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CENTRE ROUSSEAU
Groupe d’Études dédié à Jean-Jacques Rousseau

La pitié fondement de l'être moral. Patrick Hochart

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lundi, 21 octobre 2013 15:29 Written by  Claude Habib

La pitié fondement de l’être moral ?

 

 

La pitié n’a pas bonne presse et ne laisse pas de susciter un sentiment de malaise, tant chez celui qui l’éprouve que chez celui qui en est l’objet, empreinte qu’elle semble être toujours soit de condescendance soit de culpabilité, voire de l’une et de l’autre ensemble. Sur ce chapitre, nous sommes tous plus ou moins nietzschéens[1], nous aspirons à nous débarrasser de cette affection importune et suspecte, et n’envisageons un avenir radieux que sur ses décombres et après que nous l’aurions surmontée. Et pourtant il me semble qu’en fait d’avenir radieux, les grandes catastrophes morales s’annoncent et se manifestent toujours par une érosion ou un assèchement de la pitié, par un discrédit porté sur la commisération. A cet égard  je m’en rapporterai aux Russes qui sont, comme on sait, des experts et même des virtuoses tant de la pitié que de l’avenir radieux, et plus précisément à tel passage  de ce grand livre que sont les Souvenirs de Nadejda Mandelstam, souvenirs ou plutôt tombeau qu’elle érige à la mémoire d’Ossip Mandelstam, mort ou disparu sans tombe, vraisemblablement vers la fin de 1938, dans un camp de transit du côté de Vladivostok ; elle relate l’arrestation de Mandelstam en mai 1935 qui pour l’instant se solde par son exil à Voronej, et décrit en ces termes le voyage qui les y conduit sous bonne garde : « Nous avons voyagé dans des wagons et sur des bateaux bondés, nous sommes restés assis dans des gares bruyantes et grouillantes de monde, mais nulle part personne n’a prêté attention au spectacle peu ordinaire qu’offraient deux êtres de sexe différent, gardés par trois soldats en armes. Personne ne s’est même retourné pour nous regarder. Est-ce qu’ils avaient l’habitude, dans l’Oural, de spectacles de ce genre, ou bien tout simplement avaient-ils peur de la contagion ? Qui sait…Mais c’était plutôt une manifestation de l’étiquette soviétique assez particulière que notre peuple a observée rigoureusement pendant des décennies : si les autorités déportent quelqu’un, c’est qu’elles ont leurs raisons et ce n’est pas notre affaire…L’indifférence de la foule blessait et tourmentait Mandelstam : « Autrefois ils faisaient la charité aux déportés, et à présent, ils ne leur jettent même pas un regard… ». Il me chuchotait à l’oreille avec effroi que devant une foule pareille, on pouvait faire n’importe quoi à un détenu : tirer sur lui, le tuer, le torturer, sans que personne intervînt…Les spectateurs se contenteraient de tourner le dos, pour éviter un spectacle désagréable…Pendant toute la durée du voyage, j’essayai de croiser au moins un regard, mais je n’y parvins pas… »[2] .

Sans doute avec raison, à la pitié nous préférons la justice, mais justement la question est de savoir si on peut avoir l’une sans l’autre, ou encore si un homme peut être juste « quand il n’est pas miséricordieux » (IV, p.512), bref si la pitié ne se présente pas précisément comme ni plus ni moins que la condition nécessaire de toute vertu et de toute qualité morale. « Ni plus ni moins », la formule me conduit à préciser quelque peu mon titre et tout particulièrement le terme de « fondement » qui y figure, pour indiquer que je n’entends pas tellement m’arrêter sur l’analyse de la pitié que sur son statut dans la constitution de l’être moral et proprement sur son statut fondamental. En effet, si limitée, problématique, voire même suspecte que puisse être sa prégnance - comme en témoigne pour Rousseau son exploitation éhontée sur la scène théâtrale -, la pitié n’est évoquée qu’au sein d’une recherche sur les fondements ou les principes à partir desquels penser l’être moral, dès lors qu’indépendamment et comme en deçà  de toutes les discussions auxquelles peut donner lieu la question des droits et de la loi, il s’avère qu’on tient avec la pitié un « principe »[3], comme tel indiscutable[4], parce qu’il a trait à un sentiment «  qui précède…l’usage de toute réflexion » (III,p.154),  tel « le pur mouvement de la nature antérieur à toute réflexion » (id.,p.155), qui s’impose « indépendamment des maximes de l’éducation » (id.,p.156), comme une disposition universelle et nécessaire que nous ne pouvons pas ne pas ressentir et qu’est bien « forcé de reconnaître » même « le détracteur le plus outré des vertus humaines » (id.,p.154), une disposition « si naturelle que les bêtes mêmes en donnent quelquefois des signes sensibles » (id.).

Reste qu’il s’agit  d’un principe en quelque sorte négatif - «répugnance innée à voir souffrir ses semblables » (id., p.154 ; cf. n.3) -, qui opère sur le mode d’un « frein »[5], qui modère, adoucit et tempère, qui retient ou détourne plus qu’il ne pousse et qui au bout du compte, n’aura jamais à lui seul qu’une portée fort limitée[6]. Autrement dit, la culture de la pitié n’engagera nullement à faire d’Emile ni un don Quichotte - « un chevalier servant, un redresseur des torts, un Paladin » (IV, p.544) - ni une mère Thérésa - « un garde-malade, un frère de la charité » (id., p.517) -. A vrai dire, de même que les fondations n’épuisent nullement l’édifice qu’elles soutiennent, si prégnante et fondamentale qu’elle soit, la pitié n’est en aucune façon une vertu, mais la condition nécessaire et nullement suffisante de toute vertu ; tout au plus tient-elle lieu de vertu dans l’état de nature (III, p.156), soit dans un état où justement il nous serait donné de nous passer d’être vertueux.

Aussi bien, pour jouer ainsi son rôle de fondement, la pitié n’a aucunement lieu d’être  désintéressée, quand toutes les passions ne sont jamais, aux yeux de Rousseau, que des modifications de l’amour de soi[7], si bien que Rousseau ne se fait aucun scrupule de soutenir, avec la plus grande candeur, que c’est pour l’amour de moi que je m’intéresse aux misérables[8] et que c’est justement ce qui fait la solidité et  le vrai fondement  de la moralité[9]. Autrement dit, la question morale n’est jamais pour Rousseau celle du désintéressement[10] et il se montre extrêmement soupçonneux envers toute prétention au désintéressement et au sacrifice ; la question est toujours plutôt de savoir si telle modification de l’amour de soi, avec le type d’intérêt qu’elle promeut, est concourante avec l’amour de soi ou si elle entre en contradiction avec son principe en changeant « son premier objet »[11], à savoir la liberté[12].

La pente prioritaire à la pitié 

 

« Premier sentiment relatif qui touche le coeur humain selon l’ordre de la nature »(p.505) et qui marque proprement l’éclosion du coeur suivant  «la pente naturelle» que suit  «la sensibilité naissante »(p.506), la pitié s’impose comme le fond même sur lequel se développe le rapport à autrui, , comme la première détermination selon laquelle s’oriente la sensibilité confuse qui étreint le jeune homme, la première inclination au gré de laquelle il commence à démêler ce qu’il sent et ce qui l’émeut, la première forme qu’affecte sa sensibilité naissante, en se portant sur le premier objet dont il discerne qu’il le touche - indépendamment de tout intérêt relatif à ses besoins[13] - et qui lui donne à reconnaître le premier motif de son trouble : non pas tant « la main d’une femme se posant sur la sienne » (p.490) que « les peines de ses semblables »(p.502), non pas tant le sexe - soit alors les femmes et la débauche[14] - que l’espèce[15]; la première jouissance qui s’offre à lui et qu’il est en état de goûter est celle qu’il éprouve en commençant à « verser des larmes d’attendrissement »(ibid.) et en accomplissant ce premier pas sur la carte du Tendre[16].

« Premier sentiment relatif » donc, car l’enfant, qui « n’est presque encore qu’un être physique »(p.458), demeure plus sensuel que véritablement sensible[17] et s’il éprouve bien le sentiment de son existence (p.253), s’il est à même de goûter « le plaisir d’être »[18], s’il est sensible à la joie et à la douleur (p.516) et même « capable de bonheur ou de misère »[19], sa sensibilité, « bornée à son individu »(p.501,p.481), au seul « sentiment absolu » de l’amour de soi (p.494), apparaît aussi bien comme une sorte d’insensibilité[20], sous réserve de préciser que ce terme est alors plus négatif que privatif (p.500) ou encore qu’il désigne une sensibilité à l’autre dûment nulle et non point négative[21].

« Premier sentiment relatif » enfin qui, comme tel[22], s’éveille au premier feu de l’imagination[23] - ce qui distingue le sentiment de l’instinct qui peut induire des conduites analogues[24] -, mais d’une imagination réglée, qui vient naturellement à son heure, à laquelle la fantaisie, la convention et l’arbitraire n’ont point part[25] et qui sans nourrir l’illusion[26] ni l’erreur[27], s’allume spontanément en suivant « le premier développement des sens »(p.504), pour peu qu’on n’ait eu garde d’étouffer « les premiers mouvements de la sensibilité naissante »(ibid.), en précipitant sa pente érotique[28], en le livrant  «aux femmes et à la débauche »(p.502); soit en procédant à rebours des « instructions de la nature »(p.495), en attisant l’imagination suivant un cours chimérique (p.514), de sorte qu’elle excite l’activité des sens, qu’elle « ruine le tempérament » (p.495,p.496) et que « le coeur meurt pour ainsi dire avant que de naître »[29], sous le prestige de plaisirs qu’il n’est pas en état de choisir, ni donc de goûter[30] , sous l’illusion « d’une dépravation brutale et d’un vice sans charme »(p.561).

