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CENTRE ROUSSEAU
Groupe d’Études dédié à Jean-Jacques Rousseau

La préhistoire de l'amour de soi. Patrick Hochart

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lundi, 13 avril 2015 21:01 Written by 

La préhistoire de l’amour de soi

Qu’est-ce qu’une mère ? Question étrange1 et qui indique assez que le « nom de mère » ne se réduit pas au fait ou à la simple imputation biologique ou généalogique de celle qui a donné la vie, de la « propre mère » 2 de l’enfant, mais que sous la mère de l’état-civil - celle que prennent en compte les médecins (p.256, 1306) et les lois (p.246 n.) -, la question s’impose de savoir ce que doit ou devrait être une mère, ce qu’il en est d’ « une véritable mère »3, soit de l’office ou de « l’état de mère » (p.246 n., 256), qui loin de se borner à un état de fait, biologique ou juridique, ressortit proprement au registre moral et s’énonce en termes de devoirs et de droit ; devoirs et droit, au demeurant, fort singuliers, puisque, quelques pénibles que puissent paraître ces devoirs (p.246 n, p.256), ils ne laissent pas d’être « doux » (p.258, 277) et ne requièrent d’autre vertu que celle qu’inspirent la tendresse et la sensibilité (p.245, 257, mF, p.66), tout de même qu’en retour « le droit de mère » n’est autre qu’un droit à la tendresse de la part de son enfant (p.257, 259). Si, en effet, la question de la mère est une question de droit et pas seulement de fait, puisqu’il peut y avoir des géniteurs, des génitrices et des rejetons, légitimes ou non, sans qu’il n’y ait en vérité « ni pères, ni mères, ni enfants » (p.258, 262), encore faut-il ajouter que les devoirs et les droits qui incombent à « l’état de mère » définissent proprement l’empire de la loi naturelle (III, p.125), soit d’une loi absolument première, antérieure à la raison et qui relève uniquement de la sensibilité ; aussi, tenant du plus près qu’il est possible à la nature, « l’état de mère » est-il, comme de juste, « plus sûr » (p.246 n), incontestable (p.245 n), impliquant un devoir qui « n’est pas douteux » (p.256) et un droit indéfectible (p.246 n, 258-59) ; ainsi encore le commerce entre la mère et l’enfant constitue-t-il, au sein de l’universelle dispersion de l’état de nature, la première et seule « société » que force est à Rousseau de reconnaître incidemment (III, p.147 ; cf. p.352). Mais sans doute y a-t-il plus : si « l’état de mère » tient au plus près de la nature, c’est que la nature, « notre mère commune » (I, p.1066), la meilleure mère qui soit4, n’a guère d’autre figure que maternelle, que tout débat se trouve toujours circonscrit entre les pôles de la mère et de la marâtre, de la bonne mère et de la mère abusive ou négligente, et qu’enfin rien ne fait jamais question qu’à partir d’une défaillance de la mère. Initiatrices du droit naturel, il dépend des mères que la nature perde ou recouvre ses droits : que les femmes cessent d’être mères et « tout vient successivement de cette première dépravation », « le naturel s’éteint dans tous les cœurs » (p.257) ; inversement, satisferaient-elles à leur devoir qui « n’est pas douteux », que tout se réformerait et que « bientôt la nature aurait repris tous ses droits » (p.258) ; autant donc l’office maternel fait valoir la voix même de la nature, autant la défaillance maternelle entame la dénaturation elle-même5 et se donne comme la source de tout désordre 6.

Mais la mère n’est telle que par l’enfant7 et la question ne peut manquer de refluer de la mère à l’enfant : qu’est-ce donc qu’un infans ? comment un enfant est-il possible 8 ? Sans doute peut-on concevoir par l’absurde que « l’état de l’enfance » (p.246) est nécessaire et que « la nature veut que les enfants soient enfants avant que d’être hommes » (p.319), en supputant ce qu’il en serait à défaut d’enfance, « si l’homme naissait grand et fort » (p.246-47, 280), mais il reste que, considéré en lui-même, « l’état de l’enfance » est un objet de paradoxe, le seul âge, au demeurant, qui n’a pas de maturité propre ni ne connaît de plénitude (cf. p.418). Ainsi l’enfance est nécessaire donc naturelle au sens de ce qui ne peut pas ne pas être, de ce qui ne peut manquer pour tout être animé et sensible (mF, p.55, 63 ; p.281-82) ; bien plus, semble-t-il, l’instant même de la naissance désigne le moment de la pure nature, l’être tel qu’il sort « des mains de l’auteur des choses » (p.245), avant qu’ait pu s’introduire quelque altération que ce soit (p.248), mais ce moment de pure nature est aussi celui d’une détresse absolue, d’une nullité complète, comme si « pour être quelque chose, pour être soi-même et toujours un » (p.250), force était que l’ « homme naturel » commençât par n’être rien ni personne. Connaître l’infantia, c’est connaître la nature comme infirmité9, c’est connaître qu’il est dans la nature de l’enfant d’être absolument dépourvu, absolument informe, de manquer littéralement de tout (p.247). Bien plus, non seulement l’enfant n’est rien par lui-même, « n’a pas même le sentiment de sa propre existence » (p.279-80 ; p.298), mais encore est-il, en quelque sorte, moins que rien, puisqu’il n’existe par lui-même qu’en ne ressentant autre chose que malaise et douleur (p.259, 261) sans aucun moyen propre d’y remédier (p.256) ; à peine est-il loisible d’avancer qu’il « sent ses besoins et ne les peut satisfaire » (p.286), puisqu’il n’a en vérité qu’une sensation indéterminée, indistincte, de malaise ou de mal-être (id.) et qu’il appartiendra justement à ceux qui l’assistent de faire le partage dans cette manifestation de mal-être entre ce qui est besoin et qui doit être satisfait et ce qui ne l’est pas et qui doit être souffert (p.290), pour qu’il apprenne à opérer lui-même cette distinction et qu’il en vienne à connaître ses besoins (p.246, 280).

