse, sa condamnation était trop absolue. Mais il n’est pas retenu longtemps. Il passe outre. Un lecteur subjugué par ce même fracas n’aurait peut-être pas la même liberté. Rousseau parle trop fort. Obsédé par le risque qu’on ne le croie pas, il n’envisage pas qu’on le croie trop, un effet dont il n’est pas entièrement irresponsable, puisque de son aveu même, son fracas peut gêner. Il arrive qu’il parle trop fort, même pour lui.

Ainsi l’excès de l’effort expressif local peut devenir la cause de l’incompréhension globale qu’il rencontre (et ce n’est pas forcément parce que le lecteur se refuse, comme Rousseau est prompt à l’en accuser, c’est parfois qu’il s’est tellement donné aux premières formulations qu’il n’est plus disponible pour la signification nouvelle).

La recherche de la force ou de la beauté peut donc produire un risque de contresens, ou, pour reprendre le terme de Kant, une incommodité.

C’est une incommodité pour l’entendement que d’avoir du goût. Il me faut lire et relire Rousseau jusqu’à ce que la beauté de l’expression ne me perturbe plus du tout; alors seulement je peux appliquer ma raison à le comprendre.

Est-ce à dire que c’est un luxe dont Rousseau aurait pu se dispenser ? Il n’est pas dit que l’éloquence soit une difficulté supplémentaire, un surcroit détachable. Il est possible au contraire que le style d’exposition ait une convenance avec les idées de Rousseau, et c’est ce que je voudrais suggérer en dernier lieu. Tout d’abord, il se peut que le style qu’il privilégie aille de pair avec le mode d’apparition de ses idées. Dans ce cas il traduirait l’attachement de Rousseau non seulement à l’idée qu’il veut faire ressortir, mais aussi aux manières d’être de cette idée. Dans Les Confessions il a fait l’aveu d’un processus de pensée visionnaire : « toutes mes idées sont en images » [29]. Ceci est corroboré par la lettre à Dom Deschamps : « Rien ne s’offre à moi qu’isolé ». C’est donc à des idées saillantes qu’il s’efforce de donner une formulation saisissante. Selon cette importante lettre, ce n’est pas la restitution de l’image qui lui coûte, mais le travail de généralisation, d’abstraction et de mise en relation qui est postérieur et parfois torturant. La généralisation, l’établissement des connexions logiques, voilà ce qui n’est pas spontané et qui demande de grands efforts. On est tenté d’en conclure que la description de ce qui lui est apparu mobilise un autre type d’investissement : non pas la concentration du philosophe qui s’évertue au travail méthodique de la preuve, mais un mouvement expressif qui ne quitte jamais l’orbite de la fidélité à soi. A la différence de l’idée, qui n’est pas représentable, l’image on s’en souvient est toujours sensible. C’est un point établi dans le second Discours :

Essayez de vous tracer l’image d’un arbre en général, jamais vous n’en viendrez à bout, malgré vous il faudra le voir petit ou grand, rare ou touffu, clair ou foncé, et s’il dépendait de vous de n’y voir que ce qui se trouve en tout arbre, cette image ne ressemblerait plus à un arbre. [30]

A moins de trahir son mouvement propre, la restitution de ce qui a été pensé ne doit pas ou ne peut pas s’arracher au double caractère passionnel et sensible. Il faut écrire intensément et localement, parce que c’est ainsi que la pensée se forme : émanation de l’amour de soi, le surgissement mental demeure tributaire de l’imagination.

C’est aussi pourquoi il faudrait que le lecteur accepte ce caractère local du sens, sans quoi il va se lancer dans des généralisations abusives, et perdre son temps à extraire des termes de leur contexte pour leur donner une portée qu’elles n’ont pas.

Simultanément, ce caractère local de l’image mentale n’exclut pas l’expansion dans le tout. Livré à la rêverie, Rousseau dit jouir « de tout qu’a de beau le monde sensible, et d’imaginable le monde intellectuel. » [31] Bien qu’il s’agisse d’images, produites par l’imagination, cela n’invalide pas la visée d’une totalité – le terme est mal choisi, puisque de lui-même, Rousseau ne vise rien. Chaque production de cette imagination exaltante communie avec la totalité. Il est difficile de savoir ce que Rousseau entend par son « système ». Ce n’est certainement pas une construction more geometrico. L’imagination théorique est prise entre deux temporalités : d’une part un pressentiment de la totalité, promis dans le rêve, d’autre part la certitude de la cohésion des écrits, qui est une certitude rétrospective. Les interprètes littéraires, si bons lecteurs soient-ils, ont tendance à disqualifier cette aspiration ou cette assurance a posteriori : l’invocation du système se résout trop souvent pour eux en termes étroitement psychologiques : les bords de la totalité sont ceux du moi dilaté, le système est l’autre nom d’une inflation de l’ego. Dans le cours de sa triste vie, Rousseau serait passé d’une demande exorbitante – croyez-le, c’est moi qui vous le dis – à la cohésion persécutée. En amont, cette demande insistante n’exprime rien d’autre que le désir d’être cru ou d’être aimé ; en aval, l’œuvre accomplie présente la cohésion d’un délire en réseau. Ce parti pris de lecture est évidemment préjudiciable à la compréhension. Une interprétation sérieuse ne doit pas résorber la dimension du système dans la pathologie psychologique. Ce penseur qui s’est voué à l’expression éloquente de l’idée locale appelle, certes, une lecture littéraire, mais pour autant qu’elle a pour but de le comprendre plus finement, et non de lui dénier sa dimension d’œuvre de pensée.