Ainsi, « premier sentiment relatif » selon l’ordre ou la marche de la nature (p.502,p.505), la pitié tout à la fois a sa source dans la sexualité, dans la fièvre(p.490), la fureur(ibid.), dans « l’ardeur d’un sang qui s’enflamme »(p.502), bref dans « le feu de cet âge »(p.519,p.547) et loin de nourrir ou d’attiser ce brasier, elle ne laisse pas d’en tempérer l’embrasement et de dériver incessamment cette fougue en effusion, cette ardeur en « larmes d’attendrissement »(p.502), ménageant de la sorte le délai nécessaire pour régler « les passions naissantes » et se disposer à éprouver l’amour sans succomber aux faux-semblants et à la folie qui le dénaturent[31]. Pour peu qu’on en soit touché, ce sentiment se montre le plus propre à enchaîner l’imagination qui l’éveille (p.501) et donc, en retour, à émousser « l’aiguillon des sens » (p.518), voire à réprimer leur activité (p.517), à refroidir l’ardeur qui imprime à l’imagination son premier essor, tout comme la réponse de la  bonne mère  « étouffe le premier feu de l’imagination » indiscrète ou du moins l’amortit (p.498-99)[32].

Commencer par la pitié, c’est donc, non sans quelque paradoxe, commencer par la retenue, prévenir toute « fermentation précoce »(p.501) en donnant à la « sensibilité naissante » et à sa « fermentation sourde »(p.490) un cours qui dispose à l’attendrissement et à la douceur, aux « passions tendres et affectueuses » et non pas à la fureur et à la cruauté (p502). Du même coup, « autre avantage de l’innocence prolongée » (ibid.), de la retenue que s’impose la sexualité naissante: non seulement cette lenteur et cette graduation (ibid.) ne compromettent pas, ne font pas avorter la capacité d’un véritable attachement, en se gardant de verser dans la dépravation et dans le vice, fruits inévitables d’une « fermentation précoce », d’un impudence acquise par les mauvais exemples, sous l’empire de la « mauvaise honte », mais encore cette marche graduelle peut et doit être mise à profit pour « jeter dans le coeur du jeune adolescent les premières semences de l’humanité » (ibid.), pour « le rendre humain » - et non point  inhumain et cruel[33] -, pour lui apprendre d’abord « qu’il a des semblables » (ibid.) et l’affecter sensiblement - sexuellement - par l’espèce avant qu’il le soit par le sexe (ibid.), pour « exciter et nourrir...les premiers mouvements de la sensibilité naissante » en les tournant « vers la bienfaisance et la bonté » (p.504).

Il ne s’agit pas tant de retarder[34]  l’éclosion sexuelle que de retracer le premier moment de cette éclosion et de la retenue qui lui est inhérente sous le signe de la pitié, comme le premier moment du sexe, le sexe, en quelque sorte, sans différence et sans préférence. A ce compte, il n’y aura pas d’autre temps qui soit propre à cet emploi[35] , car sitôt que les sens le solliciteront plus vivement et de manière plus instruite, il aura d’autres soins et sa maîtresse le retiendra davantage que le souci de l’humanité, pour peu que les germes n’en aient pas été implantés par avance[36]. Ainsi la pitié se présente comme la première modification sexuelle de l’amour de soi qui d’absolu devient relatif (p.505), sans pour autant verser dans l’orgueil ou la vanité[37], mais en se tournant d’emblée vers l’amour du genre humain (p.547-48), comme si l’amour s’étendait brusquement du seul individu au monde entier[38]; premier sentiment qui a cette propriété de se porter d’abord sur des objets qui loin d’enflammer l’ardeur des sens, ne cessent de la retenir, qui loin d’embraser l’imagination, la refroidissent, qui excitent et nourrissent la sensibilité sans émouvoir les sens, qui remuent sans séduire ni tromper[39].

Mais tout ceci[40] n’est-il pas trop beau pour être vrai, trop accordé aux voeux de Rousseau pour ne pas paraître être plutôt taillé sur mesure que suivre la marche ou l’ordre de la nature[41] ? Cette pitié, ce sentiment d’humanité qui nourrit la « sensibilité naissante » à l’abri de toute séduction, dans son « innocence prolongée »(p.502) qui prolonge aussi la sécurité enfantine, sans doute serait-il souhaitable que les jeunes gens en fussent affectés avant de se livrer aux fureurs périlleuses du sexe, qu’ils fussent d’abord portés à l’humanité et à la bienfaisance, et même peut-on convenir qu’à défaut de cette graduation, ils risquent de perdre sur les deux tableaux, en devenant « inhumains et cruels »(ibid.) et incapables d’amour, de transports, de volupté[42], puisque la jouissance est liée à la retenue, mais n’est-ce pas là, à son tour, tomber dans les travers des jusnaturalistes, en prendre à son aise avec la nature et la composer ou construire à sa guise, selon des « convenances presque arbitraires »[43] ? En quoi serait-il naturel que la fureur, « le feu de cet âge » (p.519) se développât en douceur, en attendrissement, en générosité (p.502-503) ? que l’audace de cet âge[44] confinât à la timidité ou  la poltronnerie[45] ? ou encore que la sexualité commençât par sa sublimation[46] ? Ne serait-ce pas, par un autre tour de perversion, aller contre son principe en changeant son objet (p.491) ? Aussi bien, en soulignant qu’il s’agit de « donner le change »[47], d’orienter ou de dériver l’ardeur du jeune homme sur une voie qui réprime l’activité des sens (p.517), d’incliner son imagination vers des spectacles qui l’enchaînent (p.501), de détourner la passion de la voie des sens (p.519;p.644) et d’en émousser l’aiguillon (p.518), Rousseau n’indique-t-il pas suffisamment qu’il est question de biaiser, de capter et, à sa façon, sublime, de « séduire » (p.517) la pulsion sexuelle pour l’exploiter dans un but qui peut bien être souhaitable, mais qu’il serait abusif de prétendre naturel ?

Au reste il ne dissimule pas qu’il y a là tout un art[48] et que cette orientation est l’oeuvre et répond aux voeux du gouverneur[49] qui choisit et qui dose les spectacles auxquels il confronte le jeune homme (p.517-18), de sorte qu’il faudrait s’assurer que cet art consommé, qui sans doute est de rigueur[50], n’est pas lui-même le comble de l’artifice, exploitant et mettant à profit le retard qu’il ménage pour créer de toutes pièces un sentiment factice imposé au jeune homme à force de répression, sous prétexte de le « rendre humain ». En quoi la nature prescrit-elle cette priorité de la pitié ou de l’humanité dans un coeur qu’on se sera gardé de séduire ou de corrompre ? En quoi cette manière de « donner le change » aux premiers désirs (p.502), à l’imagination (p.517) et à la sensibilité naissante (p.636), aux sens (p.644), bref à la nature (p.518) est-elle requise par la nature elle-même et peut-elle s’assurer de suivre « ses propres directions »[51] ou de se conformer à ses « instructions » (p.495) ? En quoi la nature cautionne-t-elle ce détournement de la sexualité qui l’engage d’abord dans les voies non érotiques de la pitié ?

La réponse de Rousseau, à cet égard est double. Polémique et négative d’abord, visant à redresser une erreur de perspective : je ne retarde pas, je balance ou neutralise la précocité ou la précipitation[52]; je donne le change aux «instructions prématurées » (p.500-501) que rencontre inévitablement « un sauvage fait pour habiter les villes »[53], pour qu’« enfermé dans le tourbillon social »[54], il ne soit pas le jouet de l’artifice, mais qu’il se développe suivant « la marche de la nature »; donner « le change à la nature, en suivant ses propres directions »(p.518), c’est continuer à en être le ministre (p.639) et donner lieu à ses « développements successifs »(p.501) en semblant s’ingénier à tout retarder.

Arrêtons-nous donc sur cette apparence de détour, de dérivation qui donne le change et qui évoque si fort l’artifice. A vrai dire, c’est bien le langage et le point de vue de l’observateur « averti » qui n’ayant garde au soin naturel de retarder ou plutôt de ne pas se hâter d’exploiter à l’instant ce qui est possible, à la lenteur et à la graduation du cours naturel des choses[55] ni aux « développements successifs »(p.501) suivant la « pente naturelle » de « la sensibilité naissante » (p.506), a d’emblée en vue l’objet que le jeune homme naturellement ignore[56], non par une « erreur artificieuse » mais selon « l’ignorance de la nature » (p.500). L’erreur artificieuse est bien plutôt celle de la ligne droite qui faute de laisser mûrir l’enfance et l’adolescence, ne laisse pas advenir l’état d’homme[57]; l’artifice se trahit en appelant « détours » les sinuosités de « la marche de la nature », comme si un fleuve en frayant son lit faisait des détours, quand à l’inverse c’est l’artifice qui le détourne de son cours naturel, en lui imposant une canalisation qui le précipite droit dans la mer.

 L’erreur artificieuse revient donc à confondre, par un effet de court-circuit en ligne droite qui ignore toute graduation et tout méandre, l’accès au sexe et l’union des sexes, but ultime et objet même du sexe. Céder à cette confusion, c’est ignorer l’adolescent pour y voir déjà l’homme fait qui avec impatience n’attend plus que la puissance sexuelle - et même ne l’attend pas mais en force l’avènement[58] -, c’est sacrifier à la précipitation en ignorant l’ambiguïté essentielle du moment pubertaire ou de « la sensibilité naissante », c’est rendre insensible en éludant non l’objet du désir, mais le trouble qui l’annonce : ce n’est pas parce qu’il peut qu’il doit[59], à moins de forcer la nature en exploitant une potentialité qui s’éveille; ce n’est pas parce que « son sang s’enflamme » (p.502) qu’il doit être livré aux femmes, autrement dit alors voué à la débauche (ibid.); c’est, au contraire, le comble de l’artifice que de confondre ainsi les âges, que de confondre le sexe et le besoin pour lui avancer son objet au moment même, voire avant qu’il s’éveille.