Si donc « l’état de l’enfance », le point de départ naturel et inévitable de la vie humaine, se présente ainsi sous le sceau d’une absolue déficience et sous le signe du privatif (infans, infirmus, nescius) (p.281), c’est dire que la destinée humaine s’inscrit d’emblée dans la trame d’une histoire, qu’il aura à devenir ce qu’il a à être, quelque chose, soi-même, toujours un, sans que rien, aucune forme, aucun attribut ne lui soit proprement donné par la nature, et aussi dans la trame d’un certain commerce (p.247, 310, 315) : l’enfant ne subsiste (p.315-16) qu’en étant assisté et ne se forme que sous la garde d’autrui, au travers d’une « altération » originelle, puisque dans ce rapport c’est toujours à partir de l’alter que se forme l’ego , par les soins de l’alter que l’ego prend forme. Force est donc, de quelque manière qu’on s’y prenne, que l’éducation commence avec la naissance (p.279, 281, 283), puisque les soins d’autrui sont dès l’origine nécessairement requis par la teneur déficiente de l’enfant ; force est même que la première éducation soit « celle qui importe le plus » (p.245 n), mais aussi la plus problématique qui soit, puisque l’enfant, absolument informe en lui-même, s’y trouve exposé, sans réserve ni résistance (p.260 ; cf. p.253), à l’entière discrétion et merci (p.274, 315) de ceux qui l’entourent, qu’il ne contient pas en lui-même, fût-ce à titre d’ébauche, le patron qu’il faudrait développer et sur lequel régler son assistance, mais qu’il semble se donner comme une matière amorphe (p.276), malléable à volonté, prête à prendre toutes les formes et tous les plis qu’on voudra lui donner 10, en sorte que la première éducation apparaît absolument formatrice, donnant forme à ce qui de soi est informe et qui ne semble appeler aucune forme plutôt qu’une autre.

C’est justement parce que l’enfant ne laisse préfigurer aucune forme qu’il suffirait de suivre, mais qu’il est originellement informe, que l’homme est exposé par nature à la dénaturation : s’il altère la nature autant qu’elle le peut être (p.245), s’il est agent de difformité, voire de monstruosité, c’est qu’il est lui-même, au premier chef, par nature sujet à la difformité (id.). Puisque « nous voilà tellement livrés aux autres dès notre naissance » (mF, p.56), puisque l’enfant est voué par nature à la dépendance (p.287 ; cf. NH, V, 3, II, p.570, 571) et que, n’étant rien par lui-même, il ne saurait autrement se former que par altération, il est exposé non seulement à être défiguré ou déformé, mais à la difformité, et se prête à recevoir une forme arbitraire qui le retranche absolument de toute référence naturelle, soit encore à mourir à son être moral avant même que d’y naître et à se trouver « dès les premiers pas hors de la nature » (cf. p.259 ; NH, loc. cit., p.571) ; avant même qu’il puisse être quelque chose, soi-même, il y a moyen, voire il y a nécessité de l’altérer, et danger de le rendre pour toujours étranger à lui-même, avant même qu’il ait eu seulement le loisir d’être soi. Altération aussi radicale que possible, véritable dénaturation, qui ne vient pas gauchir ou modifier une constitution donnée et ineffaçable (p.247-48 ; cf. mF, p.56), mais supplanter dans l’œuf toute forme naturelle pour y introduire l’arbitraire et l’artifice. Dès lors n’est-il pas vain de parler d’ « homme naturel » 11 et d’ « éducation de la nature » (p.251), quand par nature l’homme commence par n’être rien ni personne et qu’il ne devient quelque chose que par altération ? Ne faut-il pas, au contraire, conclure que l’homme se définit proprement et originairement comme un être dénaturé, délié de la nature, abandonné par la nature ou qu’il est de sa nature de n’avoir pas de nature, attendu qu’aucune forme, qu’aucun instinct (III, p.135, 142-43) ne lui est naturellement donné ? Est-il donc exposé ou par nature voué à la dénaturation ?