J’ai esquissé une première justification sous l’angle de la fidélité. Il se voudrait fidèle à son fonctionnement mental. On ne peut pas s’abandonner entièrement à cette direction justificative, à cause de l’indéniable sensationnalisme rousseauiste, particulièrement net dans les débuts de livre, qui sont des coups de force. Rousseau n’est pas exclusivement un être de piété, voué à la restitution fidèle de ses propres pensées, comme il l’a allégué parfois :

Je dis exactement ce qui se passe dans mon esprit. [32]

Il n’est pas seulement attaché à retracer ses pensées, il en est aussi le metteur en scène actif. Il ne se contente pas de produire des idées comme un inventeur, il les produit aussi comme un impresario, mettant en vedette tantôt l’une, tantôt l’autre, au prix de plonger dans l’obscurité des pans entiers de son système. Il est capable de dissimuler certaines de ses thèses au point de les faire quasiment disparaitre. Ce talent d’escamotage est le corolaire d’un art de la présentation qu’il a porté à un degré inconnu jusqu’à lui. Il fait d’autant mieux entendre ceci qu’il tait cela.

La fidélité n’est donc pas un candidat parfaitement satisfaisant, pour rendre compte des contradictions, en tout elle n’agit pas seule. Il existe une autre vertu qui dispose, sinon à produire des contradictions, du moins à les soutenir, c’est le courage, qui se gagne ou s’affermit dans l’habitude de résister (Rousseau n’a pas été courageux d’emblée, il a d’abord voulu ce que voulaient les hommes de son temps, et pour l’obtenir il a plié comme ils pliaient). La plume à la main, il a plusieurs formes de courage, et tout d’abord celui de heurter. Une particularité de l’opération rousseauiste, c’est de réduire le confort du lecteur, voire de l’en priver tout à fait. Le travail de pensée, tel qu’il le pratique, ne consiste pas à arrondir les angles, mais bien à faire reconnaitre les difficultés, quitte à les aiguiser : lui qui ne s’est pas fait le conseiller du prince ni le consolateur du peuple, il n’a pas pris le pli de faciliter la vie à quiconque. Au contraire, il s’est habitué à tenir bon, dût-il déplaire. C’est un penseur à contre-courant.

Il n’y a que moi seul qui sache quels obstacles j’ai eus et j’ai encore tous les jours à combattre pour me maintenir sans cesse contre le courant. [33]

L’effort de s’opposer au consensus est donc un effort habituel, il a pris l’habitude du contre-courant, et cette habitude n’est pas étrangère à la capacité de soutenir, le cas échéant, deux partis contraires. Cette force d’âme est indispensable, parce que lui qui vit chichement dans la réalité, dans l’ordre de la pensée, il ne se refuse rien. C’est l’expérience même de la rêverie, non comme il l’évoquera à la fin de sa vie, mais telle qu’il la décrit en 1762 :

Je rassemblais autour de moi tout ce qui pouvait flatter mon cœur, mes désirs étaient la mesure de mes plaisirs.

C’est la formule-même de la démesure, comme si la censure n’avait pas lieu d’être. Pourquoi donc cette levée de toute censure ? Par l’intuition que son rêve est bon, non seulement parce qu’il ne fait aucun mal en s’y livrant, puisqu’il rêve, mais parce que cette innocence, au sens littéral, aide à faire émerger une vérité inconnue des anciens. Par exemple, le monde ancien avait le choix entre la vertu d’un côté, les livres efféminés qui ne parlent que d’amour, de l’autre. Il suggère qu’on peut importer le courage en amour, et trouver dans le plus grand bonheur érotique possible des ressources pour la vertu, de sorte que nous entrons dans un autre monde, le nôtre : un monde où la sensibilité a cessé d’être l’antonyme de la vertu. (Je laisse de côté la tradition réactionnaire, pour qui la nouveauté rousseauiste ne recouvre rien que l’abandon à la passion et le renoncement à tout effort sur soi).Très frappante est cette capacité de maintenir deux prises en même temps, sans céder sur aucune –bonté et vertu, jouissance et excellence morale, désir amoureux et respect de l’ordre familial, goût de la rêverie et civisme républicain, mais aussi espérance politique et pessimisme historique, foi monothéiste et souverain mépris des dogmes. Il ne cesse d’ouvrir des fronts et de multiplier les conflits, et les mises en scène de ces conflits, jusqu’à celui qui oppose dans les Rêveries l’indépendance et la bonté. L’opposition de la liberté individuelle et des devoirs de la charité, qui était restée cachée dans le cas d’Emile, passe au premier plan, et loin d’effacer la difficulté, il l’accuse. Mais quand il la durcit, ce n’est pas pour renoncer à l’un ou l’autre des biens auxquels il aspire. Il n’abjure pas le goût du bien par amour de la liberté, car il ne congédie rien de ce qui « flatte son cœur ». Cette manière de poser les problèmes est à la fois tumultueuse et tenace, elle fait souvent violence aux lecteurs, mais c’est ainsi qu’il s’est donné les moyens de rester au plus près de lui-même : à l’écart du sens commun, dans le pêle-mêle douloureux de sa nature et de son histoire, de son expérience et de ses aspirations. Tenir les deux bouts de la chaine, c’est ne pas méconnaitre les leçons de l’expérience, sans pour autant renoncer à ses aspirations premières, si meurtries soient-elles au contact du monde. C’est admettre la réalité, mais non les sanctions de la réalité, afin que les espérances élémentaires – la liberté individuelle, le droit au bonheur, la possibilité d’aimer les siens dans la famille ou la nation –, continuent de l’accompagner. Grâce à sa ténacité, elles ne nous ont pas quittés.