Aussi bien - seconde réponse, positive et constructive -, ce retard qui n’est pas un retardement artificieux, mais qui contrebalance la précipitation pour se conformer à la marche lente et graduelle de la nature, ou plutôt pour lui ménager le loisir de s’exercer, ce retard est-il d’abord tenu pour une règle d’hygiène et comme tel prescrit par la nature, au sens le plus physique du terme[60] : se livrer à l’union des sexes sitôt qu’on le peut, c’est véritablement détourner le cours de la nature[61] et se vouer à l’imperfection, à l’immaturité physique et morale[62]; ce n’est donc pas, et de loin, sortir de la loi de la nature (id.,p.640) que favoriser l’innocence prolongée.

Sur le terrain même de la physique sexuelle, la sexualité se découvre non pas comme un nouveau besoin à satisfaire impérativement sous peine de malheur (p.662), mais comme une « surabondance » (p.502) qui dérive du cours même de la croissance et qui, à partir de là, a sa loi  propre et ses effets moraux[63] . Ainsi l’accès au sexe et à ses implications morales se trouve lié à cette physique, à cette « fermentation sourde »(p.490) qui doit se garder d’être précoce (p.502), à cette distillation qui achève la croissance et qui « donne de la force et du jeu à tous les ressorts de la machine » (p.519), soit au sperme, mais d’abord sous le signe de sa retenue (p.547), sous l’espèce des « esprits » qui donnent « du baume au sang et de la force aux fibres » (p.519); retenue donc qui accomplit la vigueur du corps et qui, du même coup, vivifie l’âme et lui confère son ressort (ibid.). La même « substance » (ibid.) fermente  dans le « sang qui s’enflamme » (p.502), fait sourdement son oeuvre physique et se retrouve dans le feu qui anime le discours, qui donne du caractère à la physionomie et de l’expression à la personne toute entière (p.490; p.546-47). L’accès au sexe se manifeste donc dans cette lente et progressive distillation qui passe insensiblement du physique au moral, du corps prenant sa pleine consistance à la parole prenant son accent et commençant à devenir expressive et touchante. Avant d’avoir trait à l’oeuvre du sexe et pour que celle-ci ne verse pas dans la brutale dépravation et le vice sans charme (p.561), mais qu’elle puisse être, en temps voulu, en premier lieu aussi une affaire de parole et porter l’accent du discours amoureux, le sexe c’est d’abord ce feu au visage, cet accent dans le discours, cette flamme dans le regard, cette puissance d’en dire trop. De même que le nourrisson boit avec le lait la « sollicitude maternelle »[64], « les esprits vivifiants retenus et cohobés dans son sang » portent à travers le corps du jeune homme une éloquence naissante et lui donnent de l’expression[65]. Se livrer alors, sans choix et sans retenue, au sexe, c’est se couper de son véritable accès, se vouer à l’évaporation[66], à la dissipation, éteindre cette coction, ce feu du discours qui fait la vérité de l’homme, à partir de cet âge où il « commence véritablement à vivre »(p.518).

Comment donc procède graduellement cet accès à la parole qui marque le fait même du « sexe »? Pourquoi cette ouverture au sentiment et à la parole qui l’exprime peut-elle et doit-elle commencer par la pitié ? Pourquoi faut-il et est-il conforme à l’ordre de la nature que « la sensibilité naissante » trouve le premier objet qui l’émeuve distinctement sous l’espèce d’un objet pitoyable ? Pourquoi la première parole est-elle et doit-elle être celle qui inspire et qu’inspire la pitié (p.546-47) ? D’abord, au demeurant, celle qui inspire la pitié, parce qu’à l’encontre du langage du besoin qui émane du nécessiteux et qui procède à partir du demandeur[67], la langue du désir, de la passion ou de l’émotion procède à partir d’autrui, vient de l’autre dont l’expression nous touche et se délie en nous au titre d’une réponse. Moyennant quoi, la première parole susceptible de nous toucher, d’émouvoir notre sensibilité et de susciter notre parole en réponse, n’est autre, semble-t-il, que l’expression de la misère, pour autant que s’y décèle proprement l’invention de l’autre ou du semblable[68].

Pourquoi néanmoins devrais-je naturellement d’abord plaindre mes semblables, commencer par compatir à leurs misères ? Pourquoi ne serais-je pas aussi bien et aussi tôt touché par leur bonheur, pénétré par le sentiment de leur félicité ? Pourquoi ne sentirais-je pas aussi bien un tressaillement de joie et un mouvement d’attendrissement à « l’aspect d’un homme heureux »[69] ? Dire que l’image du bonheur excite en nous plutôt l’envie et son amertume (p.503-504), outre que ce n’est pas sans exception[70], montrerait peut-être qu’il vaut mieux commencer par la pitié, si l’on veut « tourner » le caractère du jeune homme « vers la bienfaisance et vers la bonté »(ibid.), mais non point qu’elle est naturellement première[71]; s’agit-il donc de « suivre »la « sensibilité naissante » « dans sa pente naturelle » ou de la « guider »(p.506), fût-ce pour la bonne cause (ibid.)[72] ?

Reste que la question n’est pas précisément de savoir pourquoi je devrais d’abord plaindre mes semblables plutôt que les admirer, mais de comprendre que c’est à travers la pitié, par le biais, rien moins que misérabiliste, de la compassion, que je me découvre avoir des semblables, que j’apprends sensiblement que j’ai des semblables[73] , que le semblable est très précisément d’abord et avant tout celui avec qui je compatis. Certes l’enfant distingue sa soeur de sa montre (p.500) et n’est pas sans voir qu’elle lui ressemble, mais « le voir sans le sentir n’est pas le savoir »(p.504) et ce n’est qu’à travers la pitié qu’il découvre sensiblement cette similitude, le lien affectif qui l’attache à l’espèce de ceux envers qui il fait l’expérience sensible de la compassion[74]. « Premier sentiment relatif » parce qu’avant même de discerner ce qu’ils me veulent et ce que je leur veux, avant de déceler leurs intentions à mon égard et les miennes au leur (p.492), les autres s’y révèlent comme tels et que s’y fait jour, de manière touchante, la similitude qui me fait appartenir à l’espèce (p.501; p.548) et  en partager le sort[75] .

Autrui, mon semblable n’est autre que celui qui me fait sentir sa souffrance de telle sorte qu’elle me touche et que je la partage, qu’elle émeut et mobilise ma sensibilité, mais que « ce partage est volontaire et doux » (p.514), autrement dit qu’il ne s’agit ni d’un réflexe ou d’un mouvement instinctif ni d’une fantaisie qui me prendrait de l’éprouver ou non à ma guise, mais d’un sentiment auquel j’acquiesce et donne mon aveu, que  je ne voudrais pas ne pas avoir [76]. Autrui se découvre donc d’abord non pas seulement comme celui qui souffre ou qui en est susceptible - ce qui est le lot de tout être vivant et, à ce titre, sensible[77] -, mais comme celui qui me fait imaginer sa souffrance[78] et qui en éveillant mon imagination me la fait partager.

C’est en ce sens que la pitié s’impose comme la condition nécessaire de toute moralité[79], comme le « premier sentiment relatif » ou sentiment du semblable en tant que tel, par lequel on commence à « sentir son être moral » (p.493) et dans lequel l’épreuve est faite qu’on s’intéresse à l’autre comme tel, indépendamment, voire aux dépens de son intérêt propre et de son bien-être (p.509), si bien qu’un homme qui ne saurait la ressentir ne pourrait être qu’un « monstre »[80]. Mais loin s’en faut, du même coup, qu’elle en soit la condition suffisante, ni même qu’elle soit une vertu[81], ou encore que le sentiment d’humanité soit la vertu de justice qui en est la règle et faute de quoi elle peut dégénérer en faiblesse, sinon même en cruauté[82]; en elle s’institue, proprement et fondamentalement, la figure de l’autre, du semblable, la dimension affective d’autrui, mais pas encore la règle des « rapports avec les hommes » (p.493).

Qu’est-ce donc qui émeut ainsi, qui pour ce faire, ébranle l’imagination et qui donne à « la sensibilité naissante » son premier objet et son premier motif d’attendrissement ? Non pas précisément le fait de la douleur, la chose même, quelque curiosité qu’on mette à l’observer[83], mais bien plutôt les « peines »[84] et les « plaintes »[85]; non pas tellement le fait de voir un être en proie au malaise, mais bien plutôt l’expression pure, gratuite et comme désintéressée de la souffrance : le « tableau »[86],le « spectacle »[87] ou l’« aspect »[88] des « misères humaines » (p.517) qui ne porte pas tant à l’observation qu’à la contemplation[89], à l’attendrissement et à la réflexion[90], qui ne pose pas tant un problème à résoudre[91]  qu’il n’offre le motif d ’une « jouissance intérieure »[92]; non pas la douleur ou le besoin, choses vues sans être senties, qui déterminent le langage de la demande et qui donnent lieu déjà aux pleurs du nourrisson - « effets purement mécaniques » (p.280) et appel à l’aide (p.287-92) - mais la souffrance telle que la peint et la représente le premier « feu de l’imagination »; non pas le sang, les cris ni tous les effets grand-guignolesques de la douleur, mais bien plutôt la plainte, « les longs et sourds gémissements d’un coeur serré de détresse» (p.511), bref le tableau que la souffrance se donne d’elle-même sans y songer et qui échappe au malheureux devenu à mes yeux, en quelque sorte, tout entier plainte[93].

Ce qui alors résonne en moi, ce n’est pas sa douleur[94], mais la résonance en lui de sa douleur - sa détresse -, si bien que je me représente comment il se représente sa douleur et que je sens ce qu’il sent[95] ; ainsi l’objet du sentiment est-il toujours le sentiment de l’autre et paradoxalement, en l’espèce ce qui me fait sortir de moi (p.506; p.548) est justement le spectacle, le tableau ou l’aspect d’un homme absorbé en soi, qui ne saurait faire autre chose que se plaindre et qui ne saurait plaindre que lui (p.514), en sorte que mon coeur s’ouvre justement à l’aspect d’un « coeur serré », devant ou plutôt à l’écoute d’un homme qui est tout entier plainte. Ce donc qui émeut la pitié, ce n’est pas le langage de la demande, mais la parole du pur sentiment, la parole gratuite de la plainte, du gémissement, du soupir pour rien, sans utilité ni véritable contenu informatif ou portée conative : non pas  j’ai mal, aidez-moi, mais  Ô[96]  comme je souffre !; non pas la requête d’un besoin ponctuel en mal de satisfaction, mais une pure exclamation, la pure effusion du sentiment de misère, inhérente au sentiment même; non pas le discours qui implore, mais la parole éplorée.