Assurément, « la première éducation » se distingue en ceci qu’elle ne saurait être simplement négative (p.251), puisque l’enfant n’est rien (p.281), que la nature, le sens même de ce qu’il a à être, doit lui être, en quelque sorte, infusé de l’extérieur et que « dépourvu de tout » (p.248), « il n’y a pas un moment à perdre pour lui former un bon naturel » (NH, loc. cit, p.581). Mais si nous ne sommes pourtant point, dès les premiers pas, condamnés à l’arbitraire et à l’artifice (p.245 ; mF, p.57), c’est qu’au sein de cette indétermination naturelle, de cette malléabilité qui semble se prêter indistinctement à recevoir n’importe quelle empreinte, il y a un élément déterminant, qu’à l’extérieur, parmi les autres dont l’enfant ne peut manquer de recevoir l’altération, il y a un autrui qui n’est pas quelconque mais qui se trouve naturellement et indubitablement indiqué, sa mère. Sans doute, considéré en lui-même, l’enfant est-il dépourvu de tout (p.247), mais justement il ne doit pas s’envisager en lui-même, ou plutôt il ne doit s’envisager en lui-même qu’en rapport avec sa mère, pourvu qu’il est naturellement d’une mère 12 et à ce titre seulement, d’une « forme originelle » (p.261). A ce compte, la mère apparaît comme le remède ou le supplément (p.290) naturel à la déréliction naturelle de l’enfant : la nature l’abandonne sans ressource dans son infirmité radicale (p.256), mais elle ne laisse pas d’y pourvoir13 et de ménager le remède naturel à cette infirmité naturelle, eu égard à quoi la déréliction et le dénuement de l’enfant se renversent et apparaissent comme la chance même de l’humanité, ce par quoi il faut bien que commence un être qui doit être « soi-même » et pas seulement un rouage du monde. Ainsi sommes-nous, suivant le fil de la nature ou plutôt de sa question, nécessairement renvoyés de la mère à l’enfant et de l’enfant à la mère, puisque c’est par la mère que l’enfant peut retrouver la nature et échapper à l’artifice ou, au contraire, y être condamné sans retour, faute de mère ou par la faute de la mère.

En quoi donc la mère, sa mère, est-elle tout naturellement indiquée pour prodiguer à l’enfant des soins qui ayant une règle de nature, l’inscrivent dans l’ordre d’une nature et lui forment « un bon naturel » ? La démonstration en est faite à partir du registre apparemment central, parce que vital, mais au fond relativement marginal, de la nourriture (p.245-46 n), pour autant qu’il s’y avère que « la véritable nourrice », la seule naturelle, n’est autre que la mère14 et, par suite, la nourrice étrangère nécessairement une mère artificielle, sinon même « une mauvaise mère » (p.255, 257). Pourquoi la mère est-elle seule la bonne nourrice ? Parce que la nature indique elle-même ce choix en instituant une complémentarité synchronique des besoins : l’enfant n’a pas seulement besoin de lait - ce que pourrait lui fournir toute nourrice -, mais à l’enfant nouvellement né il faut le lait d’une femme nouvellement accouchée (p.273), ce qui discrédite la nourrice étrangère ou du moins en embarrasse le choix, embarras qui ne laisse pas de trahir l’artifice (id.). Plus généralement le nourrissage peut s’envisager sous le signe d’une complémentarité ou d’un équilibrage entre une pléthore qui cherche à se décharger et un défaut en peine d’être rempli, de telle sorte que le lien nourricier n’est pas autrement fondé que sur le seul besoin de la mère, pour autant que, par quelque harmonie préétablie, il se trouve justement répondre et s’accorder naturellement au besoin de l’enfant. Argument dont il est fait état dans le Discours sur l’inégalité (III, p.147) comme le plus sûr pour garantir le bien-être des petits (id., p.236), mais dont la maxime « demande moins à être étendue que resserrée » (ibid.) et qu’il revient à l’ Emile de reprendre sous un autre jour, puisque s’y trouve pris en compte le besoin de l’enfant (p.272-73) sans plus de mention du besoin de s’exonérer de la mère. A cet égard, l’accent ne porte plus sur la complémentarité des besoins mais sur l’homogénéité des substances : au fil du nourrissage se trace « la voix du sang », une liaison substantielle entre la mère et l’enfant qui perpétue sur un autre registre ou retrouve le temps de la gestation (p.298), puisque celle qui nourrit et celui qui est nourri ne forment en effet qu’une seule chair, au long d’une continuité homogène (p.275-76). Ainsi la nourriture forme, au fil de son alambic, une chaîne où se fondent et transforment les éléments - végétal, chyle, lait, caillé, chyle -, non sans quelques stases qui interrompent l’écoulement et favorisent l’assimilation (p.275 et n). Sous ce rapport, se marque donc la consubstantialité de la nourrice et du nourrisson qui répare, en quelque sorte la coupure de la naissance, en sorte que le nourrissage se donne naturellement comme la poursuite de la grossesse. Toutefois, loin s’en faut qu’à ce titre la mère s’impose sans conteste possible comme la meilleure et la véritable nourrice, puisque l’enfant pourrait, sans grand dommage physique, être allaité même par une louve (p.257 ; cf. p.492), mais encore qu’il n’est pas impossible qu’il y ait des cas où il ne s’en porterait que mieux et que tout de même qu’il faut ramener par degrés les enfants « à leur vigueur primitive », gâtée originairement par la mollesse des parents (p.277) et ainsi amender la substance même dont ils sont formés15, de même il vaut sans doute mieux qu’ « il suce le lait d’une nourrice en santé que d’une mère gâtée » (p.256-57). A ce compte, la survie de l’enfant est attachée au service d’une nourrice en général et non point de sa mère en particulier.