Claude Habib, 16 octobre 2015.



[1] Tant d’hostilité a surpris ses contemporains : nul ne peut le contredire sans devenir son adversaire. Voir à ce sujet la note de la Préface de Narcisse, où « grossier comme les Macédoniens de Philippe », Rousseau revendique le droit d’utiliser ce terme d’adversaire. OC, Pléiade, t. 2, p. 959-960.

[2] Rousseau Juge de Jean-Jacques , 3ème Dialogue, OC, t. 1, p. 936.

[3] Jacques Julliard, Les Gauches françaises, 1762-2012 : Histoire, politique et imaginaire, Flammarion, 2012, p. 118.

[4] Leo Strauss, « La crise du droit naturel moderne : Rousseau »in La Philosophie politique et l’histoire, trad. Olivier Sedeyn, Le livre de poche, 2008.

[5] Traité de sphère , OC, Pléiade, t. V, p. 585. Je modernise l’orthographe et la ponctuation.

[6] Ibid.

[7] Bruno Bernardi insiste à juste titre sur l’hypothèse, qui précise et limite la portée de la citation « si la nature nous a destinés à être sains» : une telle destination est douteuse dans le cas de l’homme, Edition GF, note 61.

[8] Jean-Jacques Rousseau Henriette *** Correspondance , présentation Y. Seité, éditions Manucius, 2014, p. 80.

[9] Discours sur l’origine de l’inégalité , note 9, OC, t. III, p. 207.

[10] Henri Coulet, introduction à Narcisse, Desjonquères, 2014, p. 16.

[11] Emile , l. 2 p. 350.

[12] Conf., l. 6, OC, Pléiade, t. 1, p.227-228.

[13] Ibid . .

[14] Op. cit , p. 233.

[15] Lettre à Malesherbes, 12 janvier 62, Lettres philosophiques, éd. J.-F. Perrin, Le livre de poche, 2003, p. 252.

[16] Emile , OC, t.IV, Emile, l. IV, p. 491.

[17] Rousseau juge de Jean-Jacques , OC, t. 1, p. 930.

[18] Les Confessions , livre 1, Gallimard, pléiade, OC, t. 1, p.37.

[19] Dialogues , OC, t. 1, pp. 694-695.

[20] Corinne ou l’Italie , Gallimard, Folio, ed. Simone Balayé, p. 159.

[21] Lettres à Malesherbes, OC, t. 1, p. 1136.

[22] Émile , l. II, Pléiade t. IV,, p. 345.

[23] Gustave Lanson, « L’unité de la pensée de Rousseau ». Consultable en ligne www.centre-rousseau.fr

[24] Émile , l. II, Pléiade t. IV,, p. 345.

[25] Ibid.

[26] Conf. , VIII, OC, t. 1, p. 352. Je souligne.

[27] Rousseau juge de Jean-Jacques , deuxième dialogue, OC, Pléiade, t. 1, p. 804 ;

[28] Les Confessions , l.9, op. cit., p. 434-435.

[29] Les Confessions , livre IV, OC, t. 1, p. 174.

[30] DOI , OC, t. 3, p. 150.GF, p. 90.

[31] Lettres à Malesherbes, 3ème lettre 26 janvier 1762, op. cit. , p. 258. Je souligne. Qu’il y ait passage de la rêverie à la méditation est indiqué dans la 7ème promenade : « Quelquefois, mes rêveries finissent par la méditation, mais plus souvent mes méditation finissent par la rêverie... »

[32] Emile , Préface (Charak, p . 42). Pleiade, t. 4, p.242.

[33] Lettres à Malesherbes , première lettre, op. cit. p. 253. Je souligne.

Additional Info

  • Auteur: Sermain Jean-Paul
  • Angle d'étude: Autobiographie
  • Année de publication: 2006
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