Bref ce qui émeut la pitié n’est autre qu’une parole réduite à sa charge expressive, à son expression purement phatique, à sa plus simple expression, qui n’est adressée à personne en particulier, à soi-même et à la cantonade, à l’humanité ainsi constituée par cette invocation même, non comme une demande, mais comme un appel gratuit à la partager; et encore est-ce déjà trop dire que de prêter une intention et une finalité à la plainte, au gémissement ou au soupir, tant la plainte est gratuite et purement réfléchie, tant en elle on ne fait que se plaindre, que se pénétrer de sa misère; autant la demande est orientée[97], autant la plainte est réfléchie et ne fait qu’exprimer la misère, sans précisément demander du soulagement[98].

A ce compte, la pitié n’est pas misérabiliste : ce qui émeut en elle, ce n’est pas le goût du malheur, mais le saisissement par une parole frappante, par une expression exclamative - Ah! comme je suis malheureux ! - absorbée en elle-même, par un signe qu’on ne peut voir qu’en le sentant[99] et à la lueur de l’imagination; non par l’objet offert au regard, mais par son expression ou son « aspect » qui ne prennent sens qu’avec l’éveil de l’imagination comme puissance d’interpréter ces signes expressifs - et non point indicatifs ou signalétiques - et ainsi de donner sa pente à la sensibilité (p.501).

Pourquoi, dès lors, l’autre, le semblable, ne se découvrirait-il pas aussi bien comme celui qui pareillement me fait sentir et partager son bonheur ? Assurément le tableau d’une « innocente joie »[100], tout à la fois absorbée en elle-même (p.515), se donnant à soi-même en spectacle et effusive - Ah! comme je suis content ! -, assurément un visage qui respire le contentement[101] et l’allégresse est-il bien propre à susciter la « compassion »; bien loin d’exciter l’envie, il suffit de contempler la gaîté pour la partager et on ne saurait la contempler qu’en la partageant[102]. Et pourtant si la « compassion » et la découverte du semblable comme tel s’éprouvent d’abord, prioritairement et de manière privilégiée[103], davantage sous la forme de la pitié, par la face de la misère, que dans l’expression d’un bonheur partagé et communicatif, c’est que le spectacle, le tableau ou l’aspect du vrai bonheur est rare, non pas tant parce que telle serait la condition de l’homme ici-bas qu’elle comprendrait « toujours plus de souffrances que de jouissances » (p.303;p.504) que dans la mesure bien plutôt où l’expression du bonheur est moins frappante et plus malaisée à déchiffrer.

Ainsi d’abord est-il de règle qu’il passe inaperçu[104] et se trouve-t-il, du même coup bien peu propre à fournir la base d’une connaissance des hommes  de loin  [105], par l’histoire[106], car autant en éprouvant « le vrai contentement », la volupté ou « l’excessive joie », « on craint de l’évaporer » (p.515) et on ne s’en vante pas[107], autant la même crainte ne saurait retenir le malheureux. Mais aussi, en second lieu, l’imagination y est plus exposée aux « erreurs...qui transforment en vices les passions » (p.501), attendu que l’image du bonheur est par trop trompeuse[108] et « l’aspect d’un homme heureux » ou sa gaîté par trop équivoque[109]. Autrement dit, plus le spectacle en est frappant, non pas parce qu’il pénètre jusqu’au coeur mais à mesure qu’il est bruyant ou turbulent (p.515), plus il a de chances d’être fallacieux, d’abuser, de séduire et de corrompre le jeune coeur au lieu et avant même de le former ou de l’instruire (p.504).

A cet égard, la rencontre du vrai bonheur peut bien, à l’occasion, émouvoir l’attendrissement et le sentiment d’humanité, mais on ne saurait compter sur elle pour assurer la formation régulière de la sensibilité, sans trop risquer de la faire mourir avant même que de naître et, en l’étouffant sous le dégoût et l’ennui (p.513), de lui apprendre à leur « donner le change » et  à les voiler[110]. Sans doute se réjouir de la joie de nos semblables est-ce bien une disposition aussi originaire, ou plutôt primitive, que celle de partager leur misère; sans doute le partage peut-il en être également « volontaire et doux », mais on ne saurait s’y livrer qu’en sachant distinguer soigneusement le vrai du faux, faute de quoi on ne peut que s’abuser et se laisser séduire. Or pour être en état d’opérer ce discernement et de sentir que tout ce qui brille n’est pas or, il faut, sur la base de la pitié, avoir appris dans l’histoire, en contemplant les hommes « au loin », à plaindre, et non pas à envier ou à maudire, les grands, les riches et tous ces « voluptueux de parade »[111] qui « n’omettent rien de servile pour commander »[112]. Alors seulement on pourra, sans être dupe de l’apparence (p.515)[113], être flatté par l’image du vrai bonheur (p.545), qu’il soit ou non notre oeuvre[114].

Si donc « il n’est pas dans le coeur humain de se mettre à la place des gens qui sont plus heureux que nous »[115], c’est que tout tient en vérité à ce comparatif, c’est que ces gens « plus » heureux, qui étalent brillamment leur faste et leur pompe (p.504), mettent très précisément leur « bonheur », « exclusif »[116], dans l’envie qu’ils entendent susciter, bref ne jouissent de rien d’autre que de faire envie, de priver[117]  les autres de ce dont ils jouissent[118] . Si donc « l’aspect d’un homme heureux » me prive du « bonheur exclusif » (p.503) qu’il usurpe, c’est qu’effectivement il ne jouit de rien d’autre que de m’en priver et de l’exclusivité qui m’en exclut. A l’encontre de la retenue et de l’absorption en soi de la misère et du vrai bonheur - qui peuvent se donner à eux-mêmes en spectacle ou en tableau, mais non point s’exhiber ni parader -, si les « voluptueux de parade » entendent être seuls à jouir, c’est que leur jouissance dépend[119] de l’envie qu’ils s’efforcent de faire naître dans le regard des autres et dont ils se repaissent. Dès lors, se laisser abuser et séduire (p.517) par « la trompeuse image du bonheur des hommes » (p.504), c’est au lieu et avant même de découvrir ses semblables, d’apprendre qu’on a des semblables (p.502), faire l’épreuve d’autrui comme objet d’envie, comme celui qui m’exclut et qui me prive du bien dont il semble jouir, qui ne jouit jamais que de ce qui n’est pas commun et de ne point partager.

Bref, s’il n’est pas impossible de nous rendre humains et de nous apprendre que nous avons des semblables en passant par le versant heureux de l’existence, seule « l’innocente joie » (I, p.1093-94) peut nous faire éprouver le sentiment d’un partage volontaire et doux, tandis que la misère n’a pas besoin d’être innocente pour remplir cet office : « Que ce soit leur faute ou non, ce n’est pas maintenant de quoi il est question »(IV, p.508). Ainsi pour entreprendre de nous rendre humains par le spectacle du bonheur ou du contentement, nous supposons des lumières qui ne seront acquises que par la culture de la pitié et par lesquelles nous saurons plaindre et nous garder d’envier les malheureux qui sous le masque de la gaîté, cherchent à se donner le change et à le donner aux autres.

A l’inverse, par le biais prioritaire de la pitié, sensible à l’expression qui ne trompe pas, sans équivoque, de la misère, au lieu de s’asservir, sous le soin rongeur de l’envie et de son amertume (p.504), à imiter et à suivre la trace des « gens plus heureux », on préserve, avec la douceur d’une véritable jouissance intérieure » (p.548), la liberté de « se frayer une route au bonheur qui ne soit sur les traces de personne » (p.507), car si on partage la souffrance du malheureux et si « ce partage est volontaire et doux » (p.514), on n’entend pas pour autant suive son exemple ni se mettre à sa remorque; « par ces routes...bien contraires à celles qui sont frayées »(p.510), on se garde des prestiges qui en imposent et force est d’inventer librement, en accord avec « la marche de la nature », sa voie au bonheur.

 Reste qu’avec la pitié comme découverte sensible du semblable, nous n’avons tout juste franchi que le seuil de ce parcours et qu’il faudra encore découvrir que ces semblables sont des égaux - ce sera la fonction de l’amitié, « second pas d’homme », marqué pour son compte par le sceau du contrat et de la réciprocité - et enfin que parmi ces semblables et égaux, il en est de différents - ce sera l’œuvre du sentiment amoureux faisant l’épreuve de la différence sexuelle.        

 



[1]      Le Gai Savoir, aph.271 : « Où résident tes plus grands dangers ? – Dans la compassion. »

[2]    Contre tout espoir, t.1, Paris, 1972, p.52. Ainsi encore note-t-elle un peu plus loin : « Autrefois les braves gens étaient nombreux. Et même ceux qui ne l’étaient pas faisaient semblant de l’être, car c’était l’usage. De là provenaient l’hypocrisie et la fausseté, ces grands vices du passé, dénoncés par le réalisme critique de la fin du XIX° siècle. Le résultat de cette dénonciation fut inattendu : les braves gens disparurent. La bonté n’est pas uniquement une qualité innée : il faut la cultiver, et on ne le fait que si la nécessité s’en fait sentir. Pour nous, la bonté était une qualité démodée, disparue, et un brave homme s’apparentait à la famille des mammouths. »

[3]    Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, O.C., t. III, p.125-26 : « Laissant donc tous les livres scientifiques…et méditant sur les premières et les plus simples opérations de l’âme humaine, j’y crois apercevoir deux principes antérieurs à la raison, dont l’un nous intéresse ardemment à notre bien-être et à la conservation de nous mêmes, et l’autre nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible et principalement nos semblables .»