Mais - et c’est là l’argument décisif - la question ne doit pas « s’envisager seulement par le côté physique » (p.257 ; cf. p.273-74). Si, en effet, la véritable nourrice est la mère, si à défaut des soins maternels, la carrière est ouverte à la suppléance de l’artifice et à la dénaturation, dans la chaîne pernicieuse et perverse des substitutions de mères et d’enfants (p.255-57), ce n’est pas en vertu de la qualité de son lait - qui peut même être remplacé avantageusement -, c’est pour autant que le nourrissage importe à cela même qui désigne la mère comme irremplaçable, à savoir « la sollicitude maternelle » (p.257). Qu’en est-il donc de cette « sollicitude » qui caractérise de manière décisive le rapport naturel de la mère à son enfant ? Sentiment étrange en ce qu’il paraît conjuguer des traits contradictoires. Ainsi passe-t-il d’abord pour une affection naturelle, soit immédiatement donnée et active à l’instar de l’amour de soi, une affection quasi instinctive - comme si le défaut d’instinct chez l’enfant se trouvait compensé par la présence immédiate de l’instinct maternel -, puisque ce qui discrédite la nourrice étrangère, ce n’est pas qu’elle ne puisse point à la longue prendre pour l’enfant « une tendresse de mère » (p.257), mais c’est que cette tendresse, qui aura demandé que « l’habitude change la nature », viendra trop tard et que donc seule « la sollicitude maternelle » peut immédiatement parer à l’urgence de la détresse enfantine (id.), ne pouvant ainsi être suppléée non pas en soi, mais dans son immédiateté : personne d’autre que la mère ne pourra avoir immédiatement envers l’enfant, comme il en a urgemment besoin, les sentiments requis pour les soins qui doivent lui être prodigués. Mais, d’un autre côté, ce sentiment immédiat et à ce titre naturel n’en a pas moins les traits du factice et du social, puisque son immédiateté est justement celle d’une préférence et que la sollicitude maternelle ne porte pas sur l’enfance en général, sur n’importe quel enfant, mais chaque mère sur son enfant en particulier, le seul pour lequel la nature lui dise quelque chose (p.255), ce qui précisément discrédite, dans l’urgence, la nourrice étrangère. A l’encontre de l '« instinct » ou du besoin (p.493-94 ; III, p.157-58), la sollicitude maternelle paraît se rapprocher des passions sociales qui se dirigent sur un objet déterminé et exclusif, sous le signe de la préférence. Sous ce rapport, de surcroît, elle pourrait même s’apparenter à ces passions non seulement factices mais encore dénaturées, par lesquelles chacun proteste ne songer qu’aux autres quand en réalité il ne pense qu’à soi (mF, p.56-57). Pour autant, en effet, qu’elle semble porter la mère à s’oublier elle-même (p.246 n) pour ne s’occuper que de son enfant, cette abnégation supposée et ce prétendu esprit de sacrifice, irréductibles à la simple pitié que tout enfant peut inspirer à quiconque (p.315) et qui n’est susceptible ni de cette démesure ni de cette préférence, ne sont-ils pas au fond fort suspects et ne trahissent-ils point la contradiction de l’artifice, en présumant une passion qui renverse la primauté naturelle de l’amour de soi, qui ne se borne pas à en modérer l’activité comme le fait la pitié (III, p.156), mais qui prétend l’étouffer ou du moins le subordonner ? N’est-ce point avec cette supposition sortir de la nature et se vouer au mensonge ? Tout à la fois vertu et sentiment, conjoignant l’exigence du sacrifice, de l’oubli de soi, et la douceur de la bonté naturelle et sensible, une telle sollicitude ne relève-t-elle pas de ces simagrées par lesquelles sous couvert de vertu, tels des « énergumènes de sensibilité » (I, p.810), nous nous abandonnons à la pente dénaturée et insensible de l’amour-propre ? Aussi bien qu’en peut-il bien être des « devoirs de la nature » (p.277 ; cf. p.258), soit d’un mouvement naturel qui ne se réduit pas au penchant ?

Passion ou sentiment sans pareil, unique en son genre, qui confond l’opposition du naturel et du factice, du physique et du moral, peut-être, à l’image du gouverneur, en considérant ce qu’elle doit faire verrons-nous mieux ce que la sollicitude maternelle doit être (p.263) ; peut-être encore en considérant ce qui advient à son défaut verrons-nous mieux ce qu’elle doit faire. Or la carence de sollicitude maternelle affecte deux formes, apparemment contraires, mais également marquées au coin de la cruauté : la négligence ou le défaut de soins propre aux nourrices étrangères qui tiennent l’enfant dans une contrainte cruelle (p.254), voire le crucifient (p.255) et le mettent quasiment en bière (p.253) pour n’avoir pas à s’en soucier davantage en prévenant tout accident fâcheux (p.255) ; l’excès de soins d’une mère qui faisant de son enfant son « idole », augmente et nourrit cruellement sa faiblesse en se gardant derechef de l’exposer aux accidents et aux exercices pénibles (p.259). Dans les deux cas, quoique par des routes opposées, la faute tient à ce que le souci de conserver l’enfant prime tout (p.253) et qu’on se préoccupe de l’empêcher de mourir ou même simplement de s’estropier (253, 255 ; 268-72), sans se soucier de le mettre en état de vivre, d’agir, de sentir positivement son existence (p.253). Autrement dit, dans les deux cas, se trouve strictement réprimée toute marque de libre activité, sinon même de vie (p.254-55), et pour la même raison ou sous le même prétexte, à savoir qu’il pourrait en pâtir. Tandis que la nourrice cruelle tend à conserver ses membres aux dépens de son corps (p.255), la mère idolâtre ne peut seulement souffrir l’idée qu’il doive mourir (p.253, 259), et d’abord à elle, soit l’idée de le perdre ; soins, au demeurant, mal entendus et déraisonnables, qui souvent précipitent ce qu’ils sont censés prévenir (p.253, 254, 260), ce qui trahit assez que ces soins parcimonieux ou excessifs ne concernent pas l’enfant dont, au contraire, se trouve redoutée, au premier chef, toute marque de vie et de liberté (p.254 ; cf. p.1270) : si la nourrice mercenaire se préoccupe de préserver l’enfant, ce n’est pas pour qu’il vive lui-même, puisqu’il peut bien périr pourvu qu’il ne porte pas trace de sa négligence (p.255) ; si la mère idolâtre s’affaire à l’empêcher de mourir, ce n’est pas par esprit de sacrifice, quelques soins qu’elle y consacre, c’est, en nourrissant sa faiblesse, pour se le conserver à elle-même aussi étroitement comprimé qu’il était dans l’amnios (p.254) et faire en sorte qu’il ne soit rien de plus que ce qu’il était dans son sein. L’une le conserve comme un dépôt dont elle aurait la garde et qu’elle doit mettre à l’abri de se briser ou de s’endommager, l’autre se le conserve comme une poupée ou un fétiche qu’elle s’efforce de retenir à sa disposition, tel un appendice d’elle-même qu’elle entoure de ses soins, auquel elle peut se dévouer d’autant plus sans compter qu’elle ne laisse pas de jouir de son dévouement, à l’instar de Narcisse ou l’amant de lui-même, de telle sorte qu’elle peut bien tout sacrifier à l’excès de ses soins, puisqu’elle s’emploie à maintenir l’enfant dans une telle insensibilité (p.259) qu’elle n’a pas besoin d’obtenir son aveu pour en disposer à sa guise et disposer ainsi de tout ce qui peut lui manquer, en se figurant effacer la séparation de naissance. Dans les deux cas, par le biais du calcul mercenaire ou de l’idolâtrie, ce qui en vérité est redouté, ce n’est pas tant la mort réelle de l’enfant que sa vie (p.254), l’expression du mouvement vital qui risque d’abîmer la poupée et de signifier la séparation, la perte qui le retranche de sa mère et que l’idolâtre s’efforce de dénier. En ce sens, il n’y a de sacrifice que fallacieux : en se dévouant à son enfant, la mère ne s’oublie pas (p.246 n), puisqu’elle entend qu’il ne se distingue point d’elle et qu’elle s’en fait un objet de jouissance propre, à force d’assujettissement et de contrainte, ce qui trahit la dénaturation au fil de laquelle la « sollicitude » vire en barbarie (p.259).

Qu’advient-il donc pour l’enfant à défaut de sollicitude maternelle ? Rousseau le résume d’un trait sur un double registre, en deux sentences lapidaires : « on conserve ses membres aux dépens de son corps » (255) ; « le cœur meurt, pour ainsi dire, avant que de naître » (p.259). Qu’est-ce à dire sinon que la mère cruelle qui « ne songe qu’à conserver » l’enfant » ne laisse pas de le conserver dans sa confusion et son indistinction premières, de redoubler, par sa contrainte ou son idolâtrie, le marasme et le mal-être qui sont le lot de l’enfant considéré en lui-même (p.286), d’entretenir et de nourrir son infirmité, soit de le maintenir dans un état où il ne saurait avoir par lui-même ni le sentiment de l’unité distincte de son corps (p.280), ni le sentiment de sa propre existence (p.279-80, 298). Traité en détail, membre à membre, pleur à pleur, tant dans son être physique que dans ses sensations affectives (p.282), sans égard à l’unité charnelle et morale à laquelle il doit advenir « pour être quelque chose, pour être soi-même et toujours un » (p.250), il se trouve conservé, autant qu’il est possible, dans la dispersion (mF, p.76) et le chaos de cette existence larvaire qui lui échoit comme n’étant d’abord rien par lui-même. Ou plutôt, car considéré en lui-même cet état n’est tout simplement pas viable (p.315-16), survit-il néanmoins grâce aux soins qui lui sont malgré tout prodigués, qu’il ne devient justement quelque chose que malgré tout, envers et contre tout, et qu’il ne forme le sentiment de sa propre existence que par un biais négatif, celui de l’injustice (p.286-87), de la mutinerie et de la colère (254-55, 261, 287). Ne se sentant exister que contre le monde entier, dans l’indistinction des choses et des personnes (p.314-15, 492), il ne saurait s’affirmer qu’en prenant tout le monde en haine (p.314). De la sorte, le premier emploi de sa liberté se fourvoie radicalement dans l’aliénation, par le biais de l’esclavage et de la tyrannie (p.261) dans lesquels seulement il lui est loisible de se sentir vivre, si bien que le naturel se trouve étouffé avant même que de naître sous les passions négatives « qu’on a fait naître à la place » (mF, p.69, 261). Sans doute l’enfant devient-il quelque chose, mais précisément sur un registre qui l’empêche de devenir soi-même, comme si l’amour de soi se trouvait originairement défléchi et dévoyé en amour-propre avant même d’avoir pris naissance, puisque le premier sentiment qu’il a de lui-même s’empreint de passions « irascibles et haineuses » (I, p.669, 806, 863, 891, 965-66). Pente fatale, dès lors que la première voie, la seule voie ouverte à la liberté et au sentiment propre de son existence le porte à s’affirmer essentiellement à l’encontre de la contrainte où on le tient : né dans l’esclavage, dans une contrainte qui s’efforce de le maintenir comme s’il n’était pas né (p.254), comment ne s’affirmerait-il pas en niant qu’il ne soit pas né et comment, voué au négatif, ne serait-il pas né « pour l’esclavage » (III, p.353) ? Incapable qu’il est de former quelque notion morale positive que ce soit (p.288) et quelque hors d’état qu’il soit de concevoir positivement ses droits et ses devoirs, l’enfant ne laisse pas de sentir précocement que l’on attente à ses droits (p.286) et ne peut manquer de se rebeller indistinctement ; il n’a dès lors d’autre loisir d’éprouver le sentiment de sa propre existence qu’en réagissant contre l’injustice du monde en général et se trouve voué « aux passions repoussantes et cruelles qui rendent, pour ainsi dire, la sensibilité non seulement nulle, mais négative et font le tourment de ceux qui les éprouvent » (p.506).