[4]   Id., p.154 : « Je ne crois pas avoir aucune contradiction à craindre, en accordant à l’homme la seule vertu naturelle qu’ait été forcé de reconnaître le détracteur le plus outré des vertus humaines. Je parle de la pitié… ».

[5]  Id., p.157 : « …et un frein si salutaire… ».

[6]   Id., p.156 : « C’est elle qui détournera tout sauvage robuste d’enlever à un faible enfant, ou à un vieillard infirme, sa subsistance acquise avec peine, si lui-même espère pouvoir trouver la sienne ailleurs » ; cf. Emile, IV, p.503-504 : « Mais qui est-ce qui ne plaint pas le malheureux qu’il voit souffrir ? Qui est-ce qui ne voudrait pas le délivrer de ses maux s’il n’en coûtait qu’un souhait pour cela ? ».

[7]    Id., p.491 : « La source de nos passions, l’origine et le principe de toutes les autres, la seule qui naît avec l’homme et ne le quitte jamais tant qu’il vit est l’amour de soi ; passion primitive, innée, antérieure à toute autre et dont toutes les autres ne sont en un sens que des modifications. En ce sens toutes si l’on veut sont naturelles. »

[8]   Id., p.523 n. : « Mais quand la force d’une âme expansive m’identifie avec mon semblable et que je me sens pour ainsi dire en lui, c’est pour ne pas souffrir que je ne veux pas qu’il souffre ; je m’intéresse à lui pour l’amour de moi, et la raison du précepte est dans la nature elle-même, qui m’inspire le désir de mon bien-être en quelque lieu que je me sente exister. »

[9]   Id. : «D’où je conclus qu’il n’est pas vrai que les préceptes de la loi naturelle soient fondés sur la raison seule ; ils ont une base plus solide et plus sûre. L’amour des hommes dérivé de l’amour de soi est le principe de la justice humaine ; »

[10]   Id. : « Le précepte même d’agir avec autrui comme nous voulons qu’on agisse avec nous, n’a de vrai fondement que la conscience et le sentiment ; car où est la raison précise d’agir étant moi comme si j’étais un autre… ».

[11]   Id., p.491 : « Mais la plupart de ces modifications ont des causes étrangères sans lesquelles elles n’auraient jamais lieu, et ces mêmes modifications loin de nous être avantageuses nous sont nuisibles, elles changent le premier objet et vont contre leur principe ; c’est alors que l’homme se trouve hors de la nature et se met en contradiction avec soi. »

[12]   Id. : « Nos passions naturelles sont très bornées, elles sont les instruments de notre liberté, elles tendent à nous conserver. »

[13] Id., p.503: « Si nos besoins communs nous unissent par intérêt, nos misères communes nous unissent par affection ».

[14]  Id., p.502: « J’ai toujours vu que les jeunes gens corrompus de bonne heure, et livrés aux femmes et à la débauche... »; id.,p.538: « Les seuls pièges dont je le garantirais avec soin seraient ceux des Courtisanes ».

[15]  Id., p.502: « Le premier sentiment dont un jeune homme élevé soigneusement est susceptible n’est pas l’amour, c’est l’amitié. Le premier acte de son imagination naissante est de lui apprendre qu’il a des semblables, et l’espèce l’affecte avant le sexe ».

[16]  Id., p.504-505: « C’est alors que le triste tableau de l’humanité souffrante doit porter à son coeur le premier attendrissement qu’il ait jamais éprouvé »; id;,p.512: « et cette apparente insensibilité, qui ne vient que d’ignorance, se change bientôt en attendrissement, quand ils commencent à sentir qu’il y a dans la vie humaine mille douleurs qu’ils ne connaissaient pas ».

[17]   Si « la gourmandise est la passion de l’enfance », c’est que « l’activité de ce sens [ le goût] est toute physique et matérielle, il est le seul qui ne dit rien à l’imagination, du moins celui dans les sensations duquel elle entre le moins, au lieu que l’imitation et l’imagination mêlent souvent du moral à l’impression de tous les autres »(id., L.II, p.409).

[18]  Id.,p.302: « aussitôt qu’ils peuvent sentir le plaisir d’être, faites qu’ils en jouissent; faites qu’à quelque heure que Dieu les appelle ils ne meurent point sans avoir goûté la vie ».

[19]  Id., p.301: « La mémoire étend le sentiment de l’identité sur tous les moments de son existence, il devient véritablement un, le même, et par conséquent déjà capable de bonheur ou de misère. Il importe donc de commencer à le considérer ici comme un être moral »; ce « sentiment de l’identité » est ce qui distingue l’enfant du nourrisson qui « n’a pas même le sentiment de sa propre existence » (id., L.I, p.279-80), mais si l’ «enfant » doit être considéré « comme un être moral », pour le reste on ne doit requérir de sa part aucune moralité ni lui enjoindre de considérer les autres comme des êtres moraux.

[20]  Id., L.II, p.325: « Mais où placerons-nous cet enfant pour l’élever comme un être insensible, comme un automate ? »; id., L.IV, p.505: « La même insensibilité qu’il a dans le coeur est aussi dans ses manières. Indifférent à tout hors à lui-même, comme tous les autres enfants il ne prend intérêt à personne; tout ce qui le distingue est qu’il ne veut point paraître en prendre, et qu’il n’est pas faux comme eux »; id., p.512, cité supra n.5. 

[21]  Id., p.506: « ...l’envie, la convoitise, la haine, toutes les passions repoussantes et cruelles qui rendent, pour ainsi dire, la sensibilité non seulement nulle, mais négative et font le tourment de celui qui les éprouve ».

[22]  Id., L.II, p.418: «...et si l’imagination n’ajoute un charme à ce qui nous frappe, le stérile plaisir qu’on y prend se borne à l’organe, et laisse toujours le coeur froid »; id., L.III, p.431-32; id. note du manuscrit, p.1487: « Celui qui ne voit que ce qui est et n’estime que ce qu’il connaît ne se passionne guère ». En tout « spectacle » qui émeut, « pour le voir il faut le sentir »(id.,L.III,p.431) et on ne sent point que l’imagination n’entre en jeu (id.,p.431-32).

[23]  Id., L.IV, p.5O4: « A seize ans l’adolescent sait ce que c’est que souffrir, car il a souffert lui-même; mais à peine sait-il que d’autres êtres souffrent aussi : le voir sans le sentir n’est pas le savoir, et comme je l’ai dit cent fois, l’enfant n’imaginant point ce que sentent les autres ne connaît de maux que les siens; mais quand le premier développement des sens allume en lui le feu de l’imagination, il commence à se sentir dans ses semblables, à s’émouvoir de leurs plaintes et à souffrir de leurs douleurs »; id.,p.505-506: « Nous ne souffrons qu’autant que nous jugeons qu’il souffre; ce n’est pas dans nous, c’est dans lui que nos souffrons. Ainsi nul ne devient sensible que quand son imagination s’anime et commence à le transporter hors de lui »; Essai sur l’origine des langues, IX, O.C., t.V, p.395: «La pitié, bien que naturelle au coeur de l’homme resterait éternellement inactive sans l’imagination qui la met en jeu. Comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié ? En nous transportant hors de nous-mêmes; en nous identifiant avec l’être souffrant ».  

[24]  Discours sur l’origine et le fondement de l’inégalité parmi les hommes, O.C., t. III, p.154: «vertu...si Naturelle que les Bêtes mêmes en donnent quelquefois des signes sensibles ». 

[25]  Au contraire des chimères que nourrit le jeune homme projeté « dans la plus brillante société » (Emile, L.IV, O.C., t. IV, p.512): « il s’endort plein de mille vains projets, troublé de mille fantaisies; et son orgueil lui peint jusque dans ses songes les chimériques biens dont le désir le tourmente, et qu’il ne possèdera de sa vie ».

[26]  Id., p.547: « Moins l’objet de nos soins tient immédiatement à nous-mêmes, moins l’illusion de l’intérêt particulier est à craindre ». 

[27]  Id., p.501 « Ce sont les erreurs de l’imagination qui transforment en vices les passions de tous les êtres bornés »; id., p.536-37: « En les plaignant il les méprisera, en se félicitant il s’estimera davantage, et se sentant plus heureux qu’eux, il se croira plus digne de l’être. Voilà l’erreur la plus à craindre, parce qu’elle est la plus difficile à détruire ».

[28]  Id., p.501-502: « Un enfant façonné, poli, civilisé, qui n’attend que la puissance de mettre en oeuvre les instructions prématurées qu’il a reçues...il sait quel doit être l’objet de ses désirs longtemps même avant qu’il les éprouve. Ce n’est pas la nature qui l’excite, c’est lui qui la force : elle n’a plus rien à lui apprendre en le faisant homme. Il l’était par la pensée longtemps avant de l’être en effet ».

[29]  Id, L.I, p.259; id., L.IV, p.513: « Donnons-lui tout...il sera recherché des femmes; mais en le recherchant avant qu’il les aime, elles le rendront plutôt fou qu’amoureux...le sexe fait pour le bonheur du sien le dégoûte et le rassasie même avant qu’il le connaisse; s’il continue à le voir, ce n’est plus que par vanité ».

[30]  Id., p.517: « Eloignez-les des grandes villes, où la parure et l’immodestie des femmes hâte et prévient les leçons de la Nature, où tout présente à leurs yeux des plaisirs qu’ils ne doivent connaître que quand ils sauront les choisir »; id,p.504: « Lui montrer le monde avant qu’il connaisse les hommes ce n’est pas le former, c’est le corrompre; ce n’est pas l’instruire, c’est le tromper ».

[31]  Id., p.500: « Voulez-vous mettre l’ordre et la règle dans les passions naissantes ? étendez l’espace durant lequel elles se développent, afin qu’elles aient le temps de s’arranger à mesure qu’elles naissent. Alors ce n’est pas l’homme qui les ordonne, c’est la nature elle-même ».