Qu’en est-il donc, à rebours, des effets de la sollicitude maternelle ? Si à son défaut le cœur meurt avant même que de naître, si avec la voix du sang (p.259) se trouve étranglée toute sensibilité, tout sentiment positif de vie et de liberté (p.254), c’est que la sollicitude maternelle a pour office d’éveiller la sensibilité de l’enfant et, en premier lieu, cette passion primitive, source et règle de toutes les autres, qu’est l’amour de soi ; passion primitive mais point vraiment innée, quoiqu’il arrive à Rousseau de le suggérer (p.491), d’abord parce que comme toute passion l’amour de soi requiert d’être éveillé, ensuite parce que loin s’en faut que son « objet », l’unité du soi et le sentiment de l’existence propre, soit donné immédiatement, puisqu’il devra, au contraire, se constituer tout au long des premiers âges, à mesure que se forme et se développe justement l’amour de soi. Ainsi l’amour de soi n’est pas l’instinct de conservation dont il tient lieu, mais d’abord la passion unifiante, rassemblante, par laquelle l’enfant dépasse la confusion et le marasme de ses sensations, en les rapportant toutes au sentiment de soi (cf. p.280).

Quoi qu’il en soit de cette « opération » (III, p.125), s’il incombe à la sollicitude maternelle de l’éveiller, en éveillant la sensibilité de l’enfant, ce n’est pas, comme on serait tenté de le croire, pour initier l’enfant à l’amour et former son cœur en le disposant à lui rendre la pareille. Tout au contraire et pour longtemps, l’enfant, même puer, n’est pas susceptible de liaisons morales, de quelque nature qu’elles soient, et ne saurait contracter d’autre attachement que machinal (p.492, 500), de sorte qu’il faut rigoureusement se garder de lui demander ce qu’il n’est pas en état de donner, sous peine de ne lui apprendre qu’à donner le change. Autrement dit, la sensibilité naissante de l’enfant, éveillée par la sollicitude maternelle, ne peut et ne doit se tourner que sur lui-même : s’il incombe à la mère d’éveiller le cœur de l’enfant, c’est pour lui ménager, par son « enceinte » (p.246), le loisir de se rassembler lui-même, de se sentir un et d’accéder à l’amour de soi. L’enfant n’est d’abord quelque chose qu’en étant l’objet singulier de la sollicitude maternelle, seul point de ralliement, seule clôture au regard de laquelle il lui est loisible d’advenir positivement au sentiment de soi, de son unité singulière ; l’enfant mal aimé ne saurait s’aimer lui-même.

Or cette enceinte, cet abri maternel ne désigne pas précisément un espace de protection contre les accidents du monde - tout au contraire, à cet égard, il importe de le plonger dans l’eau du Styx (p.259), de le laisser s’exercer et se rendre prêt à affronter toutes les occurrences possibles (p.282) ; cette enceinte est cela même qui permet à l’enfant de dépasser son indétermination interne, la confusion de ses sensations, l’enclos à l’abri duquel, garanti « du choc des opinions humaines » (p.245-46), il se peut lui-même rassembler et ressentir cette passion rassemblante qu’est l’amour de soi. Si donc la sensibilité première, l’amour de soi ne s’éveille qu’à partir de la sollicitude maternelle, il ne laisse pas de comporter en souffrance, en suspens, sans emploi, comme une pierre d’attente, la trace de l’autre - de la mère en lui-même - au cœur du sentiment de soi, trace qui s’avèrera après coup, au moment où l’amour de soi, pleinement développé, se fera expansif et où l’adolescent sera en mesure de déceler les intentions d’autrui à son égard. Sans doute l’enfant, tant qu’il a déjà bien suffisamment à faire avec soi, n’est susceptible d’aucun sentiment moral hormis envers lui-même, mais s’il n’est pas l’objet d’une sollicitude maternelle, il ne sera point capable de s’aimer lui-même, puis, suivant « la marche de la nature », d’aimer les autres. Tout le vrai développement moral s’inscrira donc dans l’après coup, mais si rien n’est donné, rien ne pourra après coup être retrouvé et « nous sommes dès les premiers pas hors de la nature » (p.259), pour nous trouver hors d’état de la retrouver, faute d’avoir quoi que ce soit à retrouver. Si donc « l’enfant doit aimer sa mère avant de savoir qu’il le doit » (id.), s’il n’est sans sentir ce qu’il lui doit, ce devoir est inscrit, telle une trace d’abord sans effet, dans l’amour de soi auquel la sollicitude maternelle a donné naissance ; ce qui semble impliquer, au demeurant, que la mère doive, tel le législateur, « travailler dans un siècle et jouir dans un autre » (III, p.381), puisqu’elle ne saurait être pleinement payée en retour de ses soins que dans l’après coup lointain de l’adolescence (p.246)16.