[32]  Il s’agit de répondre à la « question embarrassante qui vient assez naturellement aux enfants » : « Comment se font les enfants ? »(id., p.498-99).

[33]  Id., p.508: « mais quant à présent commençons par le rendre humain; voilà surtout ce qui nous importe »; id., p.502: « J’ai toujours vu que les jeunes gens corrompus de bonne heure, et livrés aux femmes et à la débauche étaient inhumains et cruels; la fougue du tempérament les rendait impatients, vindicatifs, furieux : leur imagination pleine d’un seul objet se refusait à tout le reste, ils ne connaissaient ni pitié ni miséricorde; ils auraient sacrifié père mère et l’univers entier au moindre de leurs plaisirs ».

[34]  Id., p.518: « Un des meilleurs préceptes de la bonne culture est de tout retarder tant qu’il est possible ».

[35]  Id., p.502: « Avantage d’autant plus précieux que c’est le seul temps de la vie où les mêmes soins puissent avoir un vrai succès ».

[36]  Id. p.519: « Les maîtres se plaignent que le feu de cet âge rend la jeunesse indisciplinable, et je le vois; mais n’est-ce pas leur faute ?  Sitôt qu’ils ont laissé prendre à ce feu son cours par les sens, ignorent-ils qu’on ne peut plus lui en donner un autre ? Les longs et froids sermons d’un pédant effaceront-ils dans l’esprit de son élève l’image des plaisirs qu’il a conçus ? Banniront-ils de son coeur les désirs qui le tourmentent ? Amortiront-ils l’ardeur d’un tempérament dont il sait l’usage ? ». Mais, par contre, rien ne pourra faire oublier les droits de l’humanité au jeune homme qui s’est d’abord rendu humain et Emile saura dire à sa maîtresse : « Sophie, vous êtes l’arbitre de mon sort, vous le savez bien. Vous pouvez me faire mourir de douleur; mais n’espérez pas me faire oublier les droits de l’humanité : ils me sont plus sacrés que les vôtres; je n’y renoncerai jamais pour vous » (id., L.V, p.812-13).

[37]  Comme il résultait du « faux départ » qui procédait à la généalogie des passions à partir du « besoin d’une compagne » (id., L.IV, p.493): « Etendez ces idées et vous verrez d’où vient à notre amour-propre la forme que nous lui croyons naturelle, et comment l’amour de soi, cessant d’être un sentiment absolu devient orgueil dans les grandes âmes, vanité dans les petites, et dans toutes se nourrit sans cesse aux dépens du prochain ».

[38]  Id., p.502: « et l’espèce l’affecte avant le sexe »; s’il est des graduations et une culture de la pitié (id., p.520), c’est pour y mieux reconnaître ce qui d’emblée nous affecte dans ce sentiment sous une forme à chaque fois particulière, pour peu que nous ne le laissions pas dégénérer : « mais ne souffrons jamais en lui de préférence aveugle fondée uniquement sur des acceptions de personnes ou sur d’injustes préventions...Peu lui importe à qui tombe un plus grand bonheur en partage, pourvu qu’il concoure au plus grand bonheur de tous : c’est là le premier intérêt du sage après l’intérêt privé; car chacun est partie de son espèce, et non d’un autre individu »(id.,p.548; cf. id., p.510); argument remarquable, sous le signe problématique de l’« intérêt »(cf. id., p.503), pour justifier cet écart qui fait passer d’un coup du seul moi (id., L.III, p.488: « il est seul dans la société humaine ») à la prise en compte du genre humain; sur un « écart » analogue, cf. id., p.430.

[39]  Id., p.517: « quand l’âge critique approche, offrez aux jeunes gens des spectacles qui les retiennent, et non des spectacles qui les excitent: donnez le change à leur imagination naissante par des objets qui, loin d’enflammer leurs sens, en répriment l’activité...des tableaux touchants, mais modestes, qui les remuent sans les séduire, et qui nourrissent leur sensibilité sans émouvoir leurs sens ».

[40]  Id., p.503: « Oui je le soutiens, et je ne crains pas d’être démenti par l’expérience, un enfant qui n’est pas mal né et qui a conservé jusqu’à vingt ans son innocence, est à cet âge le plus généreux, le meilleur, le plus aimant et le plus aimable des hommes ».

[41]  Aussi bien Rousseau pressent-il constamment l’objection : « J’avance attiré par la force des choses, mais sans m’en imposer sur le jugement des lecteurs. Depuis longtemps ils me voient dans le pays des chimères...ils prendront le jeune homme que je figure pour un être imaginaire et fantastique... »(id., p.548-49); id., p.637: « Lecteur, j’aurai beau faire, je sens bien que vous et moi ne verrons jamais mon Emile sous les mêmes traits...Vous direz : ce rêveur poursuit toujours sa chimère; en nous donnant un élève de sa façon, il ne le forme pas seulement, il le crée, il le tire de son cerveau, et croyant toujours suivre la nature, il s’en écarte à chaque instant »;cf. déjà la Préface : « A l’égard de ce qu’on appellera la partie systématique et qui n’est autre chose ici que la marche de la nature, c’est ce qui déroutera le plus le Lecteur...on croira moins lire un Traité d’éducation, que les rêveries d’un visionnaire sur l’éducation »(id., p.242).

[42]  Id., L.IV, p.513: « il aura des bonnes fortunes, mais il n’aura ni transports ni passion pour les goûter...au sein des plaisirs il ne sent que l’ennui de la gêne ».

[43]  Discours sur l’origine et le fondement de l’inégalité parmi les hommes, O.C.,.III,p.125: « On commence par rechercher des règles dont, pour l’utilité commune, il serait à propos que les hommes convinssent entr’eux; et puis on donne le nom de Loi naturelle à la collection de ces règles, sans autre preuve que le bien qu’on trouve qui résulterait de leur pratique universelle. Voilà assurément une manière très commode de composer des définitions, et d’expliquer la nature des choses par des convenances presque arbitraires ».

[44]  Emile, L.IV, p.490: « c’est un lion dans sa fièvre ».

[45] Id., p.508: « Nous le rendrons timide et poltron, direz-vous. Nous verrons dans la suite, mais quant à présent commençons par le rendre humain ».

[46]  Id., p.547: « Le noble sentiment qui l’inspire... »; id., p.548: « Quelles grandes vues je vois s’arranger peu à peu dans sa tête ! Quels sentiments sublimes étouffent dans son coeur le germe des petites passions ! »; id., p.549: « Vous êtes étonnés de trouver à l’un des sentiments sublimes dont les autres n’ont pas le moindre germe ».

[47]  Id., p.502; p.517; p.518; p.636; p.644.

[48]  Id., p.518: « mais il n’en est pas ainsi du premier âge où l’homme commence véritablement à vivre...voilà pourquoi j’insiste sur l’art de le prolonger ».

[49]  Id., p.504: « Voulez-vous donc exciter et nourrir dans le coeur d’un jeune homme les premiers mouvements de la sensibilité naissante et tourner son caractère vers la bienfaisance et vers la bonté ? »; id., p.506: « Pour exciter et nourrir cette sensibilité naissante, pour la guider ou la suivre dans sa pente naturelle, qu’avons-nous donc à faire...? ». « Guider ou suivre », telle pourrait bien être la question.

[50]  Id., p.493: « ...et c’est en ceci surtout que les dangers de la société nous rendent l’art et les soins plus indispensables pour prévenir dans le coeur humain la dépravation qui naît de ses nouveaux besoins »; id., p.640: « il faut employer beaucoup d’art pour empêcher l’homme social d’être tout à fait artificiel ».

[51]  Id., p.518: « C’est ainsi qu’en ménageant les exemples, les leçons, les images, vous émousserez longtemps l’aiguillon des sens, et donnerez le change à la Nature, en suivant ses propres directions ».

[52]   Id., p.638-39: « Voilà comment je lui fais doublement gagner du temps en retardant au profit de la raison le progrès de la nature; mais ai-je en effet retardé ce progrès ? Non; je n’ai fait qu’empêcher l’imagination de l’accélérer; j’ai balancé par des leçons d’une autre espèce les leçons précoces que le jeune homme reçoit d’ailleurs. Tandis que le torrent de nos institutions l’entraîne, l’attirer en sens contraire par d’autres institutions, ce n’est pas l’ôter de sa place, c’est l’y maintenir ». Au seuil de la Profession de foi du vicaire savoyard, Rousseau répond de la même manière au grief inverse d’accélérer le progrès naturel des lumières : «Nous avons vu par quel chemin l’esprit humain cultivé s’approche de ces mystères, et je conviendrai volontiers qu’il n’y parvient naturellement au sein de la société même que dans un âge plus avancé. Mais comme il y a dans la même société des causes inévitables par lesquelles le progrès des passions est accéléré; si l’on n’accélérait de même le progrès des lumières qui servent à régler ces passions, c’est alors qu’on sortirait véritablement de l’ordre de la nature et que l’équilibre serait rompu » (id., p.557). Autrement dit, les questions d’âge sont tout à fait secondaires, seul importe l’ordre selon lequel se composent les affections, même si, pour plus de clarté, « l’historien de la nature »(Dialogue Troisième,O.C., t. I, p.936) fixe ses « observations » (Emile,L. IV, p.501) comme au ralenti, tenu qu’il est de « rejeter les exemples qui sont sous nos yeux,et [de] chercher ceux où les développements successifs se font selon l’ordre de la nature »(ibid.).

[53]  Id., L.III, p.483-84: « Il y a bien de la différence entre l’homme naturel vivant dans l’état de nature,et l’homme naturel vivant dans l’état de société. Emile n’est pas un sauvage à reléguer dans les déserts; c’est un sauvage fait pour habiter les villes »; id., L.IV, p.550-51; id., p.662-63.

[54]  Id., p.550-51: « Mais considérez premièrement, que voulant former l’homme de la nature il ne s’agit pas pour cela d’en faire un sauvage et de le reléguer au fond des bois, mais qu’enfermé dans le tourbillon social, il suffit qu’il ne s’y laisse entraîner ni par les passions ni par les opinions des hommes, qu’il voie par ses yeux, qu’il sente par son coeur, qu’aucune autorité ne le gouverne hors celle de sa propre raison ».

[55]  Id., p.502: « La véritable marche de la nature est plus graduelle et plus lente...Le sage ouvrier qui dirige la fabrique a soin de perfectionner tous ses instruments avant de les mettre en oeuvre; une longue inquiétude précède les premiers désirs, une longue ignorance leur donne le change, on désire sans savoir quoi ».

[56]  Id., p.490: « il devient sensible avant de savoir ce qu’il sent »; id., p.502, cité supra note précédente.

[57]  Id., p.501-502: « elle [la nature] n’a plus rien à lui apprendre en le faisant homme. Il l’était par la pensée longtemps avant de l’être en effet ».

[58]  Id., p.501: « Loin de l’attendre il l’accélère; il donne à son sang une fermentation précoce; il sait quel doit être l’objet de ses désirs longtemps même avant qu’il les éprouve. Ce n’est pas la nature qui l’excite, c’est lui qui la force ».

[59]  Id., p.518-19: « Rendez les progrès lents et sûrs; empêchez que l’adolescent ne devienne homme au moment où rien ne lui reste à faire pour le devenir...Généralement on aperçoit plus de vigueur d’âme dans les hommes dont les jeunes ans ont été préservés d’une corruption prématurée, que dans ceux dont le désordre a commencé avec le pouvoir de s’y livrer ».

[60]  Id., p.663: « Jusqu’à vingt ans le corps croît; il a besoin de toute sa substance; la continence est alors de l’ordre de la nature, et l’on n’y manque guère qu’aux dépens de sa constitution ».

[61]  Ibid.: « Tandis que le corps croît, les esprits destinés à donner du baume au sang et de la force aux fibres, se forment et s’élaborent. Si vous leur faites prendre un cours différent, et que ce qui est destiné à perfectionner un individu serve à la formation d’un autre, tous deux restent dans un état de faiblesse, et l’ouvrage de la Nature demeure imparfait. Les opérations de l’esprit se sentent à leur tour de cette altération, et l’âme aussi débile que le corps n’a que des fonctions faibles et languissantes ». Rien que de commun, si l’on songe aux mises en garde du Dr.Tissot, mais Rousseau imprime à ce motif un tour très singulier.

[62]  Cf. note précédente; id., p.495-96: « l’imagination éveille les sens; elle leur donne une activité précoce qui ne peut manquer d’énerver, d’affaiblir d’abord les individus, puis l’espèce même à la longue...Consultez l’expérience, vous comprendrez à quel point cette méthode insensée accélère l’ouvrage de la nature et ruine le tempérament...Les jeunes gens, épuisés de bonne heure restent petits, faibles, mal faits, vieillissent au lieu de grandir, comme la vigne à qui l’on fait porter du fruit au printemps languit et meurt avant l’automne ». A l’appui de quoi Rousseau produit l’exemple des « peuples grossiers et simples » (ibid.) qui étendent au moins « jusqu’à vingt ans l’ignorance des désirs et la pureté des sens » (id., p.640) et qui doivent à cette continence « la vigueur de leur constitution et la multitude de leurs enfants » (ibid.). Enfin la même analyse vaut pour la femme: « Quand la mère et l’enfant croissent à la fois et que la substance nécessaire à l’accroissement de chacun se partage, ni l’un ni l’autre n’a ce que lui destinait la nature » (id., p.823).

[63]  Id., p.496: « ...et si le corps gagne ou perd de la consistance à mesure qu’on retarde ou qu’on accélère ce progrès, il suit encore que plus on s’applique à le retarder, plus un jeune homme acquiert de vigueur et de force. Je ne parle encore que des effets purement physiques; on verra bientôt qu’ils ne se bornent pas là ».

[64]  Déjà l’intrication du physique et du moral est remarquable: « Mais la question doit-elle s’envisager seulement par le côté physique et l’enfant a-t-il moins besoin des soins d’une mère que de sa mamelle ? D’autres femmes, des bêtes mêmes pourront lui donner le lait qu’elle lui refuse : la sollicitude maternelle ne se supplée point » (id., L.I, p.257 id., p.273 sur le choix d’une nourrice: « de plus, s’en tenir uniquement au physique, c’est ne voir que la moitié de l’objet »).

[65]  Id., L.IV, p.547: « Dans le feu de l’adolescence, les esprits vivifiants retenus et cohobés dans son sang portent à son jeune coeur une chaleur qui brille dans ses regards, qu’on sent dans ses discours, qu’on voit dans ses actions ».

[66]  Id., p.515: « Le vrai contentement n’est ni gai, ni folâtre; jaloux d’un sentiment si doux, en le goûtant on y pense, on le savoure, on craint de l’évaporer »; sur ce thème cf. déjà id., L.II, p.342-43.

[67]  Aussi est-il de règle que le premier apprentissage du langage doive être le fait de l’enfant qui « est forcé d’apprendre à dire très nettement et très haut ce qu’il a besoin de...faire entendre », si l’on ne se presse pas de les faire parler et de les entendre en leur dictant « des mots qu’ils rendent mal » (id., L.I, p.294-95), au lieu d’attendre qu’«ils vous donnent leurs mots avant de recevoir les vôtres »(id., p.297-98); considération qui rend fort épineuses les conjectures sur l’origine du langage: « Remarquez encore que l’Enfant ayant tous ses besoins à expliquer,et par conséquent plus de choses à dire à la Mère que la Mère à l’Enfant, c’est lui qui doit faire les plus grands frais de l’invention et que la langue qu’il emploie doit être en grande partie son propre ouvrage...car de dire que la Mère dicte à l’Enfant les mots dont il devra se servir pour lui demander telle, ou telle chose, cela montre bien comment on enseigne les Langues déjà formées, mais cela n’apprend point comment elles se forment »(Discours sur l’origine et le fondement de l’inégalité parmi les hommes,O.C., t.III,p.147).

[68]  Emile, L. IV, O.C., t. IV, p.503: « Il suit de là que nous nous attachons à nos semblables moins par le sentiment de leurs plaisirs que par celui de leurs peines; car nous y voyons bien mieux l’identité de notre nature... ».

[69]  Sans doute la maxime est-elle assénée selon laquelle « l’aspect d’un homme heureux inspire aux autres moins d’amour que d’envie »(ibid.), mais outre que le jeune homme rendu pitoyable est affecté de telle sorte que « l’image du bonheur le flatte »(id, p.545), Rousseau, qui a su préserver en lui l’« homme de la nature » (Dialogue Troisième,O.C., t. I, p.936), exprime avec éclat combien il est sensible à « un des plus doux spectacles qui puissent flatter un coeur d’homme, celui de voir la joie unie avec l’innocence se répandre tout autour de [lui] », combien il éprouve « le plaisir de voir des visages contents » et combien « cet aspect » a pour lui un charme qui pénètre jusqu’à son coeur, non sans ajouter à propos des fêtes suisses et de l’ « innocente joie » qui y règne: « Pour jouir moi-même de ces aimables fêtes, je n’ai pas besoin d’en être, il me suffit de les voir; en les voyant je les partage; et parmi tant de visages gais, je suis bien sûr qu’il n’y a pas un coeur plus gai que le mien »(Neuvième Promenade, id., p.1092-94).

[70]  Cf. les « exceptions » que Rousseau envisage lui-même à sa «Première Maxime » (Emile, L.IV, p.506-507). 

[71]  Id., p.505: « Ainsi naît la pitié, premier sentiment relatif qui touche le coeur humain selon l’ordre de la nature ».

[72]  Mais il n’y a pas d’autre « bonne cause » que celle de la nature: « ...exciter en lui la bonté, l’humanité, la commisération, toutes les passions attirantes et douces qui plaisent naturellement aux hommes » (id.,.506).

[73]  Id, p.502: « Le premier acte de son imagination naissante est de lui apprendre qu’il a des semblables ».

[74]  Tandis que l’enfant a beau « voir » qu’il y a des êtres qui lui ressemblent, il ne saurait s’intéresser qu’à lui (p.500; p.501; p.505).

[75]  Id., p.514: « Il partage les peines de ses semblables... ».

[76]  Lettres à Malesherbes, O.C., t. I, p.1140: « Je trouvais en moi un vide inexplicable que rien n’aurait pu remplir; un certain élancement du coeur vers une autre sorte de jouissance dont je n’avais pas d’idée et dont pourtant je sentais le besoin. Hé bien Monsieur cela même était jouissance, puisque j’en étais pénétré d’un sentiment très vif et d’une tristesse attirante que je n’aurais pas voulu ne pas avoir »; à Henriette, 4/11/1764, in Lettres philosophiques, Paris, 1974, p.139: « Je sais combien cet état est triste : mais je sais qu’il a pourtant des douceurs...il donne une mélancolie qui nous rend témoignage de nous-mêmes et qu’on ne voudrait pas ne pas avoir ».

[77]  Discours sur l’origine et le fondement de l’inégalité parmi les hommes, O.C., t. III, p.126, sur « la participation des animaux à la Loi naturelle » : « Il semble, en effet, que si je suis obligé de ne faire aucun mal à mon semblable, c’est moins parce qu’il est un être raisonnable que parce qu’il est un être sensible; qualité qui étant commune à la bête et à l’homme, doit au moins donner à l’une le droit de n’être point maltraitée inutilement par l’autre ».

[78]  Emile, L.IV, O.C., t. IV, p.504: « L’imagination nous met à la place du misérable...le voir sans le sentir n’est pas le savoir...mais quand le premier développement des sens allume en lui le feu de l’imagination, il commence à se sentir dans ses semblables, à s’émouvoir de leurs plaintes et à souffrir de leurs douleurs »; id., p.508: « Le sentiment physique de nos maux est plus borné qu’il ne semble; mais c’est par la mémoire qui nous en fait sentir la continuité, c’est par l’imagination qui les étend sur l’avenir, qu’ils nous rendent vraiment à plaindre. Voilà je pense une des causes qui nous endurcissent plus aux maux des animaux qu’à ceux des hommes, quoique la sensibilité commune dût également nous identifier avec eux »; cf. supra n.12.