Pourquoi, maintenant, revient-il à la mère, à la mère seule, de façon irremplaçable, qui « ne se supplée point », de ménager à son enfant l’enceinte où il lui est donné de fortifier « la douce voix du sang » (mF, p.67), de s’habituer à lui-même et de se constituer positivement comme un ? En raison, sans doute, de sa « prévoyance » (p.245), bien différente de « la fausse prévoyance des pères » (p.246 n, 307) ; c’est que cette sollicitude, quelque immédiate qu’elle soit et seule à même de parer à l’urgence, n’a rien d’instinctif, mais se trouve dès longtemps préparée dans le sentiment de la mère pour son enfant : dès avant la naissance, il est donné à la mère, et à elle seule, de sentir son enfant et d’en faire par avance l’objet sensible de sa sollicitude singulière. Juste prévoyance en ceci que la mère ne laisse pas d’anticiper son enfant comme autre, comme déjà séparé d’elle, de le pré-voir mais comme imprévisible, soit de « préparer de loin le règne de sa liberté » (p.282) ou de vouloir toujours déjà son bonheur (p.246 n), de le considérer toujours déjà « comme un être moral » (p.301). C’est dire que l’appartenance de l’enfant à sa mère, qui signe d’emblée sa singularité comme objet de sa sollicitude singulière, compose ou doit composer avec une certaine étrangeté sensible ; ce qui explique d’ailleurs que cette sollicitude puisse se reporter sur un autre enfant, sur un enfant étranger qui peut devenir sien ou pour lequel elle peut prendre « une tendresse de mère » (p.257), tout comme le sien ne laisse pas d’être senti, en un sens, comme étranger. Ainsi la sollicitude maternelle anticipe son enfant, sans préférence comparative, aussi bien comme un objet qu’elle a à perdre et c’est ce qui constitue proprement la jouissance maternelle - « il faudra pourtant qu’il meure » (p.253) - pour autant que sa jouissance a trait à ce qui se peut, voire se doit perdre. Nulle abnégation donc dans la sollicitude maternelle, aussi dévouée que la mère soit à son enfant sans rien exiger en retour qui l’assujettisseet le captive au lieu de lui ménager le loisir d’accéder à lui-même, mais à rebours la jouissance de l’extase (mF, p.66 ; NH, II, p.560,769) : tableau exemplaire d’un enfant qui sous le regard extatique de la mère vaque à lui-même, qui dans l’enceinte de sa présence a le loisir d’accéder à lui-même, d’être tout à lui-même et aux choses (p.461), sans se réfléchir dans le regard des adultes ni chercher à se faire valoir auprès d’eux.

Sans doute l’enfant n’est-il pas proprement un, n’est-il rien en et par lui-même que multiplicité indistincte de sensations confuses et de malaise, mais il reste qu’il est aussi d’emblée unique pour autant qu’il se trouve anticipé dans le désir ou la sollicitude maternelle, qu’avant même de naître il ne laisse pas d’être l’objet d’une prédilection (cf.III, p.139) singulière et sensible, qui ne relève pas des préférences comparatives de l’amour-propre, mais s’enracine dans l’absolu de l’amour de soi : la mère n’attend pas un enfant quelconque ou un enfant en général, un échantillon d’enfant, ni proprement un enfant plus beau que les autres, mais l’enfant qu’elle porte est toujours déjà, à ses yeux, sien et unique, son enfant dans sa singularité, et elle se rapporte à lui comme à elle-même, n’était qu’elle le sent aussi comme autre. Nul doute que pour Rousseau, l’enfant, au sein de sa détresse native, ne tienne dans ce sentiment dont il est l’objet singulier, le point de ralliement ou d’identification, le ressort à partir duquel la chance lui est ménagée d’advenir à lui-même ; mais aussi que cette chance comporte le risque d’une aliénation originaire, soit de se trouver approprié à un autre avant même d’avoir eu le loisir d’accéder à soi, pour peu que la mère fasse de son enfant sa chose, qu’elle le regarde comme un corps étranger, une charge onéreuse dont il importe de se délivrer (p.256), ou, au contraire, comme une simple partie d’elle-même, son idole ou son jouet. Quoi qu’il en soit, s’il faut bien pour en venir à être soi-même commencer par n’être rien, le sujet ne saurait se constituer dans sa singularité propre qu’en étant d’abord l’objet singulier d’une passion qui s’adresse en lui, comme par avance, à l’individu qu’il a à être. En ce sens le paradoxe essentiel c’est que ce par quoi nous sommes nous-mêmes est d’abord extérieur à nous, que le sentiment même de notre existence est d’abord éprouvé par une autre personne et que c’est en puisant à cette source qu’il nous est donné de le former pour notre propre compte ; autre personne toutefois qui, sous l’espèce de la mère, n’est pas uniment étrangère, ce qui ménage le loisir d’une altération - car c’est bien à partir de l’altérité maternelle que l’ego se constitue - qui ne soit pas aliénante, pour autant qu’en cette sollicitude l’enfant est aussi pour la mère un autre et d’emblée reconnu comme tel, attachée qu’elle est à son bonheur (p.246 n) et qu’elle doit être à lui laisser toute la liberté surveillée (p.255) dont il est susceptible (p.290).