[79]  Cf. le scrupule de Rousseau sur les gens dont l’âme ne sent rien : »Je dis qu’ils pourront être justes, si toutefois un homme peut l’être quand il n’est pas miséricordieux » (id., p.511-12).

[80]  Id., L.II, p.313-14: « L’homme qui ne connaîtrait pas la douleur ne connaîtrait ni l’attendrissement de l’humanité ni la douceur de la commisération; son coeur ne serait ému de rien, il ne serait pas sociable, il serait un monstre parmi ses semblables ».

[81]  Tout au plus peut-on dire que « c’est elle qui, dans l’état de Nature, tient lieu de Lois, de moeurs, et de vertu » (Discours sur l’origine et le fondement de l’inégalité parmi les hommes, O.C., t. III, p.156).

[82]   Emile, L.IV, O.C., t. IV, p.548: « ...et c’est une très grande cruauté envers les hommes que la pitié pour les méchants ».

[83]  Ainsi l’enfant peut-il être curieux à cet égard, mais il n’est point véritablement ému, tant qu’il en reste aux « objets mêmes qui frappent ses sens » (id., L.II, p.327-29).

[84]  Id., L.IV, p.502: « son coeur compatissant s’émeut sur les peines de ses semblables »; id., p.503: «...nous nous attachons à nos semblables moins par le sentiment de leurs plaisirs que par celui de leurs peines ». 

[85]  Id., p.504: « ...il commence à se sentir dans ses semblables, à s’émouvoir de leurs plaintes et à souffrir de leurs douleurs ».

[86]  Id., p.504-505: « C’est alors que le triste tableau de l’humanité souffrante doit porter à son coeur le premier attendrissement qu’il ait jamais éprouvé »; id., p.517; p.518.

[87]  Id., p.511; p512; p.514: « Si le premier spectacle qui le frappe est un objet de tristesse... »;id., p.517: « offrez aux jeunes gens des spectacles qui les retiennent, et non des spectacles qui les excitent ».

[88]  Id., p.503; p.517: «  Il faut le toucher et non l’endurcir à l’aspect des misères humaines »; id., p.518.

[89]  Id., p.637: « Vous rirez de me faire voir un contemplatif...d’un jeune homme ardent, vif, emporté, fougueux, dans l’âge le plus bouillant de la vie ».

[90] Id., p.517: « Un seul objet bien choisi et montré dans un jour convenable lui donnera pour un mois d’attendrissement et de réflexion ».

[91]  A l’inverse l’ « enfant » n’envisage toujours le monde que sous le motif d’un problème à résoudre; il peut être « pensif » (id., L.III, p.432) et doit être observateur (id., L.II, p.369), il n’est point « contemplatif » et c’est une « pure bêtise » que de vouloir l’intéresser au « spectacle de la nature » (id., L.III, p.430-32).

[92]  Id., L.IV, p.548: « ...tous ces moyens par lesquels je jette ainsi mon élève hors de lui-même ont cependant toujours un rapport direct à lui, puisque non seulement il en résulte une jouissance intérieure... »; id., p.514.

[93]   Id., p.511: « Il y a des gens qui ne savent être émus que par des cris et des pleurs; les longs et sourds gémissements d’un coeur serré de détresse ne leur ont jamais arraché des soupirs; jamais l’aspect d’une contenance abattue, d’un visage have et plombé, d’un oeil éteint et qui ne peut plus pleurer, ne les fit pleurer eux-mêmes; les maux de l’âme ne sont rien pour eux; ils sont jugés, la leur ne sent rien ».

[94]  Auquel cas on ne saurait plaindre autrui, on s’en prendrait plutôt à lui de la douleur que nous infligerait sa douleur : « ...tandis qu’on souffre, on ne plaint que soi » (id., p.514).

[95]  Telle est la leçon de la « Troisième Maxime »: « La pitié qu’on a du mal d’autrui ne se mesure pas sur la quantité de ce mal, mais sur le sentiment qu’on prête à ceux qui le souffrent » (id. p.508-509).

[96]  Mélodie de la plainte aussi peu articulée que peut l’être celle la prière exhalée vers Dieu : « J’ai lu qu’un sage Evêque dans la visite de son diocèse trouva une vieille femme qui pour toute prière ne savait dire que  Ô : il lui dit : bonne mère, continuez de prier toujours ainsi; votre prière vaut mieux que les nôtres. Cette meilleure prière est aussi la mienne » (Confessions, XII, O.C., t. I, p.642); cf. Lettres à Malesherbes, id., p.1141: « ...cette étourdissante extase...qui dans l’agitation de mes transports me faisait écrier quelquefois : Ô grand être !  ô grand être, sans pouvoir dire ni penser rien de plus ».

[97]  Emile, L.II, O.C., t. IV, p.299: « quelque mal qu’un enfant se fasse, il est très rare qu’il pleure quand il est seul, à moins qu’il n’ait l’espoir d’être entendu ».

[98]  Au contraire des pleurs du nourrisson: « quand elles [leurs sensations] sont pénibles ils le disent dans leur langage et demandent du soulagement » (id, L.I, p.285).

[99]  A l’instar du  « spectacle de la nature » qui laisse l’enfant de marbre: « C’est dans le coeur de l’homme qu’est la vie du spectacle de la nature; pour le voir il faut le sentir » (id., L.III, p.431).

[100]  Cf. supra n.58.

[101]  Ibid.: « le plaisir de voir des visages contents ».

[102]  Ibid.

[103]  Emile,L.IV, O.C., t. IV, p.503: « ...nous nous attachons à nos semblables moins par le sentiment de leurs plaisirs que par celui de leurs peines; car nous y voyons bien mieux l’identité de notre nature... ».

[104]  Id., p.515: « Nous jugeons trop du bonheur sur les apparences; nous le supposons où il est le moins; nous le cherchons où il ne saurait être...Un homme vraiment heureux ne parle guère, ne rit guère; il resserre, pour ainsi dire, le bonheur autour de son coeur ».

[105]  Id., p.525-26: « Dans cette vue, il importe de prendre une route opposée à celle que nous avons suivie jusqu’à présent, et d’instruire plutôt le jeune homme par l’expérience d’autrui, que par la sienne. Si les hommes le trompent, il les prendra en haine; mais si respecté d’eux il les voit se tromper mutuellement, il en aura pitié...je voudrais lui montrer les hommes au loin... ».

[106]  Car il est constant que les peuples heureux ne défrayent pas l’histoire : « ils sont assez heureux et assez sages pour qu’elle n’ait rien à dire d’eux » (id., p.527).

[107]  Id., p.658: « tant qu’il se vante il n’a pas joui ».

[108]  Id., p.504: « n’allez point faire germer en lui l’orgueil, la vanité, l’envie par la trompeuse image du bonheur des hommes ».

[109]  Id., p.515: « la gaîté n’en [du bonheur] est qu’un signe très équivoque ».

[110]  Id., p.515: « Un homme gai n’est souvent qu’un infortuné qui cherche à donner le change aux autres et à s’étourdir lui-même...les jeux bruyants, la turbulente joie voilent les dégoûts et l’ennui ».

[111]   Id., p.536: « Il plaint ces misérables Rois...il plaint ces faux sages...il plaint ces riches sots martyrs de leur faste; il plaint ces voluptueux de parade qui livrent leur vie entière à l’ennui pour paraître avoir du plaisir. Il plaindrait l’ennemi qui lui ferait du mal... ».

[112]  Citation de Tacite (Historiae, I, 36), cf. Lettres écrites de la montagne,Huitième Lettre, O.C., t. III, p.842.

[113]   Emile, L.IV, O.C., t. IV, p.512: « j’ai promis de le rendre heureux, non de faire qu’il parût l’être. Est-ce ma faute si, toujours dupes de l’apparence, vous la prenez pour la réalité ?».

[114]  Neuvième Promenade, O.C., t. I, p.1093: « C’est même pour moi un plaisir désintéressé qui ne dépend pas de la part que j’y puis avoir ».

[115]  Emile, L.IV, O.C., t. IV, p.506, énoncé de la « Première Maxime ».

[116]  Id., p.503: « L’aspect d’un homme heureux inspire aux autres moins d’amour que d’envie; on l’accuserait volontiers d’usurper un droit qu’il n’a pas en se faisant un bonheur exclusif ».

[117]  Id., p.504: « Il semble que l’un nous exempte des maux qu’il souffre et que l’autre nous ôte les biens dont il jouit ».

[118]  Id., p.678: « ...si j’étais riche...je serais sensuel et voluptueux plutôt qu’orgueilleux et vain et [que] je me livrerais au luxe de mollesse bien plus qu’au luxe d’ostentation. J’aurais même quelque honte d’étaler trop ma richesse, et je croirais toujours voir l’envieux que j’écraserais de mon faste dire à ses voisins à l’oreille : voilà un fripon qui a grand peur de n’être pas connu pour tel !  »; cf. Discours sur l’origine et le fondement de l’inégalité parmi les hommes,O.C., t. III, p.189: « ...c’est que les premier [une poignée de puissants et de riches] n’estiment les choses dont ils jouissent qu’autant que les autres en sont privés, et que, sans changer d’état, ils cesseraient d’être heureux, si le Peuple cessait d’être misérable »; cf. encore la citation de Pétrone: « Nolo habere bona nisi quibus populus inviderit » rajoutée sur épreuves in Emile, L.III, O.C., t. IV, p.457.

[119]  Id., L.IV, p.536: « en se donnant le besoin de me nuire, cet homme a fait dépendre son sort du mien ».

Additional Info

  • Auteur: Sermain Jean-Paul
  • Angle d'étude: Autobiographie
  • Année de publication: 2006
Read 12430 times Last modified on mardi, 04 juin 2019 09:45

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