Mais, assurément, cette extase et ce « zèle maternel » (II, p.583 ; cf. p.272-73 ; 262, 273) requièrent des ménagements, faute de quoi ils risquent de s’abîmer dans une fascination captatrice et « aveugle » (p.246 n), de se corrompre dans une unité siamoise où chacun se fait esclave et tyran de l’autre ; à quoi pourvoit, au gré d’un partage peut-être fâcheux mais inévitable (p.274), le regard du père (p.246), ému mais point extatique, qui par sa seule présence (p.262 n, 279) et ses « directions » (p.272), préserve la sollicitude maternelle du danger de virer en idolâtrie et de s’aveugler en gâterie possessive : instance de l’écrit (id. ; cf. mF, p.72 n) et de l’articulation qui vient régler le pur accent de la voix ou du babil maternel (p.285 ; I, p.107 ; cf. p.293), tout comme le législateur est requis pour éclairer (p.246 n) l’aveuglement de la volonté générale qui veut toujours le bien mais ne le connaît pas toujours (id. ; p.272 ; cf. III, p.380). Force est enfin de reconnaître que la nature est moins une donnée ou un état originaire qu’elle ne se déploie sur le fil d’une histoire ou d’une « marche » et que la formation d’un bon naturel procède par un jeu d’anticipation et d’après coup. A ce compte la prévoyance maternelle - « douce illusion de la nature » (mF, p.66) - n’est pas un leurre mais elle est, en quelque sorte, performative : elle pré-voit dans son enfant ce qu’il n’est pas mais qu’il n’a chance de devenir que par l’effet même de ce regard.

1 « Au reste, il faut expliquer le sens que je donne à ce nom de mère ; et c’est ce qui sera fait ci-après » (OC, IV, p.246 n).

2 « …la tendresse qu’il conserve pour sa propre mère est une grâce et que celle qu’il a pour sa mère adoptivre est un devoir ; car où j’ai trouvé les soins d’une mère, ne dois-je pas l’attachement d’un fils ? » (p.257).

3 « O gens durs entrez dans la chambre d’une véritable mère au milieu de sa famille et si vous en ressortez sans être émus je n’ai plus rien à vous dire » (mF, p.66).

4 « Toute Mère tendre que vous croyez être, elle [la nature] est meilleure Mère que vous » (id., p.63 ; cf. id., p.57 et III, p.139).

5 « D’où vient cet usage déraisonnable ? D’un usage dénaturé. Depuis que les mères méprisant leur premier devoir… » (p.255).

6 « Tout vient successivement de cette première source » (mF, p.66).

7 « Point de mère, point d’enfant. Entre eux les devoirs sont réciproques, et s’ils sont mal remplis d’un côté, ils seront négligés de l’autre» (p.259).

8 « On ne connaît point l’enfance… » (p.241-42) ; « Nul de nous n’est assez philosophe pour savoir se mettre à la place d’un enfant » (p.355).

9 « …les infirmités naturelles, l’enfance, la vieillesse et les maladies de toute espèce » (III, p.137).

10 De même que sa figure n’a point de trait fixé ou de « physionomie », mais présente une « bouille » qui se prête à toutes sortes de « grimace » (p.285-86).

11 Ce « prodige » (p.250) qu’on ne peut « connaître » qu’en suivant sa formation (p.251).

12 « Auparavant [avant d’avoir appris « à parler, à manger, à marcher »] il n’est rien de plus que ce qu’il était dans le sein de sa mère » (p.298).

13 « La nature y pourvoit par l’attachement des pères et des mères » (p.310).

14 « Comme la véritable nourrice est la mère… » (p.261).

15 En procédant par degrés insensibles et en usant du thermomètre (p.277-78), tant « il n’y a rien désormais qui demande un si grand art que de ramener l’homme à la nature » (mF, p.1268 ; cf. p.640 : « il faut employer beaucoup d’art pour empêcher l’homme social d’être tout à fait artificiel »).

16 Encore qu’elle soit dès à présent ce que l’enfant aime le plus au monde (après lui ?): « Ils se contraignent aussi peu devant moi qu’en mon absence. Au contraire, sous les yeux de leur mère ils ont toujours un peu plus de confiance, et quoique je sois l’auteur de toute la sévérité qu’ils éprouvent, ils me trouvent toujours la moins sévère : car je ne pourrais supporter de n’être pas ce qu’ils aiment le plus au monde » (II, p.578) ; ce à quoi prétendent encore jalousement et indûment les mères dénaturées (p.257).

Additional Info

  • Auteur: Sermain Jean-Paul
  • Angle d'étude: Autobiographie
  • Année de publication: 2006
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